L’émancipation sur le fil du rasoir


L’émancipation sur le fil du rasoir

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Le sous-titre du dernier ouvrage d’Anselm Jappe est « décomposition du capitalisme et ses critiques ». Impossible de ne pas penser à sa lecture que la formule aurait pu être « décomposition du capitalisme et de ses critiques ». En effet, les textes rassemblés dans ce livre dénoncent la confusion dans laquelle baignent les analyses sur notre époque qui ne se contentent pas d’en avaliser les traits dominants. Évidemment, le dispositif a les défauts de ses qualités en laissant la possibilité de n’y voir qu’une distribution de blâmes et de bons points, dans la tradition des vindicatives interpellations qui s’échangent dans le milieu de la pensée critique. Mais cet aspect des choses peut rapidement être écarté de l’esprit du lecteur s’il prend la peine de reconnaître ce qui relie les propos d’Anselm Jappe. Celui-ci a exposé les éléments théoriques sur lesquels se fondent ses jugements dans un ouvrage plus exhaustif sur ce point, paru en 2003 et titré les Aventures de la marchandise. Crédit à mort est un panorama des interprétations qui peuvent en être tirées en rapport avec des phénomènes advenus entre-temps, mais c’est surtout fondamentalement l’occasion de reformuler à chaque fois le noyau conceptuel de la critique radicale de la valeur. Cette évidence rend d’autant plus étonnant le compte rendu qu’y consacre Nicolas Truong, dans le Monde du 4 janvier, où à aucun moment n’est évoqué ce qu’est le contenu de cette critique. Il semblerait qu’il n’y ait vu qu’un catalogue des manifestations de la crise de civilisation. Le point de vue avec lequel on peut les dénoncer est évacué pour ne laisser que l’exposé des positions relatives occupées sur un champ des idées qui prend une allure bien dérisoire observée depuis Sirius. La mise au jour des ressorts de cette crise nécessite autre chose que de considérer les propositions qui sont avancées comme des objets se concurrençant sur le marché des idées « subversives ».

Contournons donc cet écueil en prenant la peine d’exposer en quelques mots les fondements de la critique radicale de la valeur. Il faut tout d’abord indiquer que celle-ci est issue d’un travail de relecture des analyses de Marx. Elle actualise ces analyses, développe ce qui n’était parfois que des prémisses, lève des ambiguïtés ou bien encore dénonce les contresens des interprétations qui n’ont pas pris la peine de s’affranchir des fausses évidences sur lesquelles Marx portait pourtant toutes ses critiques. Ainsi, toute la logique capitaliste est identifiée et décortiquée dans l’analyse marxienne de la contradiction dialectique inscrite dans la forme marchandise. Cette analyse met au jour un caractère dynamique et tautologique inhérent au mode de production déterminée uniquement par l’augmentation indéfinie de la valeur. Antagonismes entre capital et travail, crises écologiques, bulles financières sont autant de phénomènes qui ne font qu’exprimer ce mouvement automate. La résolution de ces phénomènes implique donc le renversement des conditions qui nous font percevoir la forme marchandise comme une donnée « naturelle » dont la place aurait été de tout temps celle que nous connaissons aujourd’hui. Toute la difficulté de ce renversement est que cette perception n’est pas qu’une simple illusion puisque nous en avons fait le ciment de nos organisations sociales en tant que principe animateur de nos activités : un principe certes abstrait, mais qui a des effets bien réels jusque sur nos conditions de subsistance.

L’interprétation de la crise financière de 2008 qui est tirée de la critique radicale de la valeur – et qui justifie le titre de l’ouvrage – contraste avec la prégnance des fétiches propres au capitalisme chez ceux qui revendiquent pourtant sa contestation. Là où une large majorité des voix s’est contentée de dénoncer l’emprise néfaste de la finance débridée sur une économie « réelle » considérée par ailleurs comme allant de soi, l’usage des catégories marxiennes conduit au contraire à estimer que les outils mis en œuvre par la finance depuis une quarantaine d’années n’ont été qu’un acharnement thérapeutique pour le capitalisme, celui-ci ayant épuisé son carburant qui a toujours et seulement consisté en la valorisation du travail. La part de travail humain rentable pour le capital a presque partout disparu sous les coups de boutoir que le capital ne pouvait s’empêcher lui-même de donner sous peine de s’éva- porer dans l’instant. Seule la profusion de capital fictif sous forme de dettes et de bulles immobilières – particulièrement américaines – a pu donner l’illusion qu’une nouvelle ère pouvait s’ouvrir, en Chine par exemple, en greffant le capitalisme sur des bases culturelles différentes. Les événements en cours dans le monde arabe pourraient donner à la fois un démenti et une échappatoire à cette extrapolation de la trajectoire du capitalisme.

Eric Arrivé

Anselm JAPPE, Crédit à mort, éditions Lignes, 256 pages, 20 euros.
 

Rêve et cauchemar : retour sur Marx et le capitalisme


Rêve et cauchemar : retour sur Marx et le capitalisme

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Lettres françaises. A contrario de toute une vulgate actuelle, dans ton dernier livre tu n’évoques pas Marx sous le signe du « retour » mais du « cauchemar ». Notre monde est devenu ce qui, pour Marx, aurait été un cauchemar s’il avait pu l’observer de ses propres yeux. Qu’entends-tu par là ?

Denis Collin. Les rêves, quand ils se réalisent, tournent souvent au cauchemar ! Nous le savons tous d’expérience. Le cauchemar de Marx, je l’entends en trois sens. D’abord, les prédictions de Marx concernant l’évolution du capitalisme se sont largement réalisées et nous avons le monde actuel et les dangers qui pèsent sur le futur de la culture et même de l’espèce humaine. Ensuite, les tentatives de « construire le socialisme », c’est-à-dire de mettre en oeuvre les idées prêtées à Marx, ont vite tourné au cauchemar. Enfin, les derniers mois ont montré que finalement Marx pouvait rester le cauchemar des classes dominantes !

La réalité de la mondialisation du capital prolonge donc des tendances immanentes au capitalisme sous des formes extrêmement perverties. La question de l’État est significative des logiques actuelles à la fois régressives et contradictoires. Ainsi la prédiction marxiste d’un dépérissement de l’État se réalise mais de manière inattendue…

Denis Collin. Effectivement, au cours des trois ou quatre dernières décennies, a dominé une idéologie du dépérissement de l’État, partagée aussi bien par les « libéraux » que par les sociaux-démocrates. Et ce n’était pas qu’une idéologie. On a tenté et on tente encore de mettre en place des institutions supra-étatiques pour une « gouvernance mondiale », sous l’égide cependant de l’État le plus fort, les USA. On prétendait passer ainsi du « gouvernement des hommes à l’administration des choses », selon une formule de Saint-Simon reprise par Marx et Engels… Mais la crise remet les choses à l’endroit : on retourne aux États nations, les seules réalités effectives. La « gestion » de la crise par les puissances européennes le montre à l’envi.

Un des points d’achoppement de la théorie marxienne est le rôle de la classe ouvrière, classe des « damnés de la terre » et sujet révolutionnaire par excellence chez Marx et Engels. Plus d’un siècle et demi d’histoire du mouvement d’ouvrier semble inciter à un autre jugement…

Denis Collin. Oui, il y a une contradiction formidable : là où la classe ouvrière est puissante et où les « conditions objectives » semblaient mûres pour la révolution sociale, la domination capitaliste est restée globalement assez stable et la lutte de classes ne s’est jamais transformée en lutte révolutionnaire, mais seulement en lutte pour améliorer le sort des travailleurs au sein même de la société capitaliste. Finalement les classes ouvrières ont souvent lié leur sort à celui de leurs capitalistes… Et là où on a eu des révolutions, la classe ouvrière n’y a joué qu’un rôle marginal, la direction échouant à l’intelligentsia et aux éléments de la bureaucratie d’État (y compris militaires), les paysans formant la masse de manoeuvre (Chine, etc.).

Marx ne concevait pas le prolétariat dans un sens ouvriériste mais comme une classe comprenant toutes les puissances sociales de la production, – du manoeuvre à l’ingénieur-, puissances tendanciellement unifiés par les processus de centralisation et de concentration du capital. Cette conception est-elle toujours tenable alors que la petite bourgeoisie traditionnelle disparaît et qu’émergent de nouvelles couches moyennes ?

Denis Collin. Il y a beaucoup de confusions sur cette affaire. Dans un précédent livre (Comprendre Marx chez A. Colin), j’avais montré qu’il n’y a pas une théorie des classes un tant soit peu consistante chez Marx et aucune définition précise de la classe ouvrière, du prolétariat, etc. Chez Marx, dans le Capital, le véritable « sujet » de la révolution sociale, c’est-à-dire de « l’expropriation des expropriateurs », ce sont les « producteurs associés », c’est-à-dire tous ceux qui jouent un rôle nécessaire dans la production, et cela va de l’agent d’entretien au directeur. L’idée de Marx était que le détenteur de capital était de plus en plus en dehors du procès de production et de plus en plus parasitaire, puisque son travail d’organisation et de direction était effectué par des salariés fonctionnaires du capital. Ensuite, à partir de la social-démocratie s’est inventé autre chose : l’idée que la classe ouvrière (séparée de toutes les autres classes de la société, ne formant au fond qu’une masse réactionnaire, comme le pensaient les partisans de Lassalle dans la SPD) devenait la classe rédemptrice. Mais ça, ça ne découle pas de la théorie de Marx. C’est une nouvelle religion pour classes dominées… et qui doivent le rester, comme le dit très bien mon ami Costanzo Preve. Le vrai problème, c’est qu’une classe dominée transformée en classe dominante est une contradiction dans les termes ! Le prolétariat est défini pas sa soumission à la domination. La « dictature du prolétariat » est aussi impossible à concevoir qu’un cercle carré.

Si le jugement de Marx sur le mode de production capitaliste est validé au contraire de ses prédictions sur la création d’un véritable sujet révolutionnaire, il faut admettre que les traces d’un futur communiste ne sont pas inscrites dans les pores du réel. Comment, dans ce cas, entamer la transition au communisme sans les présupposés envisagés par Marx ? Quels seraient les acteurs de cette transformation révolutionnaire ? Sur quels aspects de la réalité pourraient-ils s’appuyer pour entamer le renversement du système, tant au niveau politique, économique que culturel ?

Denis Collin. C’est un peu plus compliqué. Toute la dynamique du capitalisme appelle le communisme, non pas comme son développement « naturel », mais comme la réponse aux crises profondes et à la destruction du sens même de la vie humaine qu’implique la transformation de toute richesse et de toute valeur en marchandise. Il y a des mouvements de résistance anti-systémiques qui entraînent des fractions de toutes les classes de la société, à partir de motivations différentes mais qui peuvent converger vers un communisme non utopique.

Le communisme, comme société post-capitaliste, ne sort pas non plus indemne de la critique de certaines illusions de Marx. Tu parles à ce propos de l’abandon de trois utopies…

Denis Collin. Le communisme dans sa seconde phase, tel que le définissent Marx en 1875 et la tradition marxiste, c’est le développement illimité des forces productives, l’abondance et la fin du travail (à chacun selon ses besoins), l’extinction de l’État. En fait, ce communisme-là, c’est du pur christianisme millénariste. Le développement des forces productives est limité par la capacité de la planète (et nous n’en avons pas d’autre accessible). L’abondance est, pour cette raison, une rêverie creuse. Et la fin de l’État supposerait que les deux précédentes utopies soient réalisables. Mais une fois ces utopies abandonnées, il reste pas mal de choses à faire et des transformations sociales radicales sont possibles, qui ne feront pas de ce monde un paradis mais éviteront qu’il ne se transforme en enfer.

Le Cauchemar de Marx. Le capitalisme est-il une histoire sans fin ?, de Denis Collin. Éditions Max Milo, 320 pages, 24, 90 euros.

Entretien réalisé par Baptiste Eychart

Septembre 2009