Causer avec Dieu


Causer avec Dieu

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La littérature française, au XXe siècle, a connu deux grands poètes engagés, Claudel et Aragon, celui qui croyait au ciel et celui qui n’y croyait pas. Oh ! s’il vous plaît, ne sortez pas à votre tour votre boîte à malices : je sais tout ce que ma formule a de provocateur et, sans doute, d’un peu réducteur. Leurs oeuvres, complexes et riches, procèdent d’une démarche qui va bien au-delà d’une simple illustration et défense partisanes. Aragon m’aurait, au simple énoncé d’« engagement », accablé d’une colère cinglante et, peut-être, envoyé faire un tour du côté de Sartre. Aragon ne se disait-il pas écrivain et communiste ?
Les surréalistes n’aimaient guère Claudel. Il faut dire que ce dernier les avait provoqués, en 1925, en affirmant que « le surréalisme ne peut conduire à une véritable rénovation poétique ». Il avait même ajouté que le dadaïsme et le surréalisme n’avaient « qu’un seul sens : pédérastique ». Ils lui répondirent, lors du fameux banquet Saint-Pol-Roux, à la Closerie des Lilas, par un tract imprimé sur un papier rouge sang, dans lequel ils faisaient remarquer qu’on ne pouvait être « à la fois ambassadeur de France et poète ». Ils dénonçaient les « bondieuseries infâmes » de Claudel, le traitaient de « cuistre » et de « canaille ». Il ne faut pas oublier, pour comprendre la violence de ces jeunes hommes, la boucherie de 1914-1918 et l’après-guerre où régnaient les bien-pensants et les chauvins. Je pense aux Poèmes de guerre de Claudel, écrits en 1915, 1916, et en particulier à celui-ci, intitulé Tant que vous voudrez, mon général !, où je relève ces vers : « Y a de tout dans la tranchée, attention au chef quand il va lever son fusil ! / Et ce qui va sortir, c’est la France, terrible comme le Saint-Esprit ! » Mais rien n’est simple. En 1916, la revue Sic, lieu de rassemblement de l’avant-garde, publie son second manifeste : « Vous qui avez ri ou craché sur Mallarmé, Manet, […] Claudel, Marinetti, Picasso, Debussy […], c’est vous qui avez failli perdre la France. » Aragon y collabore dès 1918 avec des « critiques synthétiques ». L’une d’entre elles, consacrée à la pièce de théâtre de Paul Claudel le Pain dur, parle « de cette âpre beauté qui vous prend à la gorge ».
Mais, en 1930, il va juger l’oeuvre de Claudel « moins intéressante et moins neuve que les affiches du dernier savon lancé en Amérique » ! Il faudra attendre 1954 pour qu’Aragon avoue dans les Yeux et la mémoire : « J’ai souvent envié le vers de Paul Claudel. » Et, à la fin de sa vie, n’ai-je pas été le témoin de l’hommage qu’il rendit au poète ? Il avait exposé dans son salon, rue de Varenne, les éditions originales des oeuvres de Claudel qu’il possédait – presque toutes, et certaines reliées – et invité la famille de celui-ci à le visiter à cette occasion…
Je rappellerai, pour mémoire, l’article de Claudel saluant, en 1945, dans les Étoiles, la publication d’Aurélien comme celle d’un grand poème. Je ne raconte tout cela que pour montrer la complexité de ces deux grandes figures de notre littérature, leurs contradictions et, pour tout dire, leur commun amour de la langue. Pris, chacun à leur manière, dans le filet des circonstances, ils ont cependant une même liberté de ton, de jugement, d’écriture. C’est ainsi que Claudel admire Colette, l’écrivain, et la diabolise pour ses moeurs. Lionel Ray m’a rapporté cet échange à la fin d’un déjeuner (en quelle année était-ce ? Peu importe) qui réunissait Aragon et Claudel. « Au fond, dit Claudel, à part nous deux, il n’y a pas d’écrivains en France. – Maître, lui répond Aragon, il y a Colette. – Je crois bien que la divine providence l’a inventée pour nous mortifier. »
J’ai donc sur ma table de travail un livre de Paul Claudel, Psaumes. Je suis resté quelques jours à le feuilleter avant d’en entreprendre la lecture. J’ai une grande admiration – c’est peu dire – pour le théâtre de Claudel, les Cinq Grandes Odes, les Cent Phrases pour éventails ou ses Petits poèmes d’après le chinois. Mais ses Poèmes de guerre, on l’aura compris, ou ses Poèmes durant la guerre de trente ans, m’irritent. Et tout l’ensemble plus spécifiquement religieux intitulé Corona Benignitatis anni Dei, même s’il comporte quelques beaux poèmes, me donne, le lisant, l’impression de parcourir un missel et d’assister à la messe. Le mécréant que je suis avait bien envie d’en rester là avec ce qui s’annonce sur la couverture comme des traductions des Psaumes s’échelonnant de 1918 à 1953. Mais c’était sans compter avec la préface de Guy Goffette. Avec passion, enthousiasme, Guy Goffette donne l’envie à son lecteur de plonger comme Claudel « la tête la première dans le tas des psaumes ». Il nous explique que nous allons y trouver « un Claudel pur jus, sauvage, baroque, opulent, tour à tour humble et dressé comme la justice ». Rien à voir, dit-il, « avec la platitude des traductions modernes ». Il a cette belle formule : « Ce n’est pas de littérature qu’il s’agit, mais de respiration. » Certes, mais qu’il me permette simplement de lui faire remarquer, ce qu’il sait mieux que tout autre, que le poète respire sa langue. La poésie est peut-être simplement une pneumatique, c’est-à-dire une affaire de souffle. Mais il est fidèle à Claudel, homme de foi, qui s’écrie : « Et non, sacrebleu, ce n’est pas beau ! Il ne s’agit pas de littérature. » Qu’on veuille bien me pardonner, mais j’entends avant tout dans ces traductions une poésie incomparable, du grand Claudel. Ce dernier le savait bien, qui avoue : « De temps en temps, il vient des morceaux d’homme de lettres ! Que voulez-vous que j’y fasse ? » Pour notre plus grand bonheur…
Claudel avait, pour un choix de psaumes publié en 1948, donné une préface intitulée : « Paul Claudel répond les Psaumes ». Il s’explique sur l’emploi qu’il fait du verbe répondre, au sens actif, autorisé par Littré. « On répond la messe. Et alors moi, pourquoi est-ce que je ne répondrais pas les Psaumes ? » En effet, répondre est, à l’origine, un terme appartenant à la langue religieuse. Répondre signifie se présenter à un appel, mais aussi se refléter. Le mot va au cours des siècles connaître des inflexions de sens qui vont de « faire connaître en retour » à « discuter au lieu d’obéir ». Eh bien, c’est ce que fait Claudel. Il discute. Par exemple : « Et alors, Seigneur, c’est pour toujours ? Ça va durer longtemps que Tu m’oublies et que Tu détournes de moi la figure ? […] Regarde-moi, écoute-moi tout de même un petit peu, Seigneur mon Dieu ! » (Psaume 12.) Il loue : « Comblé de grâce et de tendresse, mes livres donnent issue à ce flot en moi de poésie qui monte ! » Il supplie : « Sauve-moi, Dieu, juge-moi, mon dossier est sur ta table/ Perçois, percepteur, chacun de ces mots que je verse à ta caisse. […] Au secours, Monsieur l’Agent, j’ai un coupe-file ! » (Psaume 53.) Il condamne, et avec quelle virulence et férocité, « tous ces braves gens qui vont tous les dimanches à la messe, c’est pas leur faute s’ils puent au nez du bon Dieu comme de l’eau de Cologne ! » (Psaume 36.)
Le lecteur a maintenant, je l’espère, une petite idée de la façon dont Claudel « traduit » les Psaumes. On comprend que le poète s’adresse, avec son souffle, par pneumatique en somme, à Dieu, « au bon Dieu lui-même avec qui je cause ». Il ne se demande pas, comme Roland Barthes préfaçant les Exercices spirituels de saint Ignace de Loyola, comment parler avec Dieu. Il y va, tout d’un bloc, avec « quelque chose d’enragé que l’on sent dans les reins, pire que la Marseillaise, ah !… » Il note que « l’hébreu de David et le latin de saint Jérôme ne sont pas faits pour déclencher au fond de notre cavité spirituelle un écho à nous-mêmes étranger ». Il avoue ne pas tout comprendre, s’ennuyer parfois. « Mais il y a tout de même un mot que j’ai saisi, et alors cet enfant de la harpe que je suis aussi bien que l’autre, l’ami de Saül, il se met à travailler dessus… »
Renée Nantet et Jacques Petit, qui ont établi et annoté les textes, parlent d’un « journal prié » à propos de ces traductions. Elles reflètent « l’atmosphère de la journée » et sont, souvent, liées aux malheurs et aux misères du temps de la Seconde Guerre mondiale et de l’immédiat après-guerre. « Ne me confonds pas, Seigneur, avec les inutiles et les carnassiers/ Ni avec tous ces gens qui ne songent qu’aux gros sous », ou bien : « À quoi ça sert, le sang qui coule par terre sans servir à rien ?/ C’est la boue qui te servira de miroir pour que Tu y voies Ta figure ? »
Étonnant, surprenant Claudel. Voici que, à la faveur de la lecture de ses Psaumes, j’ai relu dans les Feuilles de saints le long et magnifique poème qu’il consacre à Verlaine : « Un seul a regardé cet enfant et a compris qui c’était./ Il a regardé Rimbaud, et c’est fini pour lui désormais./ […] Pourvu qu’il suive cet enfant, qu’est-ce qu’il dit au milieu des rêves et des blasphèmes. » Et tout cela me ramène à Guy Goffette, à son livre paru en février dernier, l’Autre Verlaine. Son Verlaine n’est pas étranger à l’image qu’en a Claudel, un Verlaine « dans cette chambre de prostituée, la face contre la terre,/ Aussi nu par terre que l’enfant quand il sort tout nu du ventre de sa mère ! ».
Guy Goffette nous a déjà donné, en 1996, un passionnant et émouvant Verlaine d’ardoise et de pluie. Il revient donc, en 2008, nous entretenir de « son » Verlaine. Cela mérite explication. « Son » Verlaine est d’abord le grand garçon dont le patronyme est Verlaine, un grand garçon « frais déboulé de l’Ardenne sombre », arrivé en milieu d’année dans sa classe et qui lui inspire « tout de suite une admiration mêlée de crainte ».
Un jeudi, il entre dans l’équipe de foot dont fait partie Guy – il a onze ans – et s’impose comme un champion en marquant « trois buts d’affilée dans des angles impossibles ». Goffette explique qu’il lui ravit son titre d’honorable gardien de but et surtout l’admiration de sa fiancée et « des petites délurées qui ne se tenaient plus » et « frétillaient comme des gardons » devant lui. Cette blessure fera que « ce fichu nom » de Verlaine va fermer pendant longtemps « l’oeuvre entier du poète homonyme qui disait l’avoir si dûment porté ». Quarante ans plus tard, en 1991, Goffette est au Québec. Il lit Émile Nelligan, « ce Rimbaud québécois, si grand connaisseur de Verlaine qu’il en recopiera jusqu’à sa mort les vers de mémoire en se les attribuant dans sa folie ». À cause de lui ou de Léo Ferré chantant la Chanson bien douce, il se met à dévorer les oeuvres poétiques de Verlaine et rentre en France. « Le printemps venu, j’ai pris la route avec Paul Verlaine. Ensemble, nous avons refait les chemins de son enfance, bu la pluie et les brouillards de l’Ardenne, écouté les nuances du vert et du gris, et celles du schiste roux qui chante et qui pleure. » Il va passer, dit-il, trois années « de compagnonnage intérieur et presque physique avec Verlaine ». Le Verlaine dont il nous parle maintenant est l’homme de foi. Ce n’est sans doute pas celui qui est le plus connu et admiré aujourd’hui, tant il est vrai que nous avons dans l’esprit l’image qu’en a laissée Rimbaud, celle du pauvre Lélian, un chapelet aux pinces… Il ne va pas recourir aux textes en prose de Verlaine, à ses confessions « et Dieu sait s’il faut les prendre avec des pincettes »… Non, il ira le plus souvent possible vers les poèmes : « C’est la part la moins suspecte, celle qui, dans ses meilleurs moments, lui échappe – aveu, cri ou sanglot. » Il va donc traiter de foi et de poésie. « Un drôle de ménage. Comme l’eau et le feu. »
La « conversion » de Verlaine ? Goffette préfère la désigner « comme un retour à la foi d’enfance ». Il trouve le mot « théâtral et un brin pompeux » et parle d’une « foi d’enfant de coeur ». Son Verlaine « n’aura été, derrière le poète de génie et comme le soutenant de son ombre, qu’un grand enfant jamais fatigué d’être attentif et naïf ».
Je cite encore : « Il a beau grogner comme un cochon dans le « recès de sa triperie », comme dit Claudel, il n’est jamais qu’un enfant qui pleure ».
Au fond, Guy Goffette, tout au long de ses courts récits, par petites touches, tente de nous donner un portrait tout en nuances du « vieux Socrate chauve » (Claudel encore !). Il veut corriger les images généralement reçues du poète : celle « du pochtron moulinant de sa canne de fer avant de rouler dans la rigole » ou celle du vieux libidineux que l’amour des femmes a repris à la fin de sa vie.
Dans ce beau livre, à l’écriture dense, impeccable et sensible, il a entrelacé sa vie et celle de Verlaine.
Et si je disais : Guy Goffette né Verlaine ?

Jean Ristat

Psaumes, de Paul Claudel,
éditions Gallimard, 320 pages, 25 euros.
L’Autre Verlaine, de Guy Goffette, éditions Gallimard, 99 pages, 11,50 euros.

L’autofiction, pour quoi faire ?

L’autofiction, pour quoi faire ?

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Depuis quelques années, le mot autofiction connaît une fortune grandissante. Je l’avoue : je n’avais guère prêté attention à ce nouveau concept comme on dit dans le langage des publicistes et des entrepreneurs. L’autofiction nous est présentée comme un nouveau genre littéraire. Mais qu’est-ce donc ? J’en étais à ce moment de perplexité lorsque le livre de Vincent Colonna Autofiction et autres mythomanies littéraires vint me tirer d’embarras. Je suis comme beaucoup d’entre nous un lecteur égaré. Autofiction me disais-je est un mot construit comme automobile. Il est vrai, je me suis pris quelquefois pour un automédon au volant de ma petite voiture, c’est-à-dire le conducteur du char du vaillant Achille dans l’Iliade. Je suis amateur d’autographe et parfois autophage dans mes moments de dépression. Autofiction voudrait donc signifier une fiction qui marche toute seule, sans autre intervention de « l’auteur » que celle de tenir la plume ? À moins qu’on veuille indiquer simplement qu’il s’agit de faire de soi une fiction ? Rendons son bien à Serge Doubrovsky, l’inventeur de la « notion » en 1977. On lit dans la quatrième de couverture de son livre Fils : « Autobiographie ? Non, c’est un privilège réservé aux importants de ce monde, au soir de leur vie et dans un beau style. (…) Si l’on veut autofiction, d’avoir confié le langage d’une aventure à l’aventure du langage, hors sagesse et hors syntaxe du roman traditionnel ou nouveau. » Ma lanterne n’est pas éclairée pour autant. En 2001, il explique dans les Temps modernes que « même les autobiographes classiques savaient qu’ils écrivaient de la fiction. Chez Rousseau c’est très évident : il a très bien vu le rôle de l’imagination, qui se substitue à la mémoire. L’autofiction c’est une mise en scène. » C’est plus clair en effet. Ainsi me disais-je, lorsque j’écrivais Boileau c’est moi (1965) ou Lord B (1977) ai-je fait de l’autofiction sans le savoir. J’en suis encore tout étonné comme Monsieur Jourdain découvrant qu’il faisait de la prose. Mais je n’étais pas le seul à faire de l’autofiction. Proust aussi !                                                                                • Gérard Genette en 1982 appliquait à la Recherche du temps perdu l’autofiction « productrice de textes qui à la fois se donnent, formellement ou non, pour autobiographiques, mais présentent, avec la biographie de leur auteur, des discordances (plus ou moins) notables, et éventuellement notoires ou manifestes. » À ce compte-là tous les écrivains font de l’autofiction. Il est vrai que Genette s’entoure de précautions « vu l’actuelle surenchère médiatico-commerciale ».                                                                     • Marie Darrieussecq nous explique en 1996 que l’autofiction « met en cause la pratique naïve de l’autobiographie en avertissant que l’écriture factuelle à la première personne ne saurait se garder de la fiction ». Oui, en effet, je est un autre et Freud, Lacan nous ont expliqué deux ou trois choses sur cette affaire.                                                            • Vincent Colonna qui fut, dans une autre existence, élève à l’École des hautes études en sciences sociales, a écrit un mémoire, en 1982, sur « L’imposition du nom, noms propres et autofiction », et en 1989 une thèse « L’autofiction, essai sur la fictionnalisation de soi en littérature ». Voici sa définition : « Une autofiction est une œuvre littéraire par laquelle un écrivain s’invente une personnalité et une existence, tout en conservant son identité réelle (son véritable nom). » Le livre qu’il nous donne aujourd’hui m’intéresse par son ambiguïté. On peut le lire comme une défense et illustration de la mythomanie littéraire à travers les siècles. Elle commence avec Lucien de Samosate (IIe siècle a.p. J.-C.). Vincent Colonna considère que son mérite est peut-être « d’avoir trouvé la fontaine qui rend raison même des autofictions contemporaines, dont certains font si grands cas et qu’ils décrivent comme une trouvaille française récente ». Mais le même geste qui fait de Lucien, l’auteur d’Histoire véritable, le père de l’autofiction, conduit Vincent Colonna à ce jugement concernant les écrivains contemporains champions de la littérature personnelle : « C’est de la littérature de manufacturiers, la reproduction d’une formule éprouvée, même s’ils s’en défendent ou l’ignorent, invoquent une divinité appelée “écriture” pour couvrir leur faiblesse. » Il faudrait peut-être nuancer le propos. La liste des auteurs pratiquant une forme ou l’autre de l’autofiction, de l’aveu même de Colonna, donne le vertige. On ne peut pas mettre tout le monde dans le même sac : Christine Angot, Marguerite Duras, Guillaume Dustan, Hervé Guibert, Michel Houellebecq, Régine Deforges, Chloé Delaume, etc. Je laisserai au lecteur le soin d’aller plus avant. Il trouvera dans l’ouvrage de Monsieur Colonna informations, hypothèses de travail, un regard riche et inventif, une liberté d’allure qui lui fera chevaucher les siècles dans une allégresse généreuse, mariant Lucien à Ignace de Loyola ou Queneau, Dante, Proust, Gombrowitz, Leiris, Céline, Vargas Llosa, etc. Mais l’important à mes yeux n’est pas là malgré le plaisir que j’ai pris à ce brillant exercice. Sans outrecuidance, il nous invite à relire les auteurs du passé et à replacer dans l’histoire littéraire les différentes formes d’autofabulations regroupées aujourd’hui sous le pseudo-genre d’autofiction : tradition fantastique (Dante, Borges, Cyrano de Bergerac), tradition spéculaire (Rabelais, Cervantès, Italo Calvino), tradition biographique (Rousseau). Cette dernière, explique-t-il, a donné « le roman autobiographique, genre disqualifié de Flaubert à Blanchot, puis remis au goût du jour sous le nom d’autofiction, à l’heure de l’exposition publique de l’intimité et la téléréalité ». Il y a quelques décennies, on ne pouvait parler de littérature. On ne s’occupait que d’écriture et de texte. On préferait dire fiction plutôt que roman… L’écrivain était un « travailleur du signifiant. » Aujourd’hui on se surprend à regretter l’absence de souci théorique comme de culture chez beaucoup d’écrivains. Mais la référence à l’autofiction marque le désir d’en finir avec une certaine littérature, dont Blanchot, selon Vincent Colonna, est l’un des magnifiques représentants, une littérature sur « rien, une littérature qui ne devait ressembler à rien de réel, une littérature du sublime ». Voilà l’un des enjeux – à discuter – du livre de Vincent Colonna. Il analyse un phénomène journalistique qui d’un mot savant, un néologisme, fait « un genre littéraire litigieux » (Michel Contat). L’autofiction contemporaine n’est jamais que le retour à la « littérature vécue », à l’autobiographie. On a seulement changé l’étiquette pour mieux vendre la marchandise. Or Colonna montre que la « fiction de soi » renvoie à une « multitude de postures littéraires ». Autofiction et autres mythomanies littéraires est l’œuvre d’un écrivain. Vincent Colonna est un baroque. Il aime les masques, et c’est toujours masqué qu’il s’avance ou se détourne pour nous égarer ou nous surprendre. La lecture de son ouvrage m’a incité à regarder de près ses autres productions. J’ai lu son premier roman Yamaha d’Alger qui dessine la figure légendaire de Hocine Dihimi – dit Yamaha – assassiné en 1995. Yamaha « sportif fervent, supporter charismatique, comique populaire, patriote sans illusions, leader sans parti, sage méconnu et pour finir symbole national. » Puis, je me suis laissé emporter par Ma vie transformiste, qui, lui aussi, raconte une aventure quasi initiatique, souvent rocambolesque et parodiant le roman policier, dont le décor, encore une fois, est l’Afrique. Diane et Philippine passent leurs vacances au Bénin. Philippine disparaît, sans donner d’explications. Diane part à sa recherche. Le titre du roman m’avait intrigué et retenu. Transformiste ? « Etre fabuleux qui change à volonté d’apparence et d’identité. Exemples : caméléon, acteur, agent secret, Fregoli. » Fregoli ? Il me semblait que déjà, dans son étude sur l’autofiction, il en était question. En effet. Cet homme de spectacle, lancé par le futuriste Marinetti, en 1917, « invente une forme de théâtre pour représenter directement ce désir de métamorphose ; comme Monsieur Stéphane Mallarmé tenta dans un poème total de donner l’essence de la littérature et même de tout livre, j’ai appelé mon art : le transformisme. » Dans ses « comédies métaphysiques » il jouait tous les personnages comme Vincent Colonna dans ses romans. Avec Autofiction et autres mythomanies littéraires il a écrit son art poétique.

Jean Ristat

(Novembre 2004)

Vincent Colonna, Autofiction et mythomanies littéraires, éditions Tritram, 21 euros. Yamaha d’Alger, éditions Tristram, 10, 52 euros. Ma vie transformiste, éditions Tristram, 18,29 euros.

N° 32 – Les Lettres Françaises du 2 décembre 2006

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Au sommaire du numéro 32 : Des inédits de Marinetti et de d’Annunzio ; Antonin Artaud, par Jean Ristat ; Hofmannsthal, par Patrici Reznikov; Emmanuel Bove, par Marianne Lioust ; Sinbad, par Gérard-Georges Lemaire ; Ibn Khaldun, par Baptiste Eychart … Continuer la lecture