Foucault, l’inquiétude de l’histoire

Foucault, l’inquiétude de l’histoire

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« La logique d’une pensée, écrivait Gilles Deleuze, c’est l’ensemble des crises qu’elle traverse, ça ressemble plus à une chaine volcanique qu’à un système tranquille et proche de l’équilibre. » Si cette phrase ne s’adresse pas seulement à l’oeuvre de Foucault, elle semble avoir été écrite pour elle. Cette phrase de Pourparlers se trouve d’ailleurs en introduction de la lecture que nous propose Mathieu Potte-Bonneville du philosophe artificier, comme Foucault aimait lui-même à se définir.

Cependant, indique l’auteur, tous les volcans n’ont pas la même importance pour comprendre la structure géologique d’une « chaîne volcanique » comme celle-ci. Dans l’ensemble des livres de Michel Foucault, Histoire de la folie, et les deux derniers tomes de l’Histoire de la sexualité révèlent au mieux, peut-être, la continuité d’une réflexion d’apparence si discontinue. Ces trois ouvrages contiennent en effet, dans leur forme achevée d’expression ou encore à l’état d’élaboration conceptuelle, les axes principaux du travail de Foucault: la production des normes, le jeu des pouvoirs, la fabrique du sujet. La méthode utilisée par Mathieu Potte-Bonneville est simple. C’est celle de toute lecture philosophique sérieuse. Qu’il s’agisse de Folie et déraison, titre donné à l’Histoire de la folie en 1961, de l’Usage des plaisirs ou du Souci de soi, parus tous deux en 1984, il serre au plus près le texte. Cette fidélité au dit du texte est, dans le même temps, conjuguée aux règles foucaldiennes de la lecture d’archive, ainsi résumées par Potte-Bonneville : « Là où l’archéologue ne contribue pas à rétablir la forme d’une identité contemporaine, mais tend à la disperser, l’historiographie nouvelle vise moins à réduire l’éparpillement temporel qu’à prendre appui sur lui, afin d’en établir la continuité. » Ici donc, un double mouvement analytique nous est proposé, projectif à partir d’Histoire de la folie, rétrospectif à partir du Souci de soi. Une lecture qui aboutit à deux thèses, de niveau épistémique différent; ce qui en fait vraiment une « lecture ». 

Thèse de premier niveau, disons celui de la glose, Mathieu Potte-Bonneville souligne ce que d’aucuns auraient voulu ne pas voir : Foucault, dans toutes ses productions, s’est attaché à lier entre eux le sujet et les normes, s’efforçant de tarcer une perspective de pensée et d’action politique cohérente et dégagée de toute tentation spiritualiste. Donc, pour Foucault, affirme et démontre Potte-Bonneville, il s’est toujours agi de « penser ensemble la liberté et le lien, ou le mouvement d’une transformation de soi et l’immanence du sujet à l’histoire ».

Thèse de deuxième niveau : si Foucault a été tellement constant, c’est qu’il a cherché à répondre à une inquiétude existentielle apparue, contingentement, au moment de l’éveil de sa sexualité. Inquiétude devenue éthique, qui a conduit le sujet Foucault à être attentif aux « dangers » guettant n’importe qui dans la production de soi et a guidé le philosophe dans sa remise en cause des créations normatives de notre modernité. Hölderlin écrivait « là où est le danger, croît aussi ce qui sauve », Foucault rectifie : le danger ne sauve personne, puisqu’il n’y a pas de salut. Mathieu Potte-Bonneville conclut : « A ce titre, son oeuvre est un appel conséquent, mais sans promesse, au travail de la pensée : se détourner de l’inquiétude pour viser les périls, puis s’inquiéter encore. Recommencer. »

Jérôme-Alexandre Nielsberg

Foucault, l’inquiétude de l’histoire, de Mathieu Potte-Bonneville, éditions PUF, collection Quadrige/Essais, 2004, 320 pages, 14 euros.