Le Musée Grévin de Louis Aragon aux éditions Le temps des cerises


Le Musée Grévin de Louis Aragon aux éditions Le temps des cerises.

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Commencé en juin 1943, Le Musée Grévin fut achevé dans la Drôme puis publié en août 1943. Georges Sadoul se souvient des circonstances de cette sortie : « Quand notre “technique” nous parla d’une imprimerie clandestine possible, Aragon, parcourant Montchat, chercha durant de longues heures un titre de maison d’édition, pour s’arrêter à “la Bibliothèque française”.Une des premières brochures qui porta le nom de cette firme fut Le Musée Grévin publié sous une couverture de papier peint jaune et blanc, par un imprimeur de Saint-Flour “contacté” par Paul Éluard et Ternet. Ce livre signé François la Colère fut bientôt après réédité par les éditions de Minuit dont nous diffusions en zone Sud les publications. » Le Temps des Cerises réédite enfin ce texte, introuvable depuis de nombreuses années, et comparable dans l’œuvre d’Aragon à ce que sont Les Châtiments dans celle d’Hugo, dans sa version d’après-guerre il est augmenté de quelques poèmes inédits, et d’un superbe texte en prose sur le réel en poésie intitulé Les Poissons noirs.

Le Musée Grévin Louis Aragon Poésie – Coll. Les Lettres françaises ISBN : 9782841098576 – 130 pages – Format : 140 x 200 Paru le 01-03-2011 – Disponible – 12 € Plus d’info et commande en ligne en cliquant ici


Marceline en Italie


Marceline en Italie

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Curieux ce petit livre jaune qui fait se côtoyer le journal tenu à Milan par Marceline Desbordes-Valmore et le Voyage d’Italie de Louis Aragon. Jean Ristat dans une préface éclairante souligne l’admi­ration que portait Aragon à la poétesse. Il rappelle qu’au retour de Venise, à l’été 1928, après la rupture avec Nancy Cunard, Aragon s’arrêta à Milan, comme Marceline. Il y séjourna quinze jours « pour aller six fois entendre à la Scala « l’Othello de Verdi « .

Après son histoire d’amour avec Henri de Latouche, elle venait en Italie pour guérir son cœur blessé. C’était, selon ses propres mots, à la fois « étrange » et « fatal ». Que fit-elle à Milan ? Elle hanta les églises pour aller prier Dieu de l’épargner ainsi que son amant. Ces visites, on s’en doute, nous valent quelques descriptions fort mélancoliques qui séduiront les amateurs de tableaux de Monsu Desiderio. Mais Marceline ne va pas seulement se pâmer devant des Christs ou des Nativités, elle va aussi au théâtre. Il est possible qu’elle y prenne moins de plaisir. Rappelons tout de même que ce voyage à Milan est un voyage de comédiens, avec plein de bagages, de folles fantaisies, de douleur. En effet, son mari, Prosper Valmore, qui avait été désigné administrateur gérant du second Théâtre-Français, se trouvait de nouveau menacé par le chômage, car le premier exercice de l’Odéon étant défi­citaire, la Comédie-Française refuse de prolonger l’expé­rience. Il signa donc avec un impresario italien. Ses deux filles, Ondine et Ines, ainsi que Marceline sont du voyage. L’organisation de la tournée laissa très vite à désirer. Les conditions quotidiennes furent peu agréables. Quant à la location du théâtre Carcano, vétuste et loin du centre, elle concourut à clairsemer le parterre. On compta très vite sur Mlle Mars pour renverser la situation. La grande comédienne, proche des Valmore, arriva à Milan et fut dignement fêtée. Laissons Marceline errer dans les églises et lisons quelques vers du Voyage d’Italie d’Aragon :

Ne t’en va pas méchant ne t’en va pas fantôme
Mon cœur après vingt ans et plus est toujours une
porte qui bat
Sur ton départ J’ai beau dire de la fermer aux servantes
Les rideaux frémissent encore où tu les as froissés
Je n’ai jamais jeté ces roses qui périrent

Et pour encore rester parmi les spectres, écoutons la poétesse nous raconter sa rencontre avec l’ex-impératrice Marie-Louise ; elle la croise dans les escaliers du théâtre de la Canobiana, faisant plus âgée que son âge, portant toute son attention à ne pas trébucher : « Il me passa quelque chose devant les yeux dans ce moment, qui me saisit. Je vis l’empereur mort et le roi de Rome, également comme une ombre, qui la suivait dans ce froid corridor, et il me fut difficile de rester jusqu’à la fin de Jeanne la Folle, dont elle n’avait pu supporter le terrible dénouement. » Il pleut à Milan (Aragon décrit fort bien cette pluie italienne de septembre). Marceline a horriblement froid dans les maisons humides qu’elle habite. Le moral des comédiens français est au plus bas. Cependant, grâce à une représentation donnée par Mlle Mars à leur bénéfice, on put leur distribuer de l’argent et la troupe se dispersa.

À lire les lignes qui précédèrent, on aura l’impression de se laisser entraîner dans un vent de folie. Marceline nous conforte dans cette tourmente, si l’on en croit ce qu’elle écrit à la fin de son journal : « Milan, encore Milan ! C’est en Italie que Tasso a perdu la raison… et toi aussi, pauvre Violet… (le valet de Mlle Mars). Cette ville en apparence si déserte enferme dans un hospice deux mille aliénés. »

Michel Bulteau

Les Yeux pleins d’églises : le voyage d’Italie, de Marceline Desbordes-Valmore, Louis Aragon. Avant-propos de Jean Ristat, préface et notes Claude Schopp. 16 euros, 175 pages, Éditions La Bibliothèque, collection « l’Écrivain voyageur ».

N°76 – Novembre 2010


Causer avec Dieu


Causer avec Dieu

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La littérature française, au XXe siècle, a connu deux grands poètes engagés, Claudel et Aragon, celui qui croyait au ciel et celui qui n’y croyait pas. Oh ! s’il vous plaît, ne sortez pas à votre tour votre boîte à malices : je sais tout ce que ma formule a de provocateur et, sans doute, d’un peu réducteur. Leurs oeuvres, complexes et riches, procèdent d’une démarche qui va bien au-delà d’une simple illustration et défense partisanes. Aragon m’aurait, au simple énoncé d’« engagement », accablé d’une colère cinglante et, peut-être, envoyé faire un tour du côté de Sartre. Aragon ne se disait-il pas écrivain et communiste ?
Les surréalistes n’aimaient guère Claudel. Il faut dire que ce dernier les avait provoqués, en 1925, en affirmant que « le surréalisme ne peut conduire à une véritable rénovation poétique ». Il avait même ajouté que le dadaïsme et le surréalisme n’avaient « qu’un seul sens : pédérastique ». Ils lui répondirent, lors du fameux banquet Saint-Pol-Roux, à la Closerie des Lilas, par un tract imprimé sur un papier rouge sang, dans lequel ils faisaient remarquer qu’on ne pouvait être « à la fois ambassadeur de France et poète ». Ils dénonçaient les « bondieuseries infâmes » de Claudel, le traitaient de « cuistre » et de « canaille ». Il ne faut pas oublier, pour comprendre la violence de ces jeunes hommes, la boucherie de 1914-1918 et l’après-guerre où régnaient les bien-pensants et les chauvins. Je pense aux Poèmes de guerre de Claudel, écrits en 1915, 1916, et en particulier à celui-ci, intitulé Tant que vous voudrez, mon général !, où je relève ces vers : « Y a de tout dans la tranchée, attention au chef quand il va lever son fusil ! / Et ce qui va sortir, c’est la France, terrible comme le Saint-Esprit ! » Mais rien n’est simple. En 1916, la revue Sic, lieu de rassemblement de l’avant-garde, publie son second manifeste : « Vous qui avez ri ou craché sur Mallarmé, Manet, […] Claudel, Marinetti, Picasso, Debussy […], c’est vous qui avez failli perdre la France. » Aragon y collabore dès 1918 avec des « critiques synthétiques ». L’une d’entre elles, consacrée à la pièce de théâtre de Paul Claudel le Pain dur, parle « de cette âpre beauté qui vous prend à la gorge ».
Mais, en 1930, il va juger l’oeuvre de Claudel « moins intéressante et moins neuve que les affiches du dernier savon lancé en Amérique » ! Il faudra attendre 1954 pour qu’Aragon avoue dans les Yeux et la mémoire : « J’ai souvent envié le vers de Paul Claudel. » Et, à la fin de sa vie, n’ai-je pas été le témoin de l’hommage qu’il rendit au poète ? Il avait exposé dans son salon, rue de Varenne, les éditions originales des oeuvres de Claudel qu’il possédait – presque toutes, et certaines reliées – et invité la famille de celui-ci à le visiter à cette occasion…
Je rappellerai, pour mémoire, l’article de Claudel saluant, en 1945, dans les Étoiles, la publication d’Aurélien comme celle d’un grand poème. Je ne raconte tout cela que pour montrer la complexité de ces deux grandes figures de notre littérature, leurs contradictions et, pour tout dire, leur commun amour de la langue. Pris, chacun à leur manière, dans le filet des circonstances, ils ont cependant une même liberté de ton, de jugement, d’écriture. C’est ainsi que Claudel admire Colette, l’écrivain, et la diabolise pour ses moeurs. Lionel Ray m’a rapporté cet échange à la fin d’un déjeuner (en quelle année était-ce ? Peu importe) qui réunissait Aragon et Claudel. « Au fond, dit Claudel, à part nous deux, il n’y a pas d’écrivains en France. – Maître, lui répond Aragon, il y a Colette. – Je crois bien que la divine providence l’a inventée pour nous mortifier. »
J’ai donc sur ma table de travail un livre de Paul Claudel, Psaumes. Je suis resté quelques jours à le feuilleter avant d’en entreprendre la lecture. J’ai une grande admiration – c’est peu dire – pour le théâtre de Claudel, les Cinq Grandes Odes, les Cent Phrases pour éventails ou ses Petits poèmes d’après le chinois. Mais ses Poèmes de guerre, on l’aura compris, ou ses Poèmes durant la guerre de trente ans, m’irritent. Et tout l’ensemble plus spécifiquement religieux intitulé Corona Benignitatis anni Dei, même s’il comporte quelques beaux poèmes, me donne, le lisant, l’impression de parcourir un missel et d’assister à la messe. Le mécréant que je suis avait bien envie d’en rester là avec ce qui s’annonce sur la couverture comme des traductions des Psaumes s’échelonnant de 1918 à 1953. Mais c’était sans compter avec la préface de Guy Goffette. Avec passion, enthousiasme, Guy Goffette donne l’envie à son lecteur de plonger comme Claudel « la tête la première dans le tas des psaumes ». Il nous explique que nous allons y trouver « un Claudel pur jus, sauvage, baroque, opulent, tour à tour humble et dressé comme la justice ». Rien à voir, dit-il, « avec la platitude des traductions modernes ». Il a cette belle formule : « Ce n’est pas de littérature qu’il s’agit, mais de respiration. » Certes, mais qu’il me permette simplement de lui faire remarquer, ce qu’il sait mieux que tout autre, que le poète respire sa langue. La poésie est peut-être simplement une pneumatique, c’est-à-dire une affaire de souffle. Mais il est fidèle à Claudel, homme de foi, qui s’écrie : « Et non, sacrebleu, ce n’est pas beau ! Il ne s’agit pas de littérature. » Qu’on veuille bien me pardonner, mais j’entends avant tout dans ces traductions une poésie incomparable, du grand Claudel. Ce dernier le savait bien, qui avoue : « De temps en temps, il vient des morceaux d’homme de lettres ! Que voulez-vous que j’y fasse ? » Pour notre plus grand bonheur…
Claudel avait, pour un choix de psaumes publié en 1948, donné une préface intitulée : « Paul Claudel répond les Psaumes ». Il s’explique sur l’emploi qu’il fait du verbe répondre, au sens actif, autorisé par Littré. « On répond la messe. Et alors moi, pourquoi est-ce que je ne répondrais pas les Psaumes ? » En effet, répondre est, à l’origine, un terme appartenant à la langue religieuse. Répondre signifie se présenter à un appel, mais aussi se refléter. Le mot va au cours des siècles connaître des inflexions de sens qui vont de « faire connaître en retour » à « discuter au lieu d’obéir ». Eh bien, c’est ce que fait Claudel. Il discute. Par exemple : « Et alors, Seigneur, c’est pour toujours ? Ça va durer longtemps que Tu m’oublies et que Tu détournes de moi la figure ? […] Regarde-moi, écoute-moi tout de même un petit peu, Seigneur mon Dieu ! » (Psaume 12.) Il loue : « Comblé de grâce et de tendresse, mes livres donnent issue à ce flot en moi de poésie qui monte ! » Il supplie : « Sauve-moi, Dieu, juge-moi, mon dossier est sur ta table/ Perçois, percepteur, chacun de ces mots que je verse à ta caisse. […] Au secours, Monsieur l’Agent, j’ai un coupe-file ! » (Psaume 53.) Il condamne, et avec quelle virulence et férocité, « tous ces braves gens qui vont tous les dimanches à la messe, c’est pas leur faute s’ils puent au nez du bon Dieu comme de l’eau de Cologne ! » (Psaume 36.)
Le lecteur a maintenant, je l’espère, une petite idée de la façon dont Claudel « traduit » les Psaumes. On comprend que le poète s’adresse, avec son souffle, par pneumatique en somme, à Dieu, « au bon Dieu lui-même avec qui je cause ». Il ne se demande pas, comme Roland Barthes préfaçant les Exercices spirituels de saint Ignace de Loyola, comment parler avec Dieu. Il y va, tout d’un bloc, avec « quelque chose d’enragé que l’on sent dans les reins, pire que la Marseillaise, ah !… » Il note que « l’hébreu de David et le latin de saint Jérôme ne sont pas faits pour déclencher au fond de notre cavité spirituelle un écho à nous-mêmes étranger ». Il avoue ne pas tout comprendre, s’ennuyer parfois. « Mais il y a tout de même un mot que j’ai saisi, et alors cet enfant de la harpe que je suis aussi bien que l’autre, l’ami de Saül, il se met à travailler dessus… »
Renée Nantet et Jacques Petit, qui ont établi et annoté les textes, parlent d’un « journal prié » à propos de ces traductions. Elles reflètent « l’atmosphère de la journée » et sont, souvent, liées aux malheurs et aux misères du temps de la Seconde Guerre mondiale et de l’immédiat après-guerre. « Ne me confonds pas, Seigneur, avec les inutiles et les carnassiers/ Ni avec tous ces gens qui ne songent qu’aux gros sous », ou bien : « À quoi ça sert, le sang qui coule par terre sans servir à rien ?/ C’est la boue qui te servira de miroir pour que Tu y voies Ta figure ? »
Étonnant, surprenant Claudel. Voici que, à la faveur de la lecture de ses Psaumes, j’ai relu dans les Feuilles de saints le long et magnifique poème qu’il consacre à Verlaine : « Un seul a regardé cet enfant et a compris qui c’était./ Il a regardé Rimbaud, et c’est fini pour lui désormais./ […] Pourvu qu’il suive cet enfant, qu’est-ce qu’il dit au milieu des rêves et des blasphèmes. » Et tout cela me ramène à Guy Goffette, à son livre paru en février dernier, l’Autre Verlaine. Son Verlaine n’est pas étranger à l’image qu’en a Claudel, un Verlaine « dans cette chambre de prostituée, la face contre la terre,/ Aussi nu par terre que l’enfant quand il sort tout nu du ventre de sa mère ! ».
Guy Goffette nous a déjà donné, en 1996, un passionnant et émouvant Verlaine d’ardoise et de pluie. Il revient donc, en 2008, nous entretenir de « son » Verlaine. Cela mérite explication. « Son » Verlaine est d’abord le grand garçon dont le patronyme est Verlaine, un grand garçon « frais déboulé de l’Ardenne sombre », arrivé en milieu d’année dans sa classe et qui lui inspire « tout de suite une admiration mêlée de crainte ».
Un jeudi, il entre dans l’équipe de foot dont fait partie Guy – il a onze ans – et s’impose comme un champion en marquant « trois buts d’affilée dans des angles impossibles ». Goffette explique qu’il lui ravit son titre d’honorable gardien de but et surtout l’admiration de sa fiancée et « des petites délurées qui ne se tenaient plus » et « frétillaient comme des gardons » devant lui. Cette blessure fera que « ce fichu nom » de Verlaine va fermer pendant longtemps « l’oeuvre entier du poète homonyme qui disait l’avoir si dûment porté ». Quarante ans plus tard, en 1991, Goffette est au Québec. Il lit Émile Nelligan, « ce Rimbaud québécois, si grand connaisseur de Verlaine qu’il en recopiera jusqu’à sa mort les vers de mémoire en se les attribuant dans sa folie ». À cause de lui ou de Léo Ferré chantant la Chanson bien douce, il se met à dévorer les oeuvres poétiques de Verlaine et rentre en France. « Le printemps venu, j’ai pris la route avec Paul Verlaine. Ensemble, nous avons refait les chemins de son enfance, bu la pluie et les brouillards de l’Ardenne, écouté les nuances du vert et du gris, et celles du schiste roux qui chante et qui pleure. » Il va passer, dit-il, trois années « de compagnonnage intérieur et presque physique avec Verlaine ». Le Verlaine dont il nous parle maintenant est l’homme de foi. Ce n’est sans doute pas celui qui est le plus connu et admiré aujourd’hui, tant il est vrai que nous avons dans l’esprit l’image qu’en a laissée Rimbaud, celle du pauvre Lélian, un chapelet aux pinces… Il ne va pas recourir aux textes en prose de Verlaine, à ses confessions « et Dieu sait s’il faut les prendre avec des pincettes »… Non, il ira le plus souvent possible vers les poèmes : « C’est la part la moins suspecte, celle qui, dans ses meilleurs moments, lui échappe – aveu, cri ou sanglot. » Il va donc traiter de foi et de poésie. « Un drôle de ménage. Comme l’eau et le feu. »
La « conversion » de Verlaine ? Goffette préfère la désigner « comme un retour à la foi d’enfance ». Il trouve le mot « théâtral et un brin pompeux » et parle d’une « foi d’enfant de coeur ». Son Verlaine « n’aura été, derrière le poète de génie et comme le soutenant de son ombre, qu’un grand enfant jamais fatigué d’être attentif et naïf ».
Je cite encore : « Il a beau grogner comme un cochon dans le « recès de sa triperie », comme dit Claudel, il n’est jamais qu’un enfant qui pleure ».
Au fond, Guy Goffette, tout au long de ses courts récits, par petites touches, tente de nous donner un portrait tout en nuances du « vieux Socrate chauve » (Claudel encore !). Il veut corriger les images généralement reçues du poète : celle « du pochtron moulinant de sa canne de fer avant de rouler dans la rigole » ou celle du vieux libidineux que l’amour des femmes a repris à la fin de sa vie.
Dans ce beau livre, à l’écriture dense, impeccable et sensible, il a entrelacé sa vie et celle de Verlaine.
Et si je disais : Guy Goffette né Verlaine ?

Jean Ristat

Psaumes, de Paul Claudel,
éditions Gallimard, 320 pages, 25 euros.
L’Autre Verlaine, de Guy Goffette, éditions Gallimard, 99 pages, 11,50 euros.

Un bel Octobre pour Elsa Triolet et Aragon


Un bel Octobre pour Elsa Triolet et Aragon

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Hier, le ministre de la Culture, Frédéric Mitterrand, et moi-même avons dévoilé une plaque commémorative au 56, rue de Varenne, à Paris. Elsa Triolet et Louis Aragon, en effet, ont vécu et écrit au dernier étage de l’hôtel Gouffier de Thoix, dès le mois de mars 1960. Aragon y ferma les yeux le 24 décembre 1982. Jusqu’en 1984, j’ai espéré que le gouvernement de la République en ferait un musée. Pour des raisons diverses et pas toujours avouées, le président François Mitterrand fit la sourde oreille et renvoya la responsabilité
du refus de l’État au premier ministre de l’époque, Laurent Fabius. C’est du moins ce qu’il me confia alors que je lui exprimais, quelques années plus tard, mes regrets. L’hôtel avait été acheté en 1975 par Matignon, et l’urgence d’y installer certains services du premier ministre l’emporta sur la nécessité d’inscrire dans le patrimoine de la nation l’appartement de l’un des plus grands écrivains français. Il faut savoir que, dans les dernières années de sa vie, le poète l’avait transformé en un collage extraordinaire, en faisant à lui seul une véritable œuvre d’art. Bref, je ne relancerai pas la polémique. Le lecteur me pardonnera, mais cette affaire, comme celle du refus d’obsèques nationales pour Aragon, reste pour moi depuis lors un sujet de colère. Ah !, si Aragon n’avait pas été communiste ! Le président Pompidou ne lui avait pourtant pas demandé de rendre sa carte du PCF en l’assurant, après l’achat de l’immeuble, qu’il y vivrait jusqu’à la fin de ses jours. Il accéda aussi au souhait du poète de voir les autres locataires bénéficier de la même faveur que celle dont il faisait l’objet.
La pose d’une plaque console un peu. Et il me revient à la mémoire une manifestation que j’avais organisée avec les amis de la revue Digraphe et la Société des amis de Louis Aragon et Elsa Triolet, rue de Varenne, précisément, au 56. Nous voulions débaptiser la rue et lui donner le nom d’Aragon. Nous demandons que le poète de Paris – vous savez celui qui écrivit : « Arrachez-moi le coeur, vous y verrez Paris » – possède enfin sa rue dans la capitale et, en attendant, à tout le moins, sa place ou son square.
Aujourd’hui, samedi, une autre plaque sera dévoilée par le maire du 1er arrondissement, à 17 h 30. Elsa et Louis, de 1935 à 1960, ont habité dans un petit immeuble situé rue de la Sourdière, « un petit deux pièces et demie », pour reprendre l’expression de Jean Cocteau qui leur rend visite en 1956, et ne s’explique pas « comment Louis et Elsa n’y disparaissent pas sous les livres ».

Jean Ristat