L’abolition universelle de la peine de mort : un combat interminable

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Deux années durant, entre 1999 et 2001, Jacques Derrida fit de la peine capitale l’objet de son séminaire à l’EHESS. Les éditions Galilée publient aujourd’hui les séances de la deuxième année, dont Marc Crépon rend compte pour les Lettres Françaises. Continuer la lecture

La politique à l’épreuve de la mort

La politique à l’épreuve de la mort

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Les Lettres Françaises revue culturelle littéraire

Monument aux morts de Lodève

Comme l’ont montré les récents débats autour du calendrier des commémorations, la mémoire des guerres et le souvenir des morts demeurent un enjeu particulièrement sensible dans la vie politique nationale. Pour peu qu’elle soit prise dans toute sa radicalité, comme y invite Marc Crépon dans les deux livres qu’il publie cet automne, cette question ouvre sur l’un des problèmes centraux de toute philosophie politique : que signifie, au juste, « être ensemble » et quel est le sens de cette préposition « avec », sans laquelle aucune existence en commun ne serait concevable ? Dans le sillage des Actuelles sur la guerre et sur la mort, publiées par Freud au début de la Première Guerre mondiale, l’auteur de Vivre avec entreprend de montrer qu’une certaine « expérience » de la mortalité est au fondement de toute relation à l’autre, à chaque individu comme au « nous » auquel nous lie un sentiment d’appartenance : tout se passe paradoxalement comme si le partage d’une existence en commun (donc toute vie politique) n’était possible que sur le fond d’une telle exposition à la mort. Mais comment articuler la « pensée de la mort » et la « pensée du “nous” », dès lors que, le plus souvent, ce rapport à la mort demeure inconscient ou refoulé, quand il n’est pas tout simplement détourné et exploité par les États à des fins de propagande ou d’exaltation des vertus guerrières ? Telle est la problématique que Vivre avec déploie au fil d’une série de lectures de textes majeurs de la philosophie du XXe siècle, hantés par le traumatisme des guerres. De Sartre à Derrida en passant par Ricoeur, Patocka et Levinas, aucune de ces pensées n’a pu se passer d’une confrontation critique avec les analyses à la fois fondatrices et équivoques de l’être-pour-la-mort menées par Heidegger dans Être et Temps. La mort marque-t-elle nécessairement « la limite absolue de ce que le Dasein peut partager », nous reconduit-elle à notre irréductible « esseulement », que seule l’expérience de la « camaraderie du front » serait en mesure de briser ? Vivre avec est à la recherche d’un autre « partage de la mortalité », qui ne se confondrait plus avec la reconnaissance au fond banale que nous sommes tous voués à disparaître, mais saurait penser chaque mort (à commencer par celle d’autrui) dans son absolue singularité. Au plus loin de la banalisation et du nivellement dans l’anonymat que proposent toutes les « images de la mort » qui peuplent notre quotidien, il s’agirait de rouvrirun autre rapport à la mort qui nous obligerait à penser et à préserver « ce qui se soutient dans chaque vie singulièrement – et disparaît avec la mort : à chaque fois, pour chacune d’elle : le monde ».

Ce partage du sens du monde, qui appelle un nouveau cosmopolitisme, où chacun, en faisant l’épreuve de ce partage de la mortalité, se découvre appartenant à un monde commun par-delà les différences qui nous rassemblent et nous divisent simultanément, est aujourd’hui menacé par le développement d’une « culture de la peur » qui risque de rendre le monde tout simplement « invivable ». Dès lors qu’elle est réappropriée par les gouvernements et orchestrée selon une rhétorique désastreuse, l’exigence fondamentale de sécurité, à laquelle tout être humain peut légitimement prétendre, devient le socle de discours « sécur-identitaires » qui ne font, en réalité, que spéculer sur les peurs auxquelles ils prétendent répondre : « Au nom du besoin de sécurité (…), ils organisent, rationalisent et systématisent l’insécurité, multiplient les procédures de fichage et de surveillance des identités, des activités et des pensées : telle est la loi perverse de leur ambivalence. » De cette déconstruction exemplaire, on retiendra que cette culture de la peur est inséparable d’une « culture de l’ennemi », qui trouve dans les étrangers une cible privilégiée pour dissimuler sa propre impuissance. Il y va, en dernière analyse, de ce qui constitue, pour Marc Crépon, la « finalité » de toute démocratie digne de ce nom : au-delà des replis identitaires comme des fusions communielles, un partage des différences qui seul rend possible cette « invention idiomatique de la singularité » et sans lequel « nous » ne saurions « tenir ensemble ».

Vivre avec. La pensée de la mort et la mémoire des guerres, de Marc Crépon, Éditions Hermann. 206 pages.
La Culture de la peur. I. Démocratie, identité, sécurité, du même auteur, Éditions Galilée. 123 pages.

Jacques-Olivier Bégot

 


N° 54 – Les Lettres Françaises du 6 décembre 2008

Derrida, la philosophie dans le texte


Derrida, la philosophie dans le texte

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«Commencer à relire Derrida » : telle est l’injonction sous laquelle Marc Crépon et Frédéric Worms proposent de réunir les contributions qui composent le volume Derrida, la tradition de la philosophie. Commencer à le relire, c’est d’abord mesurer l’ampleur et la richesse des lectures nouvelles que Derrida lui-même a ouvertes, suivre le tracé singulier qu’il a frayé au sein de la tradition philosophique et sur lequel nous n’en avons pas fini de cheminer. Commencer à le relire, c’est aussi, plus secrètement et non sans une certaine mélancolie endeuillée, apprendre à le lire autrement, d’une manière qui ne peut plus être celle des « premières » lectures, à un moment qui ne peut plus être celui de la découverte enthousiaste d’une pensée toujours en mouvement, ou de l’attente impatiente des livres à venir.

Exempts de ce mimétisme qui a pu faire obstacle à la lecture des textes de Derrida lui-même, les onze textes ici rassemblés, issus du colloque qui s’est tenu à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm un an après la disparition du philosophe, rendent à cette oeuvre un hommage exemplaire. Ils entreprennent en effet de la lire avec une rigueur et une exigence philosophiques à la mesure de l’auteur de De la grammatologie, sans s’interdire, chemin faisant, de « signaler l’écart » et de « lui donner sa propre force », comme le déclare Alain Badiou au seuil de son très bel hommage. Quelle que soit leur familiarité avec les textes de Derrida, les auteurs de ce volume ne s’en tiennent pas au registre de l’exégèse, puisqu’ils s’efforcent bien plutôt de témoigner de l’événement qu’a représenté pour eux la rencontre de tel ou tel aspect du travail de Derrida. En déclinant les multiples versions de la « déconstruction », selon les temps, les moments et les lieux où elle a pu trouver la chance d’arriver, le livre témoigne donc déjà de son impact sur la philosophie d’aujourd’hui.

Comme de juste, c’est la confrontation de Derrida avec la tradition phénoménologique qui occupe une place centrale dans ce volume, dans une série de contributions où ne manquent pas de surgir certaines réserves, notamment dans l’étude comparée de la « question de la différence » chez Heidegger et Derrida que propose Françoise Dastur ou dans le texte que Rudolf Bernet consacre au long commentaire de l’Origine de la géométrie, où il voit se poser pour la première fois chez Derrida « les mêmes questions qui ne cesseront d’inspirer son oeuvre à venir », tandis que Jean-Luc Marion, sans passer sous silence ses propres perplexités, souligne le renouvellement de la problématique du don et de la donation accompli par Derrida. S’il faut en croire le texte rétrospectif qu’étudie Jean-François Courtine, c’est même dans le débat avec la théorie husserlienne de la signification qu’il faudrait déchiffrer l’ABC de la déconstruction.

Mais d’autres pans de l’histoire de la philosophie sont loin d’être absents de ce volume, qu’il s’agisse du « problème des classiques » approfondi par Denis Kambouchner ou du « Marx intempestif » dont Pierre Macherey interroge l’irruption tardive mais décisive, « en différé », dans Spectres de Marx. L’accent mis sur la tradition n’exclut pas non plus la référence au présent, si ce n’est à l’avenir de la philosophie, comme le montrent notamment les contributions de Frédéric Worms (qui souligne l’unité profonde de la pensée de Derrida, « dès le début et au-delà de la fin ») et de Jean-Luc Nancy sur ces « différences parallèles » que furent Deleuze et Derrida, tandis que Stéphane Mosès parcourt les deux branches du « chiasme » autour duquel se croisèrent Levinas et Derrida.

C’est dire que, loin de signifier une liquidation de la tradition philosophique, le travail de pensée et d’écriture qui s’est engagé sous le nom de déconstruction constitue bien plutôt une manière originale de se rapporter à l’héritage, non comme à un donné immuable qu’il faudrait conserver intact, mais comme à une injonction que chaque lecture responsable a pour tâche de faire sienne, à sa manière idiomatique. Les éditeurs l’indiquent dans le titre de leurs textes respectifs : si pour Frédéric Worms, l’itinéraire de Derrida met en scène la « transition » de la philosophie, l’essentiel, selon l’expression de la Pharmacie de Platon dont Marc Crépon déploie toute la portée, se joue précisément dans le « passage à la philosophie », dans les multiples opérations de traduction (c’est-à-dire, aussi bien, de lecture) dont l’enjeu n’est autre que « la survie des oeuvres ». À son tour et à sa manière, le volume Derrida, la tradition de la philosophie remet en jeu le mouvement de la déconstruction et ouvre ce passage sur son avenir.

Jacques-Olivier Bégot

 

Derrida, la tradition de la philosophie, sous la direction de Marc Crépon et Frédéric Worms, Éditions Galilée, 218 pages

 

Mai 2008

 


La politique à l’épreuve de la mort


 

La politique à l’épreuve de la mort

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Comme l’ont montré les récents débats autour du calendrier des commémorations, la mémoire des guerres et le souvenir des morts demeurent un enjeu particulièrement sensible dans la vie politique nationale. Pour peu qu’elle soit prise dans toute sa radicalité, comme y invite Marc Crépon dans les deux livres qu’il publie cet automne, cette question ouvre sur l’un des problèmes centraux de toute philosophie politique : que signifie, au juste, « être ensemble » et quel est le sens de cette préposition « avec », sans laquelle aucune existence en commun ne serait concevable ?

Dans le sillage des Actuelles sur la guerre et sur la mort, publiées par Freud au début de la Première Guerre mondiale, l’auteur de Vivre avec entreprend de montrer qu’une certaine « expérience » de la mortalité est au fondement de toute relation à l’autre, à chaque individu comme au « nous » auquel nous lie un sentiment d’appartenance : tout se passe paradoxalement comme si le partage d’une existence en commun (donc toute vie politique) n’était possible que sur le fond d’une telle exposition à la mort. Mais comment articuler la « pensée de la mort » et la « pensée du “nous” », dès lors que, le plus souvent, ce rapport à la mort demeure inconscient ou refoulé, quand il n’est pas tout simplement détourné et exploité par les États à des fins de propagande ou d’exaltation des vertus guerrières ? Telle est la problématique que Vivre avec déploie au fil d’une série de lectures de textes majeurs de la philosophie du XXe siècle, hantés par le traumatisme des guerres. De Sartre à Derrida en passant par Ricoeur, Patocka et Levinas, aucune de ces pensées n’a pu se passer d’une confrontation critique avec les analyses à la fois fondatrices et équivoques de l’être-pour-la-mort menées par Heidegger dans Être et Temps. La mort marque-t-elle nécessairement « la limite absolue de ce que le Dasein peut partager », nous reconduit-elle à notre irréductible « esseulement », que seule l’expérience de la « camaraderie du front » serait en mesure de briser ? Vivre avec est à la recherche d’un autre « partage de la mortalité », qui ne se confondrait plus avec la reconnaissance au fond banale que nous sommes tous voués à disparaître, mais saurait penser chaque mort (à commencer par celle d’autrui) dans son absolue singularité. Au plus loin de la banalisation et du nivellement dans l’anonymat que proposent toutes les   « images de la mort » qui peuplent notre quotidien, il s’agirait de rouvrir un autre rapport à la mort qui nous obligerait à penser et à préserver « ce qui se soutient dans chaque vie singulièrement – et disparaît avec la mort : à chaque fois, pour chacune d’elle : le monde ».

Ce partage du sens du monde, qui appelle un nouveau cosmopolitisme, où chacun, en faisant l’épreuve de ce partage de la mortalité, se découvre appartenant à un monde commun par-delà les différences qui nous rassemblent et nous divisent simultanément, est aujourd’hui menacé par le développement d’une « culture de la peur » qui risque de rendre le monde tout simplement « invivable ». Dès lors qu’elle est réappropriée par les gouvernements et orchestrée selon une rhétorique désastreuse, l’exigence fondamentale de sécurité, à laquelle tout être humain peut légitimement prétendre, devient le socle de discours « sécur-identitaires » qui ne font, en réalité, que spéculer sur les peurs auxquelles ils prétendent répondre : « Au nom du besoin de sécurité (…), ils organisent, rationalisent et systématisent l’insécurité, multiplient les procédures de fichage et de surveillance des identités, des activités et des pensées : telle est la loi perverse de leur ambivalence. » De cette déconstruction exemplaire, on retiendra que cette culture de la peur est inséparable d’une « culture de l’ennemi », qui trouve dans les étrangers une cible privilégiée pour dissimuler sa propre impuissance. Il y va, en dernière analyse, de ce qui constitue, pour Marc Crépon, la « finalité » de toute démocratie digne de ce nom : au-delà des replis identitaires comme des fusions communielles, un partage des différences qui seul rend possible cette « invention idiomatique de la singularité » et sans lequel « nous » ne saurions « tenir ensemble».

Jacques-Olivier Bégot

Vivre avec. La pensée de la mort
et la mémoire des guerres,
de Marc Crépon, Éditions Hermann. 206 pages.
La Culture de la peur. I. Démocratie, identité, sécurité,
du même auteur, Éditions Galilée. 123 pages.

N° 54 – Décembre 2008