Jack Kerouac et le jazz


Jack Kerouac et le jazz

J’ai toujours imaginé Sal Paradise et Dean Moriarty écoutant la musique de Charlie Parker dans leur bagnole traversant les États-Unis. Les romans et les poèmes de Jack Kerouac qui suivront sur la route seront tous marqués par le jazz. Jack n’a jamais oublié Jelly Roll Morton (prestigieux pianiste qui grandit à la Nouvelle-Orléans) se déhanchant dans les salles de billard de l’Alabama du Sud. Dans les années 40, Kerouac traînait à Harlem chez Minton pour entendre Charlie Parker, Thelonious Monk et Dizzie Gillespie.

Mais ce n’est pas seulement dans les livres de Kerouac que l’on peut à ses dépens entendre du jazz (la fameuse « bop prosody » dont on a tant parlé). L’écrivain a fait de nombreux enregistrements de ses textes, avec ou sans accompagnement musical. C’est cette démarche que j’aimerais évoquer. Kerouac était un merveilleux « lecteur ». La tonalité de sa voix était envoûtante. Max Gordon, le propriétaire du Village Vanguard à New York l’engagea pour lire pendant une semaine. Le premier show fut désastreux. Le pianiste Steve Allen était dans la salle, et sur les instances du critique du New York Times Gilbert Millstein, il rejoignit sur scène le poète et l’accompagna. La notion de « Poetry for the Beat Generation » était en train de prendre forme. Un album, produit par Bob Thiele, fut enregistré. C’est dan ce disque que l’on trouve sous le titre Charlie Parker des chorus de Mexico City Blues :

Charley Parker ressemblait à Bouddha
Et son expression sur son visage
Était aussi belle et profonde
Que l’image de Bouddha

Si pour Kerouac, Parker était le plus grand des musiciens, il est bon tout de même de relire ce qu’il dit de Lester Young : « Oui, Lester soufflait comme un sacré fils de pute, le moment est venu de le dire, à Chicago, nous avons vu les enfants du jazz moderne jouer du sax et de la trompette avec foi ; c’est Lester qui est à l’origine de tout, ce saint grave et mélancolique qui est derrière toute l’histoire du jazz moderne et de sa génération, Louis tient de lui, Bird tient de lui… » (Visions de Cody). Lester, Kerouac l’a suivi, de 1935 à 1940, « et de la scène, Lester lui adresse un rire complice ; c’est la marque de la génération hip. » Miles saute encore sur els genoux de son père. Bob Thiele va proposer à Jack Kerouac d’enregistrer un deuxième album. Kerouac est d’accord, mais il souhaite être accompagné par ses deux musiciens favoris (du moment, nous sommes en 1958) : Al Cohn et Zoot Sims. « Tu vas avoir deux sax ténor pendant ta lecture », lui dit Thiele. « C’est pour moi la seule façon de réussir », répond Jack.

Pendant une dizaine de minutes, Jack lit des haïkus, tour à tour accompagné par Sims et Cohn. Ce dernier s’essaiera même au piano sur Hard Hearted Old Farmer, Jack restant à la limite du chant. On connaît un morceau enregistré aux alentours de 1950, avec des musiciens inconnus, où il chante vraiment : Ain’t we got fun. Il ne renouvellera pas l’expérience. Avec Kerouac, le jazz devient autre chose. Ils nous précipite dans des arrangements sonores qui enfoncent les portes résistantes du « déjà entendu »…

Cette musique, il n’en connaissait pas seulement la parfaite harmonique. Il en connaissait aussi les mystères et les enseignements. Il était capable de deviner le degré de désespoir de Charlie Parker rien qu’en voyant l’état de son col de chemise ! Quant aux taches de graisse sur le pantalon de velours de « Porkpie », elles ne l’empêcheraient pas (ce soir-là), et Jack le savait, de lever très haut son saxo et de souffler, et de souffler (dans un bouge nègre)… « J’avais compris que toute musique se fondrait dans la grande Abstraction à venir — guerre abstraite (comme aujourd’hui), art abstrait, publicité abstraite, base-ball abstrait (la télévision et ses retombées) , drame abstrait, le roman abstrait, et puis le jazz moderne abstrait, les sonorités douces des ténors, leurs notes tendres, lointaines, acides, ascendantes, vas-y-vieux-tout-du-long-jusqu’à-New-York et à toute vapeur». Voilà les plus belles lignes jamais écrites sur le jazz ! Sur son passé et son devenir, sur ses relations avec les autres arts, Jack était un voyant rimbaldien. Ecoutons-le encore égrener ses notes entêtantes : « J’ai vu le visage triste et pâle des joueurs de saxo ténor, et le mien pareil au leur, Stan Getz, Brew Moore, Gerry Mulligan, Jimmy Ford, les altos féeriques à chemise rouge comme celle de Cody, et que j’ai admirés à Chicago, mais j’y viens dans une minute ; Charlie Parker, Sonny Stitt, Lester Young, Joe Holliday, le mystérieux James Moody et son King Pleasure ; des noms semblables à ceux des grands poètes anglais… »

Et dire qu’il y en a pour reprocher à Kerouac une attitude de « blanc » face au jazz ! Tout ça parce que Jack, dans les années 60 (lui qui hantait les bars louches depuis 1940) osait dire qu’il appréciait la musique de George Shearing et de Lennie Tristano (deux musiciens blancs !). Il me semble même qu’il avait assisté aux premiers enregistrements du guitariste Charlie Christian. George Shearing et Lennie Tristano avaient su prendre dans la révolution bop ce qui convenait à leur propre musique… Parker était mort et Kerouac n’était pas passé à côté de sa musique. Qui contesterait aujourd’hui la valeur de Shearing, Tristano, Al Cohn, Zoot Sims ou Lee Konitz ? Simplement, à la fin des années cinquante, Kerouac était rongé par la mélancolie. S’il ne donna pas son aval à Ornette Coleman, Don Cherry, Cecil Taylor ou Albert Ayler, ce n’est pas qu’il dépréciait l’émergence d’une nouvelle culture noire. Allen Ginsberg rappelle à ce sujet que Jack fut une des influences majeures de Leroi Jones qu’il voyait souvent à cette époque.

Mais ce qu’aimait Jack c’était improviser le blues avec les musiciens alcooliques de la rue, dans la grande tradition des bluesmen. On pouvait le voir tituber sur Bovery à New York ou sur la Troisième Rue à San Francisco et l’entendre chanter :

I’m standing in the doorway
Got no place to go
Standing in the doorway
Got no place to go
Jack Kerouac gave me fifty cents
And I’ll go out and blow.

Michel Bulteau

Lester Young Président!


Lester Young, Président !

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Lester Young-Illustration Romain Mocellin

 

Elle fût sans doute la première à avoir voté pour lui : la chanteuse Billie Holiday, celle qui mieux que quiconque avait compris la place que le saxophoniste Lester Young, son alter ego masculin, devait alors occuper dans la musique et dans son cœur. Elle l’avait surnommé « Prez » (ou « Pres »), affectueux diminutif de « President ». Affectueux et léger comme les notes qui s’échappaient de ce saxo ténor, marqué par les souffrances mais discourant sans cesse en quête de liberté.

Billie Holiday

Son élection commence en Amérique. Pendant sa campagne, on aura été séduit d’une côte à l’autre des États-Unis. Ceux que l’on pourrait croire être passés au travers de ses influences en ont malgré tout pris de la graine. Les plus « Parkeriens » se revendiquant d’un Be Bop à la peau noire, électrique et dur made in côte est ont pourtant tous un jour ou l’autre réservé leur bulletin pour celui qui savait perpétuellement réinventer et guider le jazz avec ce style si indépendant mais non moins vulnérable. Charlie Parker lui même n’aurait pu prétendre autre chose. C’est sans doute au cours de ces précieux moments durant lesquels ce dernier reproduisait sur son saxophone alto (bien caché, à l’affût et surtout sans souffler la moindre note, dans les coulisses du Reno Club de Kansas City) les doigtés de Young, que « Bird » (alias Charlie Parker) sans peut-être le savoir encore, balbutiait ses premiers battements d’ailes. L’oiseau devient alors porte-parole d’un poète-président, libertaire et fragile. Derrière les discours du Bop, énergiques pour ne pas dire impétueux, se cachent bien d’autres voix. Elles sont celles d’artistes chez qui l’on ne peut que déceler des vies passées au papier de verre. Généralement le lyrisme ne ment pas. On peut ainsi entendre, et sans langue de bois, ce que Lester Young a à nous dire à ce sujet. Il suffit d’écouter, par exemple, ce que le Président alors au crépuscule de sa vie ( qui s’achève en 1959), nous confie dans sa version de I’m confessin’ en 1952. Confession toutefois avouée en compagnie de quelques ministres : Oscar Peterson au piano, Barney Kessel à la guitare, Ray Brown à la contrebasse et J.C Heard à la batterie. On y entend un leader toujours attentif, en véritable orfèvre de la mélodie mais aussi, et c’est là qu’il trouve sa densité, d’une grande nonchalance. De cette nonchalance propre à ceux qui ne cherchent pas à prouver quoi que ce soit. Mais la fragilité est encore là, elle flotte dans l’air. La sonorité est sincère et pure, mais tellement frêle. Afin de comparer ou illustrer, on pourrait dire que c’est la clarté qui fait la force du cristal, même si ce dernier a pour particularité de se briser facilement.

C’est cette clarté mélodique, si l’on peut la nommer ainsi, qui rassemblera un autre électorat parmi les jazzmen, avec une musique dite « Cool ». Celle-ci se rapproche, d’un point de vue esthétique, plus directement, du style Présidentiel. Elle se développe surtout sur la côte ouest américaine et les blue notes sont cette fois-ci…plus blanches. Ses plus grands représentants vont de Stan Getz à Gerry Mulligan, en passant par l’orchestre du trompettiste Shorty Rogers, sans oublier Chet Baker ou encore Bud Shank. Et Paul Desmond. Il ne fallait en aucun cas omettre le nom d’un si éminent militant. Qui veut entendre l’importance portée aux choix mélodiques, avec cette liberté et cette clarté cristalline auxquelles nous avons fait allusion quelques lignes plus haut, est invité à écouter Paul Desmond. Sans copier le jeu de Lester Young, l’important ici est de constater avec quelle force le simple message de « Prez » aura été entendu : inventer,  encore et toujours, en vue d’une seule chose, se sentir exister. Musiciens afro-américains ou musiciens blancs, peu importe, le cri est le même en dépit des différents contextes sociaux. C’est sans doute avec cela que Lester Young, le Président, aura su, peut-être sans même le préméditer, réunir et rassembler en son pays, celui du jazz.

Samir Vigne