Duras telle qu’en elle-même

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Etrange destin que celui de Marguerite Duras. Longtemps considérée comme un auteur important, mais confidentiel, dont les livres, du Barrage contre le Pacifique (1950) au Ravissement de Lol V.Stein (1964) et à Détruire dit-elle (1969), attiraient un étroit sérail de fidèles sans pour autant toucher le « grand public », elle devint un best-seller, à soixante-dix ans, avec L’Amant (1984), qui lui valut le prix Goncourt, et une renommée internationale. Dès lors, elle devint une figure majeure de la Culture française… Continuer la lecture

Marguerite Duras : Écrire, dit-elle


Écrire, dit-elle

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«Marguerite Duras irrite ou effraie, fascine ou déconcerte, et dans tous les cas fait violence, contre tout ordre et toute raison donnant à l’instinct sa chance et au désordre sa raison », écrit subtilement Christiane Blot-Labarrère dans l’ouvrage qu’elle lui a consacré en 1992. Si on peut en effet saluer « l’engagement » de l’écrivain ( dans la Résistance pendant la guerre, au parti communiste jusqu’en 1950, contre la guerre d’Algérie, dans les mouvements de mai 68, pour l’abolition de la loi contre l’avortement, par exemple), comme sa dénonciation des totalitarismes, du colonialisme, des injustices sociales, il faut bien reconnaître que ses provocations et certaines de ses prises de position, on se souvient du « sublime forcément sublime » concernant Christine V., ne pouvaient que heurter ses admirateurs comme ses détracteurs, donnant à ces derniers du grain à moudre.

Oui, le personnage dérange, mais comment le séparer de celui de l’écrivain, de cette voix inimitable à la cadence singulière qui, au fil du temps, se confondra avec sa propre écriture romanesque, théâtrale ou cinématographique, et cette petite musique de la phrase durasienne, mainte fois évoquée, qui offre toujours, quinze ans après sa mort, les échos et les résonnances du grand œuvre.

Etudiée dans les écoles, traduite dans plus de 35 langues, couronnée de plusieurs prix dont le Prix Goncourt, pour l’Amant en 1984, l’œuvre de Marguerite Duras fait toujours sens, comme le démontrent les nombreuses études, les diverses publications et travaux universitaires ainsi que les différents colloques qui lui sont consacré et que des associations comme la société Marguerite Duras, fondée par Catherine Rodgers et Raynalle Udris au Royaume Uni viennent activement animer ou relayer.

« J’écrirai ! ». La jeune Marguerite Donnadieu a environ dix ans lorsqu’elle se pose comme un défi à elle-même, en lançant à sa mère et au monde qu’elle sera écrivain. Une écriture, qui devra attendre quelques années pour être vraiment sienne, qui trouvera son point d’ancrage dans l’ambivalence de cette terre de l’enfance indochinoise tout à la fois ingrate et luxuriante, périlleuse et envoutante (et dont le profond mystère ne sera jamais totalement révélé), dans cette double appartenance à deux continents, à deux pays et dans un métissage puissamment revendiqué, mais aussi dans cette cellule familiale à laquelle il est si souvent fait référence. La famille « habitée à l’exclusion de tout autre lieu », bientôt en manque du père, Henri Donnadieu mort quelques années auparavant, que le frère ainé Pierre vient de quitter pour poursuivre une scolarité en France, et dont la mère, Marie Legrand, institutrice, adorée-détestée, si proche et si étrangère, sera à la fois le pilier et le danger. La mère victime, « réduite au désespoir », tout à son combat désespéré pour défendre son droit aliéné, jusqu’à la folie et l’épuisement.

Ecrire est ainsi prendre le réel à la source, c’est faire et refaire ce chemin étroitement mêlée à la vie, c’est flirter avec cette peur jamais totalement arrimée, c’est cette aliénation obligatoire « être là, à cette table tous les jours que Dieu fait, tous les jours, tous les jours », c’est à la fois une évidence, « ne pas pouvoir éviter de le faire, ne pas pouvoir y échapper » et une chance, « de se mêler de tout, à tout ». C’est finalement « la chose la plus importante qui [lui] soit arrivé ».

Ecrire, c’est donner au grain du temps de nouveaux sables, au passé de nouvelles transhumances, c’est prêter à ses résonances de nouvelles échappées, c’est questionner le foisonnement des êtres dans le fourmillement des visions « déjà là, dans la nuit », l’afflux des voix de toutes ces femmes (Anne Desbaresdes, Anne-Marie Stretter, Elisabeth Alione, Suzanna Andler ou Vera Baxter) qui « la contiennent » comme si, comme l’écrivain le confie à Michèle Porte, ses personnages et elle, étaient doués de porosité . C’est dire et redire enfin une Mémoire toujours problématique et toujours douloureuse, une Histoire, pleine « de vertiges et de cris » laissée aux vents contraires, et qui telles des alluvions sur la grève seraient abandonnées à l’oubli.

Toujours plurielle, la terre durasienne est une terre palimpseste, une terre de paradoxes, elle n’est d’aucun pays. Souvent échappée du grand large, elle est centre et rivage, comme si l’incessant flux et reflux de sa phrase rejouait ad libitum, disséminée, construite et déconstruite, la même biographie.

André Gide disait en substance que l’écrivain est de son œuvre comme d’un propriétaire qui accueillerait autant de locataires que de lecteurs, et inviterait chacun d’entre eux à s’approprier sa création, à l’appréhender de sa qualité singulière, à l’habiter de manière unique, quitte à s’y perdre et à se perdre. Toujours en mouvement, l’œuvre de Marguerite Duras est tout à la fois un monument et un chantier. Consacrée, au cœur d’une légende qu’elle a elle même contribué à créer, elle ne peut être statufiée, car sa construction est faite d’une glaise infiniment friable parce que toujours revisitée, aussi déterminée qu’insaisissable, aussi rêche que raffinée.

On ne peut que se féliciter de l’heureuse initiative des éditions Gallimard qui la font entrer dans le panthéon des lettres et c’est un plaisir de lire les textes imprimés sur papier bible et reliée sous couverture pleine peau, dorée à l’or fin, de la prestigieuse « Bibliothèque de la Pléiade ». Deux premiers tomes sont aujourd’hui disponibles (exacte- ment les numéros 572 et 573) d’une édition qui en comportera 4, la parution des deux autres tomes étant prévue pour le centenaire de la naissance de l’écrivain en 2014. Il faut surtout saluer le passionnant travail réalisé pour cette édition par Gilles Philippe et ses collaborateurs qui ont établi, présenté et annoté cette édition définitive qui commence pour le premier tome avec le premier texte de l’auteur Les Impudents publié en 1943 et s’achève avec un autre roman, Dix heures et demie du soir en été, daté de1960, et, en ce qui concerne le deuxième s’étend d’Hiroshima mon amour à India Song. Une somme de 3500 pages dont 640 réunissant la préface, la chronologie détaillée et le remarquable appareil critique. La première partie d’un tout qui s’enrichit le plus souvent, dans le cœur du volume, d’une section « autour de » constituée de documents divers rédigés autour de l’oeuvre : publications de feuillets dactylographiés, textes consignés dans des cahiers, ébauches d’états antérieurs d’un même texte, extraits d’articles de journaux qui la complète utilement.

Une édition chronologique des textes, qui permet de mettre au jour à la fois une évolution et une continuité dans le déroulement du parcours, comme le montre Gilles Philippe dans sa préface, la continuité d’une recherche qui prend, comme il le dit lui-même, les allures d’une dialectique des genres et des styles et propose des synthèses successives qui sont autant de chefs-d’œuvre. Une édition qui permet également de voir l’imbrication du théâtre et du cinéma dans l’œuvre, et comment le cinéma est seul à pouvoir prétendre « coïncider, dans un non – dit avec la sensation originelle » même si, comme le souligne encore Gilles Philippe, c’est sur la page que le mot peut être livre. Libre, dirions-nous et citant Duras « jusque dans les accidents de la main ».

Marc Sagaert

Marguerite Duras, Œuvres complètes, T.1 et 2, édition publiée sous la direction de Gilles Philippe avec la collaboration de Bernard Alazet, Christiane Blot-Labarrère, Marie-Hélène Boblet, Brigitte Ferrato-Combe, Robert Harvey, Julien Piat, Florence de Chalonge et Sylvie Loignon. Paris, Gallimard, 2011, 124 euros.
 

L’autofiction, pour quoi faire ?

L’autofiction, pour quoi faire ?

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Depuis quelques années, le mot autofiction connaît une fortune grandissante. Je l’avoue : je n’avais guère prêté attention à ce nouveau concept comme on dit dans le langage des publicistes et des entrepreneurs. L’autofiction nous est présentée comme un nouveau genre littéraire. Mais qu’est-ce donc ? J’en étais à ce moment de perplexité lorsque le livre de Vincent Colonna Autofiction et autres mythomanies littéraires vint me tirer d’embarras. Je suis comme beaucoup d’entre nous un lecteur égaré. Autofiction me disais-je est un mot construit comme automobile. Il est vrai, je me suis pris quelquefois pour un automédon au volant de ma petite voiture, c’est-à-dire le conducteur du char du vaillant Achille dans l’Iliade. Je suis amateur d’autographe et parfois autophage dans mes moments de dépression. Autofiction voudrait donc signifier une fiction qui marche toute seule, sans autre intervention de « l’auteur » que celle de tenir la plume ? À moins qu’on veuille indiquer simplement qu’il s’agit de faire de soi une fiction ? Rendons son bien à Serge Doubrovsky, l’inventeur de la « notion » en 1977. On lit dans la quatrième de couverture de son livre Fils : « Autobiographie ? Non, c’est un privilège réservé aux importants de ce monde, au soir de leur vie et dans un beau style. (…) Si l’on veut autofiction, d’avoir confié le langage d’une aventure à l’aventure du langage, hors sagesse et hors syntaxe du roman traditionnel ou nouveau. » Ma lanterne n’est pas éclairée pour autant. En 2001, il explique dans les Temps modernes que « même les autobiographes classiques savaient qu’ils écrivaient de la fiction. Chez Rousseau c’est très évident : il a très bien vu le rôle de l’imagination, qui se substitue à la mémoire. L’autofiction c’est une mise en scène. » C’est plus clair en effet. Ainsi me disais-je, lorsque j’écrivais Boileau c’est moi (1965) ou Lord B (1977) ai-je fait de l’autofiction sans le savoir. J’en suis encore tout étonné comme Monsieur Jourdain découvrant qu’il faisait de la prose. Mais je n’étais pas le seul à faire de l’autofiction. Proust aussi !                                                                                • Gérard Genette en 1982 appliquait à la Recherche du temps perdu l’autofiction « productrice de textes qui à la fois se donnent, formellement ou non, pour autobiographiques, mais présentent, avec la biographie de leur auteur, des discordances (plus ou moins) notables, et éventuellement notoires ou manifestes. » À ce compte-là tous les écrivains font de l’autofiction. Il est vrai que Genette s’entoure de précautions « vu l’actuelle surenchère médiatico-commerciale ».                                                                     • Marie Darrieussecq nous explique en 1996 que l’autofiction « met en cause la pratique naïve de l’autobiographie en avertissant que l’écriture factuelle à la première personne ne saurait se garder de la fiction ». Oui, en effet, je est un autre et Freud, Lacan nous ont expliqué deux ou trois choses sur cette affaire.                                                            • Vincent Colonna qui fut, dans une autre existence, élève à l’École des hautes études en sciences sociales, a écrit un mémoire, en 1982, sur « L’imposition du nom, noms propres et autofiction », et en 1989 une thèse « L’autofiction, essai sur la fictionnalisation de soi en littérature ». Voici sa définition : « Une autofiction est une œuvre littéraire par laquelle un écrivain s’invente une personnalité et une existence, tout en conservant son identité réelle (son véritable nom). » Le livre qu’il nous donne aujourd’hui m’intéresse par son ambiguïté. On peut le lire comme une défense et illustration de la mythomanie littéraire à travers les siècles. Elle commence avec Lucien de Samosate (IIe siècle a.p. J.-C.). Vincent Colonna considère que son mérite est peut-être « d’avoir trouvé la fontaine qui rend raison même des autofictions contemporaines, dont certains font si grands cas et qu’ils décrivent comme une trouvaille française récente ». Mais le même geste qui fait de Lucien, l’auteur d’Histoire véritable, le père de l’autofiction, conduit Vincent Colonna à ce jugement concernant les écrivains contemporains champions de la littérature personnelle : « C’est de la littérature de manufacturiers, la reproduction d’une formule éprouvée, même s’ils s’en défendent ou l’ignorent, invoquent une divinité appelée “écriture” pour couvrir leur faiblesse. » Il faudrait peut-être nuancer le propos. La liste des auteurs pratiquant une forme ou l’autre de l’autofiction, de l’aveu même de Colonna, donne le vertige. On ne peut pas mettre tout le monde dans le même sac : Christine Angot, Marguerite Duras, Guillaume Dustan, Hervé Guibert, Michel Houellebecq, Régine Deforges, Chloé Delaume, etc. Je laisserai au lecteur le soin d’aller plus avant. Il trouvera dans l’ouvrage de Monsieur Colonna informations, hypothèses de travail, un regard riche et inventif, une liberté d’allure qui lui fera chevaucher les siècles dans une allégresse généreuse, mariant Lucien à Ignace de Loyola ou Queneau, Dante, Proust, Gombrowitz, Leiris, Céline, Vargas Llosa, etc. Mais l’important à mes yeux n’est pas là malgré le plaisir que j’ai pris à ce brillant exercice. Sans outrecuidance, il nous invite à relire les auteurs du passé et à replacer dans l’histoire littéraire les différentes formes d’autofabulations regroupées aujourd’hui sous le pseudo-genre d’autofiction : tradition fantastique (Dante, Borges, Cyrano de Bergerac), tradition spéculaire (Rabelais, Cervantès, Italo Calvino), tradition biographique (Rousseau). Cette dernière, explique-t-il, a donné « le roman autobiographique, genre disqualifié de Flaubert à Blanchot, puis remis au goût du jour sous le nom d’autofiction, à l’heure de l’exposition publique de l’intimité et la téléréalité ». Il y a quelques décennies, on ne pouvait parler de littérature. On ne s’occupait que d’écriture et de texte. On préferait dire fiction plutôt que roman… L’écrivain était un « travailleur du signifiant. » Aujourd’hui on se surprend à regretter l’absence de souci théorique comme de culture chez beaucoup d’écrivains. Mais la référence à l’autofiction marque le désir d’en finir avec une certaine littérature, dont Blanchot, selon Vincent Colonna, est l’un des magnifiques représentants, une littérature sur « rien, une littérature qui ne devait ressembler à rien de réel, une littérature du sublime ». Voilà l’un des enjeux – à discuter – du livre de Vincent Colonna. Il analyse un phénomène journalistique qui d’un mot savant, un néologisme, fait « un genre littéraire litigieux » (Michel Contat). L’autofiction contemporaine n’est jamais que le retour à la « littérature vécue », à l’autobiographie. On a seulement changé l’étiquette pour mieux vendre la marchandise. Or Colonna montre que la « fiction de soi » renvoie à une « multitude de postures littéraires ». Autofiction et autres mythomanies littéraires est l’œuvre d’un écrivain. Vincent Colonna est un baroque. Il aime les masques, et c’est toujours masqué qu’il s’avance ou se détourne pour nous égarer ou nous surprendre. La lecture de son ouvrage m’a incité à regarder de près ses autres productions. J’ai lu son premier roman Yamaha d’Alger qui dessine la figure légendaire de Hocine Dihimi – dit Yamaha – assassiné en 1995. Yamaha « sportif fervent, supporter charismatique, comique populaire, patriote sans illusions, leader sans parti, sage méconnu et pour finir symbole national. » Puis, je me suis laissé emporter par Ma vie transformiste, qui, lui aussi, raconte une aventure quasi initiatique, souvent rocambolesque et parodiant le roman policier, dont le décor, encore une fois, est l’Afrique. Diane et Philippine passent leurs vacances au Bénin. Philippine disparaît, sans donner d’explications. Diane part à sa recherche. Le titre du roman m’avait intrigué et retenu. Transformiste ? « Etre fabuleux qui change à volonté d’apparence et d’identité. Exemples : caméléon, acteur, agent secret, Fregoli. » Fregoli ? Il me semblait que déjà, dans son étude sur l’autofiction, il en était question. En effet. Cet homme de spectacle, lancé par le futuriste Marinetti, en 1917, « invente une forme de théâtre pour représenter directement ce désir de métamorphose ; comme Monsieur Stéphane Mallarmé tenta dans un poème total de donner l’essence de la littérature et même de tout livre, j’ai appelé mon art : le transformisme. » Dans ses « comédies métaphysiques » il jouait tous les personnages comme Vincent Colonna dans ses romans. Avec Autofiction et autres mythomanies littéraires il a écrit son art poétique.

Jean Ristat

(Novembre 2004)

Vincent Colonna, Autofiction et mythomanies littéraires, éditions Tritram, 21 euros. Yamaha d’Alger, éditions Tristram, 10, 52 euros. Ma vie transformiste, éditions Tristram, 18,29 euros.