Insaisissable Henriette


 

Insaisissable Henriette

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La jeune femme que Casanova nomme Henriette dans ses Mémoires constitue indéniablement le plus grand amour de sa vie. De nombreux casanovistes ont tenté d’en découvrir la véritable identité. Charles Samaran, en 1914, effectua des recherches qui lui permirent d’émettre quelques hypothèses. Cette voie fut suivie par l’Américain James Rives Childs qui proposa dans sa biographie de Casanova (1962) le nom de Jeanne-Marie Boyer de Fonscolombe. En 1989, Helmut Watzlawick, à partir d’une étude topographique serrée publiée dans l’Intermédiaire des casanovistes, pensa avoir identifié la belle Aixoise en la personne de Marie-Anne d’Albertas. Ce texte ayant été repris en annexe du tome I de l’édition de l’Histoire de ma vie chez Laffont, beaucoup d’auteurs d’ouvrages récents concernant Casanova ont adopté cette dénomination sans aller chercher plus loin. C’est également ce que fait Maxime Rovere dans son Casanova.

Cette nouvelle biographie n’est certes pas sans mérite. Le style en est vif, les réflexions sur le désir, le libertinage ou la quête de la liberté subtiles et convaincantes. Mais l’auteur se contente trop souvent de suivre le récit de l’Histoire de ma vie sans le recul que le travail des casanovistes autorise aujourd’hui. Casanova se crée dans son récit, compose une dramaturgie, invente des éléments afin d’équilibrer son propos. Ainsi la visite à Rousseau, en 1769, que Rovere mentionne sans ciller, est plus qu’incertaine et sert surtout à faire écho aux discussions avec Voltaire. Le livre fourmille de semblables fables prises pour argent comptant, que la lecture de quelques ouvrages critiques sur l’écriture du Vénitien aurait permis d’éviter. Cela étant, cette biographie constitue une utile introduction à la vie et à l’œuvre de Casanova.

Concernant l’identification d’Henriette, les travaux demeurent in progress. En 1996, Louis-Jean André a publié une remarquable étude à partir d’archives et de papiers de famille. Henriette serait alors Adelaïde de Gueidan. Hormis la troisième rencontre entre la belle et Casanova, en 1769 (que les casanovistes considèrent depuis longtemps comme fictive, mais que Rovere conserve dans son livre), l’histoire authentique d’Adélaïde s’imbrique parfaitement avec celle d’Henriette telle que l’évoque l’aventurier. Le grand spécialiste des archives casanoviennes, Marco Leeflang, a coutume de dire plaisamment qu’Henriette a deux pères: Watzlawick et André. Cela fait bien sûr un de trop, mais il n’est pas certain qu’un autre ne puisse encore se cacher quelque part. L’enquête est sans fin et, comme l’écrit Helmut Watzlawick: « Il faut redouter le jour où la découverte de documents probants mettra un point final à la poursuite d’Henriette. Quels plaisirs de recherches et de débats passionnés alors perdus pour des générations de casanovistes ! »

Jean-Claude Hauc

Casanova,
de Maxime Rovere. «Folio biographies», Gallimard. 302 pages, 7,30 euros.

 

Mai 2011 – N°82


La vie est chair


La vie est chair

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Note de tête, la sueur. Notes de cœur, le musc. Notes de fond, la terre. Définitivement, Une éducation libertine est un roman qui sent, convoquant tous les sens à sa lecture comme autant de terminaisons nerveuses au contact de la profusion verbale. Gaspard, jeune Quimpérois échoué sur les bords de la Seine dans un Paris incarné, va connaître tour à tour la misère, les splendeurs, puis la déchéance d’une vie prédestinée. « J’irai à Versailles », décide-t-il, en Rastignac du Finistère alors traînant dans les culs-de-basse-fosse, persuadé d’avoir cheminé jusqu’au cœur vibrant du royaume de France par un quelconque déterminisme, en quête de sa propre vie, « mais certainement pas cette misère parasitaire. » De misérable gueux rampant dans la fange des faubourgs, à vulgaire apprenti perruquier, il gravit peu à peu les échelons de la société comme il descend les marches de l’enfer. Un contrat faustien guide ses pas. Soudain instruit de sa libertine raison d’être par Etienne de V., notre héros n’aura de cesse de s’élever dans le monde en se jetant dans les draps de gens-à-particules. Une certitude l’étreint, « les hommes ne sont que les barreaux de l’échelle, il faut y poser le pied pour s’élever », considérant dès lors le verbe aimer comme un verbe du troisième âge, conjugué au masculin exclusivement. Sans cesse en équilibre entre l’abîme magnétique du « Fleuve » (la Seine personnifiée, ouvertement comparée au Styx) et l’air vicié des hautes sphères aristocratiques, il accomplira tout au long de son calvaire ce pour quoi l’obscur comte de V. l’aura désigné : un destin de chair, frayé dans les arcanes doucereux du grand monde. Successivement tapin du bordel de la prophétique rue du « Bout-du-monde », puis giton de la noblesse sénescente, le lascif arriviste se laisse aspirer par le ventre d’un Paris digérant les hommes de toutes conditions, avec la Seine pour suc gastrique. Sa domination progressive de la noblesse va de pair avec sa répulsion pour ses acteurs, la dépossession graduelle d’un corps devenu unique tribut de sa réussite… Jusqu’à sombrer sous le niveau de l’amer, le rejet définitif de soi par la scarification mortelle.

Olfactif, sensoriel, sensuel, organique, le projet de Jean-Baptiste Del Amo se veut avant tout une immersion, une plongée en apnée dans le corps… Pas celui d’un homme ou de tous, mais celui d’un siècle tout entier : le 18ème siècle. Paradoxalement, le Siècle des Lumières cache mal ses ombres et autres anfractuosités socio-économiques et sexuelles. On pense naturellement à Balzac ou à Stendhal, mais plus sûrement encore à Süskind, Laclos, Woolf, Cunningham et Sade, désigné ici comme l’auteur d’un roman vendu « sous le manteau, un livre à la philosophie sulfureuse, aux gravures orgiaques. » Une construction symétrique, un style confinant au précieux, une précision lexicale d’orfèvre, Del Amo donne la (trop) pleine mesure de ses capacités. A force d’érudition stylistique, de doctes descriptions, l’auteur rigidifie parfois son propos, obscurcit sa trame – la jeunesse pèche souvent par excès de zèle. Reste un roman néanmoins riche d’une lucidité intemporelle quant à la condition humaine, mâtinée d’un existentialisme sombre (« Nous portons l’instrument de nos morts prochaines, caché en notre sein, quelque part, attendant en silence, d’une patience infinie »). Del Amo nous rassure : le roman n’est pas mort, l’encre de ses pages transpire encore la noire sudation de l’âme.

Matthieu Lévy-Hardy

Jean-Baptiste Del Amo, Une éducation libertine. Gallimard, 2008, 431 p. 19 euros.


N° 52 – Les Lettres Françaises du 4 octobre 2008

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Au sommaire du numéro 52 :

Dossier libertinage ; la rupture de Pierre Herbart, par François Eychart ; Borgès, cartographie intime, par Clémentine Hougue ; « Entre les murs » de Laurent Cantet, par José Moure ; « Le silence des communistes » au théâtre 71 de Malakoff ; Philippe de la Genardière, par Jean Ristat ; Led Zeppelin, par Christophe Mercier, Léonide Dobytchine, par François Eychart… Continuer la lecture