Gorki et la tentation du bien


Gorki et la tentation du bien

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Trois œuvres de Maxime Gorki ont connu ces derniers mois une nouvelle publication en langue française.

 

Le Patron est une page de la jeunesse de l’auteur, narrateur du récit, alors qu’adolescent encore, misérable et solitaire, il parcourait la Russie en faisant les métiers les plus rudes pour gagner son pain. Vassili Séménof, illettré, alcoolique et débauché, qui s’est emparé par le meurtre de la boulangerie de Kazan où il fut ouvrier, l’embauche pour l’hiver. Les employés mènent une vie bestiale, « écrasée et confuse », dans la crasse de l’atelier dont le narrateur décrit l’enfer en détail. Entre le patron qui ne connaît que la brutalité, les ouvriers prisonniers de la peur et de la fatalité, et le jeune homme qui croit au pouvoir libérateur du savoir contre « la force victorieuse de l’horreur quotidienne », se noue un rapport complexe fait d’attirance et de répulsion.

Une Vie inutile (1907-1908): celle d’Eusée Klimkov, orphelin abruti de coups qui devient un mouchard, livré à la force des choses et à sa propre inertie, canaille par fatalité. Eusée, pauvre sous-fifre de l’Okhrana, la police secrète tsariste – dont Gorki donne une description au couteau –, tenté parfois par le bien, mais où le bien s’accrocherait-il quand on ne sait rien, quand on n’est personne? Eusée jamais venu au monde, hurlant pour finir en courant entre les rails où il se tue, dans le vacarme de la locomotive qui va le broyer: « Je serai… Je serai! »

La Maison Artamonov, parue pour la première fois en 1925, est un roman familial qui court sur trois générations: un serf affranchi en 1861 qui fonde une filature, ses fils, dont l’aîné lui succède à la tête de l’usine; ses petits-fils, dont l’un suit son destin d’héritier et l’autre choisit le camp de la révolution.

Résumer ces trois romans, ce n’est rien dire: ils vont bien au- delà de l’intrigue, ils racontent toute une société dans tous ses étagements, ses espérances, ses croyances, ses chansons, ses fo- lies, dans une langue somptueuse et crue où j’ai souvent pensé à Shakespeare, parce que Gorki noue les fleurs de poésie les plus délicates aux brutalités d’un réalisme parfois obscène. Et à cause de scènes inoubliables dans la démesure et dans l’effroi, comme la mort d’Eusée ou le dialogue entre le vieux patron mourant, Pierre Artamonov, et le vieux portier, Tikhon Vialov, dans les premiers jours de la révolution de 1917, qui conclut la Maison Artamonov.

Le personnage principal, c’est la Russie, « ce je-ne-sais-quoi d’immense, de vaste, de nostalgique, cette terre promise de l’âme que nous avons accoutumé de désigner du nom de Russie », écrit dans sa préface à la Maison Artamonov Valère Staraselski, citant Alexandre Blok. La Russie convulsive, prérévolutionnaire, marquée par la guerre perdue avec le Japon, par le soulèvement manqué de 1905. La Russie dans l’éveil difficile, le cheminement chaotique de la conscience.

Loin du peuple, il y a le pouvoir absolu : « toute la terre est à Dieu, toute la Russie est au tsar ». Ils sont sourds tous les deux. Le tsar écrase dans le sang la moindre velléité de liberté et Dieu laisse crever ses créatures. Ils sont sourds aux prières, mais sourds aussi à la puissance du peuple qui balaiera bientôt Église et souverain.

La Russie, c’est le peuple russe. L’immense peuple russe, la masse innombrable des ouvriers illettrés, et parmi eux les paysans déracinés s’entassant dans l’abjecte misère des villes, underdogs puants, mal nourris, ivrognes, résignés, dociles à toutes les su- perstitions. Quelque chose entre l’homme et l’animal : Gorki les nomme souvent de noms de bêtes.

Il y a les idiots, les enfants martyrisés, comme le petit Yacha Artionkof de l’atelier de craquelins, que le patron, dans l’une des déroutantes contradictions qui sont sa marque, sauve d’une mort certaine bien qu’il ait empoisonné ses cochons bien-aimés; comme l’enfant Nikonov, agneau sacrificiel tué par Pierre Artamonov dans un geste dément.

Il y a les mouchards qui livrent leurs semblables contre un peu d’argent, les femmes humiliées, reproductrices ou putains, ceux qui parviennent à s’enrichir, marchands, patrons tout-puissants qui ont le droit d’« écorcher les gens » puisqu’ils leur donnent le travail et le pain et qui montrent à l’exploitation des hommes une adresse et une brutalité formées alors qu’ils étaient eux-mêmes des esclaves.

Et il y a ceux qui sèment la révolution. On les déporte et on les tue, mais ils sont légion. Là où l’ignorance reproduit absurdement un monde déjà mort, le salut, c’est le savoir, ferment de tout changement, condition de la révolution socialiste qui sera pour le peuple le nouvel horizon de la foi.

Sous l’œil aigu de Gorki chacun prend figure et dimension humaines. Tous, même les plus repoussants, sont nos semblables. Empathie, compassion, sans la moindre mièvrerie sentimentale. À la fin du Patron, le narrateur, maltraité tout un hiver par Vassili Séménof, dit de lui : « Je le plains à en souffrir, quel qu’il soit, je regrette la force qui périt sans porter de fruit, et cet homme-là fait naître en moi un sentiment passionné et contradictoire, com- parable à celui qu’une mère éprouve pour son enfant : il faudrait le punir et on a envie de le caresser. »

Ces trois romans ouvrent les portes d’un écrivain-monde. Embarquez-vous, et bon voyage !

 

Marie-Noël Rio


Le Patron,
traduction de Serge Persky, 192 pages, 14 euros, les Éditions du Sonneur, 2010.
Une vie inutile,
traduction d’Annie Meynieux, préface de François Eychart, 318 pages, 14,50 euros, Éditions Sillages, 2010.
La Maison Artamonov,
traduction de Michel Dumesnil de Gramont, préface de Valère Staraselski, 456 pages, 24 euros, Éditions Aden, 2011.

 

N°81 – Avril 2011

 


Go West ! (un voyage en Californie)


Go West ! (un voyage en Californie), par Marie-Noël Rio

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Inédit

L’État de Californie est la huitième économie du monde. Cela n’a rien d’étonnant puisqu’il abrite Hollywood, la grande machine à fabriquer des rêves, et la Silicon Valley, le centre mondial de la haute technologie, ce qui en fait une capitale du déluge d’images et d’informations qui submerge la planète. C’est aussi, selon les critères de la finance mondiale, un État en faillite où le gouverneur républicain, Schwarzenegger, baisse les maigres salaires des fonctionnaires qu’il n’a pas pu mettre à la porte : ce héraut de l’entreprise privée fait semblant de maintenir un service public, juste assez pour prévenir une révolte des pauvres et gagner du temps avant la privatisation totale. La riche Californie est la Grèce des États-Unis. Elle est schizophrène, comme le capitalisme.

Le drapeau est partout : sur les édifices publics, la façade des maisons, les voitures. Comme si le citoyen américain, le plus individualiste du monde, était en proie à l’obsession d’affirmer son appartenance à une nation, à une communauté, à des valeurs, fussent-elles réduites à un signe.

Je lis dans une vitrine de San Francisco « Don’t be a victim. Guns on sale. All adult videos must go » : les armes de ceux qui se font justice eux-mêmes et la pornographie en solde. Mais attention ! Ça n’empêche pas la morale ! Quand Harvey Milk, militant pour les droits civiques des homosexuels et gay lui-même, fut élu conseiller municipal en 1977, ça n’a pas traîné : il a été abattu onze mois après. Il y a toujours des shérifs, c’est écrit sur le dos de leurs blousons : j’en ai vu un, avec ses adjoints, calmer deux types en sang après une bagarre de rue. Scène de western. La Californie, volée au Mexique, est devenue un État américain en 1850, trois ans après le début de la ruée vers l’or qui vit arriver dix mille misérables rêvant de fortune et la trouvant parfois. Il y a cent soixante ans, donc. Ce n’est pas grand-chose. Ainsi voisinent la barbarie des commencements et la vie moderne.

Nous, les Européens, nous avons affaire à de tout petits espaces et à une très longue histoire ; les Californiens à des espaces gigan­tesques et à une histoire très courte. Comment pourrions-nous voir le monde de la même manière ?

Les rites sociaux sont cadrés à mort : surprises-parties pour les adolescents, soirées mondaines ou galas de bienfaisance pour les plus riches, barbecues pour la classe moyenne, base-ball pour tous. Clameur terrifiante du gigantesque stade AT & T de San Francisco bourré à craquer un soir de match. Des hamburgers et des jeux, et qu’ils se tiennent tranquilles. Les pauvres sont obèses. Les riches obsédés de leur santé, de leur corps : ils courent, les écouteurs vissés aux oreilles, comptent les calories qu’ils dépensent et les calories qu’ils absorbent, mangent bio et trouvent normal de rouler une heure dans leurs SUV pour aller acheter des yaourts sans matières grasses. La pollution ? Une fatalité. Mais jeter un papier gras ou un sac en plastique dans l’espace public coûte 1 000 dollars d’amende.

Pour le plus grand nombre, la morale remplace la politique : il y a le bien et le mal, les bons et les méchants. Voici quelques années, il s’est trouvé assez de gens, et assez longtemps, pour boycotter les fraises cultivées dans les immenses champs entre Los Angeles et Ventura pour que les milliers de Mexicains qui travaillent comme des esclaves à leur cueillette aient des salaires décents et des contrats de travail. Victoire (provisoire) de la morale. Mais d’analyse (des classes sociales, du monde coupé en deux, de l’exploitation, par exemple), d’hypothèse politique différente, point. Tout le monde a ses chances, tout le monde peut réussir. Et réussir, c’est devenir riche. Tel est le rêve américain, qui a la vie dure en dépit de la réalité (80 % des richesses sont aux mains de 20 % de la population), et les clochards à Los Angeles sont plus misérables, plus invisibles, plus abandonnés que partout ailleurs dans le monde : ils n’ont pas réussi, qu’ils ne s’en prennent qu’à eux-mêmes.

Chacun pour soi. Chacun chez soi, comme dans une place forte. Hollywood sillonné d’autocars pleins de touristes qui regardent les grilles derrière lesquelles se barricadent les stars. Villas énormes, laides et riches de la Silicon Valley, défendues par des alarmes, de hauts murs, avec piscine obligatoire et quatre ou cinq voitures par famille. Les SUV sont partout, sur les autoroutes et dans les villes. Au volant de ces forteresses sur roues, des femmes. Chacun pour soi, chacun contre tous. La méfiance et la peur : plonger dans une piscine d’hôtel se fait à ses risques et périls, minutieusement décrits par la direction sur un mur entier, ce qui la prémunit contre tout risque de poursuites en cas d’accident, de la fausse couche à la crise cardiaque. Le peuple le plus individualiste du monde est aussi le plus procédurier. Il y a des avocats dont le métier est de chercher des procès à faire et qui se paient au pourcentage sur ceux qu’ils gagnent à cette loterie.

Je n’étais jamais allée en Californie. Pour moi, l’Amérique, c’était New York, où je me sens chez moi. Et en effet, vue d’ici, la Grosse Pomme ressemble à l’Europe. Bien sûr, à San Francisco il y a Diego Rivera à l’Art Institute et les fresques de la Coit Tower, fresques magnifiques sur le travail ouvrier du temps du New Deal, commande d’État aux artistes victimes de la Dépression : l’Amérique de gauche, des syndicats et du Parti communiste. C’était en 1933. Bien sûr, il y a le City Lights Books de Lawrence Ferlinghetti et des poètes de la Beat Generation sur Colombus Avenue, les petits cafés de hippies comme le Trieste. Vieux hippies, vieux cafés qui sont devenus des endroits touristiques, comme le Castro, le vieux quartier gay. Bien sûr, il y a des petits jeunes qui y croient encore. Mais les types à casquette de base-ball dans leurs grosses bagnoles ont gagné, pour l’instant. Et au bout de la route One qui longe la côte magnifique entre San Francisco et Los An­geles, passés le Big Sur de Henry Miller et les criques pleines de lions de mer qui se dépouillent de leur vieille peau, Los Angeles n’est pas une ville mais un gigantesque campement du Far West en bordure d’autoroutes comme des hydres. Où je ne pourrais pas vivre – d’abord parce que je ne conduis pas. Et parce que je ne pourrais pas supporter de passer le plus clair de mon temps dans une bagnole, à rouler dans cette immensité sans maîtrise.

Les lieux de haute culture abondent, confiés aux plus presti­gieux architectes : Renzo Piano pour le Lacma ou la California Academy of Sciences, Richard Meier pour le Getty, Herzog et de Meuron pour le Young… Les collections sont impression­nantes : pour ne parler que de peinture, la crème de la crème de l’Europe, les artistes américains légendaires de l’expressionnisme abstrait, des artistes californiens quasi inconnus et admirables. Mais la beauté voisine souvent avec le kitsch local ou les célébrités américaines devenues globales, ces inventeurs d’un art fait pour les mass medias – comme Andy Warhol ou Jeff Koons –, reflet des collections privées qui remplissent les salles. Collectionneurs pressés, collections bâties trop vite sur le modèle du star system.

La haute culture est un gage de distinction, et signifie l’appar­tenance à la classe supérieure. Le modèle vient de loin. Dans les années 1880, Leland Stanford, l’un des « Big Four », les barons du chemin de fer, a transformé sa ferme en l’une des universités les plus huppées (et les plus chères) des États-Unis, s’est fait tirer le portrait par les peintres européens les plus chics et a fondé le très élégant Cantor Arts Center. Aujourd’hui, les « patrons » richissimes de l’Opéra de Los Angeles s’offrent carrément la production d’un Ring de Wagner, avec une prestigieuse distribution. Bayreuth à L.A. Il n’y manque même pas les comptoirs à saucisses et à bière. L’hiver prochain, les « patrons » de l’Opéra de San Francisco produiront une autre Tétralogie. L’argent achète tout, l’art, la culture, un passé que l’on n’a pas, la bonne conscience : les bienfaiteurs des musées sont aussi les bienfaiteurs des pauvres. Ainsi demeure immobile l’ordre du monde où ils sont les maîtres.

Gary Lang, né en Californie, peintre abstrait magnifique, me dit au sortir du château de William Randolph Hearst – magnat de la presse qui servit de modèle à Orson Welles pour Citizen Kane –, le Hearst Castle, où s’empilent les pires horreurs du kitsch et les plus belles antiquités de l’Europe, où la table de la salle à manger d’apparat, tapissée de boiseries italiennes de la Renaissance, est dressée comme alors avec ses serviettes en papier, sa moutarde en pots de plastique et ses bouteilles de ketchup : « Nous n’avons peut-être pas de goût, mais nous avons des rêves. »

Il m’a montré sa Californie, les hautes falaises hérissées des hampes blanches des yuccas, les vagues du Pacifique sur lesquelles il surfait tous les jours de sa jeunesse, les bruyants cafés mexicains, les immenses vergers d’Ojai où les ours bruns se gavent d’avocats, les plantations d’orangers, les collines où vivent encore les pumas, les sillons tracés par les serpents à sonnette dans la poussière des sentiers, les aigles et les faucons planant au-dessus des autoroutes, les lièvres, les biches, les sangliers dans la lumière des phares… Il m’a fait écouter les appels des coyotes qui sautent les clôtures des jardins, la nuit, en bordure des villes. Il m’a montré le désert de Mojave, une immensité de roches peuplée de plantes et de bêtes que je n’ai vues que là, arbres de Josué, lièvres à oreilles géantes, rats-kangourous, roadrunners, oiseaux étranges tueurs de serpents, incapables de voler. Et la lumière, le silence palpable, les horizons, le ciel plus grand qu’ailleurs, les étoiles. Et la grande faille de San An­dreas, où s’écartent deux plaques tectoniques et où peut-être, un jour, la Californie s’engloutira. La Californie, perpétuellement ravagée par les tremblements de terre, la Californie puissante et précaire, livrée à une sorte de fatalité.

Souvent j’ai pensé, devant les paysages splendides, les espaces sans fin, aux pionniers qui arrivaient jusqu’ici parce qu’ils n’avaient rien à perdre, parce que là où ils étaient nés ils n’étaient rien, misérables, illettrés, condamnés. Ils sont morts comme des mouches, ou ils ont trouvé de l’or, des filons d’argent, comme le père de Hearst, du pétrole, ils sont devenus immensément riches. Ils n’ont rien appris d’autre que cette réussite sauvage. Où se sont égarés leurs rêves.

Et je me suis souvenue des romans américains où le héros, lorsqu’il se sent mourir, dit : « I am going West ».

Marie-Noël Rio