Evan S. Connell : un couple, deux solitudes.

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Les éditions 10/18 republient « Mrs. Bridge » et « Mr. Bridge », deux romans de l’écrivain américain Evan S. Connell consacrés respectivement à l’une et à l’autre moitié de ce couple d’Américains de la bourgeoisie de Kansas City dans l’entre-deux-guerres. Avec beaucoup de talent et de subtilité, Connell va débusquer des personnages derrière le masque des conventions… Par Sébastien Banse Lire la suite

Robert McAlmon : I love Paris in the springtime

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« La Nuit pour adresse » de Maud Simonnot fait revivre en Robert McAlmon, un des plus sympathiques et des plus brillants écrivains anglophones vivants à Paris dans les années 20. Le fait que sa réputation se soit par la suite estompée est caractéristique de notre histoire intellectuelle qui privilégie les auteurs à succès et relègue les autres dans une sorte de brouillard… François Eychart Lire la suite

America : les Etats-Unis lus et relus

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C’est l’Amérique convenue, l’Amérique réduite à des petites cases et qui répond d’avance à un fantasme français des Etats-Unis : des intellectuels s’opposent au milliardaire vulgaire en racontant la vie des hobos, rednecks et autres losers qui détiennent, en eux-mêmes et sans le savoir, la critique du système. « L’Amérique comme vous ne l’avez jamais lue » ? Plutôt cent fois déjà… Par Sébastien Banse. Lire la suite

Le Spartacus révolutionnaire d’Howard Fast

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Modelé politiquement par le programme progressiste du Front Populaire, Fast ne fut pas un théoricien ni un avant-gardiste, mais un raconteur talentueux qui s’est illustré dans le genre de la fresque historique. Les éditions Agone remettent aujourd’hui à disposition Spartacus, un livre qui s’inscrit dans une lignée d’ouvrages de Fast sur la servitude et la liberté… Par Sébastien Banse Lire la suite

John Williams : Révélation américaine


Révélation américaine

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Il faudra écrire un jour l’histoire de la redécouverte des livres oubliés. Stoner y figurerait en bonne place. Lui n’aura mis que cinquante ans pour franchir l’Atlantique et trouver sa traductrice française, Anna Gavalda. Elle fut alertée par une interview de Colum McCann dans The Guardian. L’auteur irlandais du Chant du coyote, lui-même intrigué par la réédition en 2006 de l’ouvrage en anglais préfacé par son compère John McGahern, raconte l’émoi qui fut le sien à la lecture de cette destinée d’un fils de fermier devenu professeur d’université à Columbia dans le Missouri, à telle enseigne qu’il en acheta une cinquantaine d’exemplaires destinés à ses amis. De quoi alimenter une légende. Une admiration contagieuse qui porte manifestement ses fruits. Car le roman mérite plus qu’un détour. Il plaira à celles et à ceux qui placent les livres et la littérature au-dessus de tout. Ce qui n’aurait pu être qu’une trajectoire de plus dans cette fabuleuse histoire des trajectoires inattendues que nous propose le roman américain est remarquable par la peinture qu’il donne du siècle dernier à travers le portrait d’un homme que tout conduit à rester l’esclave de la terre ingrate qui nourrit à peine ses parents. Le début est simple: un conseiller rural rend visite à la famille Stoner. Le père à son fils : « Y dit qu’y z’ont une nouvelle école à l’université de Columbia… Faculté d’agriculture qu’y z’appellent ça… Y dit qu’tu d’vrais y aller… Qu’ça prend quatre ans… » L’enfant s’inquiète du prix à payer. Le père consent à envoyer deux ou trois dollars par mois. « Ta m’man et moi, on s’en tir’ra. »

L’aventure commence. Le gosse fait les soixante kilomètres à pied. Le voilà à la ville. Il est hébergé par de vagues cousins, peu amènes. Le hasard s’en mêle comme dans toute vie. À Columbia, en fait d’agriculture, il découvre Shakespeare. C’est la révélation. La littérature le passionne, le happe, le dévore. Il n’est pas un génie. Il travaille comme un bagnard. Il a le courage et la curiosité insatiable des défricheurs et des affamés. Il apprivoise les langues grecques et latines. Il devient spécialiste de la langue anglaise médiévale et renaissante. Il se lie d’amitié avec plus riches que lui. Quand la Grande Guerre éclate, ses amis s’engagent. Il reste, en fidèle soldat des belles-lettres, commet des livres qui n’obtiennent aucun succès. Sa passion est remarquée. On lui propose un poste. Il accepte. Pendant qu’il peaufine ses cours, corrige ses copies, anime des séminaires dans le microcosme de son village universitaire d’adoption, la grande histoire dévore pays et vivants. Tout près, la crise financière et la récession font rage. Puis l’autre guerre, fille terrible et terrifiante de la première, décime les promotions d’étudiants. Il souffre devant « des listes de noms de soldats morts » qui « défilaient sous ses yeux. Parfois c’était seulement un patronyme qui lui disait vaguement quelque chose, parfois il pouvait y associer un visage et, d’autres fois, un mot, une voix résonnaient encore ». Malgré ce gâchis, il tient « son sillon », étudie et enseigne, enseigne et étudie. Les tourmentes ne l’épargnent pas : mariage raté ; fille veuve aussitôt que mariée, mère et alcoolique ; collègues jaloux, humiliations, marginalisation. Ce Christ de l’université danse au bord des abîmes. On pourrait penser à une de ces vies ratées magnifiées par les littératures réalistes. C’est tout le contraire : sa vie d’abnégation est visitée par les éblouissements. Car même un amour impossible reste un amour, car même une paternité douloureuse reste une paternité, car la révélation des livres et de la culture reste à jamais une révélation.

Jean-François Nivet

Stoner, de John Williams, traduit de l’anglais (États-Unis) par Anna Gavalda.
Éditions Le Dilettante, 384 pages, 25 euros.

 


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Mark Twain, auteur pour la jeunesse ?


Mark Twain, auteur pour la jeunesse ?

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Revue culturelle et littéraire les lettres françaises

Mark Twain

Hemingway a dit un jour que toute la littérature américaine était née des Aventures de Huckleberry Finn, et Faulkner a déclaré, devant un parterre d’étudiants : « Évidemment, c’est Mark Twain qui est notre grand-père à tous. » Les deux géants que, littérairement, tout oppose, se rejoignent sur un point : sans Twain, la littérature américaine n’aurait pas été la même.

Aux États-Unis, sa popularité n’a jamais faibli, et les éditions de ses livres sont innombrables. En France, cependant, on a longtemps eu du mal à trouver ses deux romans les plus célèbres, Tom Sawyer et Huckleberry Finn, autrement que dans des collections pour enfants (et les adaptations à la télévision française dans les années soixante étaient clairement des feuilletons pour la jeunesse). D’autres titres moins célèbres (Un Yankee à la cour du roi Arthur, le Prince et le Pauvre) ont souvent été adaptés plus que traduits. Quant à Pudd’nhead Wilson, son troisième chef-d’oeuvre, monument de noirceur,  il est toujours très peu lu chez nous – sans doute le titre peu engageant de la seule traduction qui en existe, Wilson Têtede- Mou, y est-il pour quelque chose ?

Depuis quelques années, cependant, l’étiquette d’« humoriste » qui lui colle à la peau, et a sans doute écarté de lui les lecteurs « sérieux », commence à faire place à une image plus complexe, plus complète. Bernard Hoeppfner, qui a donné de nouvelles traductions de ces livres intraduisibles (car ce sont des livres parlés, des livres écrits à l’oreille, dans lesquels la voix et les accents des personnages occupent une place essentielle) que sont Tom Sawyer et Huckleberry Finn, y a-t-il contribué. Il y a quelques mois, il procurait enfin la première version française de Nº 44, le Mystérieux Étranger, le roman que Twain a achevé et renoncé à publier, et dont l’édition américaine complète n’a vu le jour qu’en 1969, plus d’un demi-siècle après sa mort. On y découvrait un Twain au pessimisme radical, obsédé par la mort, le temps, les danses macabres. Aujourd’hui, sous le titre la Prodigieuse procession, il nous propose un choix d’articles « polémiques » de Twain, dans lequel le journaliste qu’était, à l’origine, Samuel Langhorn Clemens reprend la plume pour stigmatiser, sans s’abriter derrière la fiction, certains aspects de la société américaine de son époque. Ces articles, pour la plupart, datent des dernières années de la vie de Twain, alors que, écrivain célèbre, riche et fêté, il traversait une série d’épreuves qui ne pouvaient que renforcer son pessimisme foncier : mort soudaine de sa fille aînée, en 1896, grave dépression de la cadette, crises d’épilepsie de la plus jeune, maladie et mort de sa femme. Sa vie s’achèvera dans le drame. La veille de Noël 1909, il est réveillé par des cris dans sa ferme du Connecticut : Jean, la plus jeune de ses filles, a été trouvée morte dans sa salle de bains. Ce jour-là, Twain dicte les pages poignantes qui closent sa monumentale Autobiographie, et décide de ne jamais plus écrire. Il attend la mort, qui survient trois mois plus tard, en avril 1910.

Au cours de ces années tragiques, Twain, s’il continue à écrire, répugne à donner à lire ce qu’il écrit et, comme Nº 44, le Mystérieux Étranger, comme son Autobiographie (dont la première édition intégrale n’est parue aux États-Unis que l’année passée), certains des textes de ce volume n’ont été révélés qu’après sa mort. Ce n’est pas le cas de tous, et bon nombre d’entre eux, publiés dans la presse de l’époque, prouvaient que le grand écrivain canonisé était resté un polémiste incisif, et redoutable, utilisant l’arme la plus puissante qui soit, l’humour.

À les lire aujourd’hui, on est frappé par leur actualité, et leur universalité. Mondialisme aidant, les tares des États-Unis ne sont plus maintenant leur apanage, et les interrogations de Twain sur les immigrés (à l’époque, les émigrés chinois en Amérique), considérés comme boucs émissaires d’une société qui a peur, sur l’impérialisme sous prétexte d’aide aux peuples sous-développés, ou sur les guerres de conquête déguisées en interventions de paix pourraient être celles d’un intellectuel d’aujourd’hui doté à la fois de lucidité et du courage de penser et de dire.

Le regard incisif de Twain ne porte pas uniquement sur son propre pays, et la Belgique colonialiste, la France de l’affaire Dreyfus, la Russie tsariste donnent lieu à des charges sans merci. Le texte qui donne son titre au volume date de 1901, et n’a été publié dans son intégralité qu’en… 1992 ! Il s’agit d’une monumentale parade carnavalesque, dans laquelle défilent des chars représentant chaque pays. Sur le char de la France (« en costume gai et minimal de ballet et coiffée d’un bonnet phrygien mité »), on voit une « guillotine, Zola sous la hache, les onze autres patriotes français bâillonnés et attendant leur tour ». Et, suivant à pied le char : « une figure mutilée, marquée “Dreyfus” ; une figure mutilée enchaînée, marquée “Madagascar” ; une figure mutilée enchaînée marquée “Tonkin” ; garde d’honneur, détachement de l’armée française portant des « têtes » de Chinois et un butin ». La parade s’achève avec « la statue de la Liberté, éclairant le monde, torche éteinte et à l’envers, suivie par le drapeau américain, roulé et orné d’un voile de crêpe ».

Qui a dit que Mark Twain était un auteur pour la jeunesse ?

Christophe Mercier

La Prodigieuse procession, et autres charges,
de Mark Twain, traduit de l’américain par Bernard Hoepffner,
Agone, 320 pages, 23 euros.

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Un pur DeLillo


Un pur DeLillo

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Jim Finley, cinéaste, tente de convaincre Richard Elster, universitaire retraité, de lui accorder une interview sur son activité de consultant pour l’armée américaine lors de l’invasion de l’Irak. Les deux hommes se rendent dans une au milieu du désert californien. La fille d’Elster les rejoint, avant de disparaître mystérieusement, sans une trace.

L’interminable face-à-face, d’abord autour d’un projet de film qui ne verra jamais le jour, puis noyé dans le silence de l’attente d’une signe de la jeune femme, répond à la contemplation d’un cinéphile (le même ?) qui passe s’absorbe dans une projection au ralenti du Psychose d’Hitchcock, dans la salle obscure d’une exposition d’art. C’est la dilatation du temps et de l’espace qui lie ces deux récits parallèles. Le désert millénaire déprécie l’angoissante vigile du père, et l’étirement sans fin du film d’Hitchcock en nie la valeur, contenue dans le rythme du montage et le déroulement de l’intrigue.

Don DeLillo avait habitué  ses lecteurs à de lourds volumes. C’est au contraire un très bref récit qu’il leur offre ici. DeLillo n’a pas abandonné pour autant de poursuivre les mêmes buts. Dans l’attente d’un dénouement, dans le refus de l’action, l’écrivain américain ne livre pas une esquisse, mais une épure.

Sébastien Banse

Point oméga, Don DeLillo, traduit de l’américain par Marianne Véron.
Actes Sud, 2010, 14,50 euros, 128 p.

Février 2011 – N°79


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