Le scénario héroïque de Lénine

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Il est peu dire que la figure de Lénine est largement devenue embarrassante dans la gauche de la gauche. La plupart des organisations politiques qui en relèvent conservent un silence discret sur le fondateur du bolchevisme et – d’une certaine manière – du communisme du XXe siècle. Le court ouvrage du chercheur canadien Lars T. Lih, « Lénine. Une biographie », constitue une occasion de revenir sur le cas du dirigeant du parti bolchévik… Par Baptiste Eychart Lire la suite

Gorki en Pléiade


Gorki en Pléiade

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La situation éditoriale de Gorki est loin d’être en France à la hauteur de sa réputation. Depuis les vingt volumes des Œuvres complètes, publiées aux Éditeurs français réunis par Jean Pérus, qui avaient offert la plupart des grandes œuvres, en particulier la monumentale Vie de Klim Sanguine, peu a été fait pour donner au public une idée correcte de l’ampleur et de la diversité du talent de Gorki. Quelques rééditions (Thomas Gordéiev, La Mère, Varenka Olessova, Confession) sont venues soutenir le renom de Gorki, et c’est finalement bien maigre par rapport à ce qu’on était en droit d’attendre. Cette « Pléiade Gorki », lancée par J. Pérus et poursuivie après sa mort par Guy Verret, est donc la bienvenue.

L’abondance de la production de Gorki pose à l’éditeur un problème de choix qui n’est pas sans rapport avec un jugement sur l’œuvre. Imagine-t-on Tolstoï réduit à 1700 pages ? Que retenir pour ce lit de Procuste ? Quelle image de l’auteur va être ainsi donnée ? Cette Pléiade tente de contourner ces difficultés sans forcément les éviter.

Cinq récits ont été retenus : Mon compagnon, Au fil du fleuve, Tchelkach, Konovalov, Malva, qui sont en quelque sorte des arbres détachés de la forêt. Pour les romans on trouve Foma Gordéïev et La Mère, suivis de Ils étaient trois et Confession. (Confession n’avait pas été inclu dans le programme des Œuvres complètes, ce roman faisant la part trop belle à la religiosité et constituant une des « hérésies » de Gorki, difficiles à faire admettre dans les années 50-60. Mais, le temps passant, J. Pérus, qui n’avait rien d’un censeur, avait inscrit Confession au programme de la Pléiade.) Enfin, comme il était impensable que la trilogie autobiographique soit absente de ce volume, on a choisi Enfance, privant le lecteur de sa suite, En gagnant mon pain et Mes Universités. Tout ceci pose problème, d’autant que ce volume ne semble pas destiné à être suivi d’autres qui viendraient proposer de nouvelles œuvres, et il en est pourtant d’importantes. Les traductions sont nouvelles et de grande qualité et l’appareil critique éclaire parfaitement les éventuelles difficultés.

L’introduction à l’œuvre et à la vie de Gorki, qui est signée par Guy Verret, utilisant pour partie des notes laissées par J. Pérus auquel il est rendu hommage, tente de faire le point sur la situation de Gorki. Il n’est pas sûr que J. Pérus aurait présenté les choses comme elles apparaissent. Le problème autour duquel on tourne est la nature de sa relation avec le régime soviétique. En clair, comment un écrivain de sa stature, un des plus grands prosateurs russes, a-t-il pu se commettre avec le régime stalinien et avec Staline lui-même ? C’est finalement cette problématique qui court dans l’introduction. Pour y répondre il suffit de suivre les grandes lignes de l’évolution littéraire et politique de Gorki, sans se laisser embrouiller par toutes les prétendues révélations qui abondent, par exemple dans les ouvrages de Vaksberg ou Berberova.

Le passé d’opposant au tsarisme de Gorki est connu. Son séjour en prison, son exil, sa souffrance loin de son pays, son combat inlassable pour la dignité de l’homme mais aussi pour la femme en qui il voit l’individu le plus rabaissé en Russie, tout cela est connu. La solution à la crise de la Russie passe pour lui autant par le développement de la culture que par l’action politique. Or il sait bien que les deux sont dans un état dramatiquement primitif. De plus, son expérience de la Russie profonde qu’il a longuement parcourue à pieds, lui a inculqué une vive méfiance des masses paysannes dont il redoute l’ignorance, l’obscurantisme, et surtout un égoïsme violent qui en font, pour très longtemps à ses yeux, un obstacle à une évolution qui ne peut se réaliser qu’autour de la classe ouvrière. Concernant l’intelligentsia issue de la petite bourgeoisie, Gorki, qui a pu suivre ses constantes compromissions avec l’autocratie, la tient en mépris. Il en dresse un portrait peu flatteur comme cela se voit dans le personnage de Klim Sanguine qu’il appelait, dans sa correspondance, « cette canaille de Sanguine ».

Gorki n’était pas un tiède. Pendant la révolution d’Octobre il n’a pas caché ses désaccords, parfois très vifs, avec les bolcheviks. Pour toutes sortes de raisons, leurs agissements et surtout leurs façons d’agir lui étaient souvent insupportables. Il l’a dit, il l’a écrit. Lénine le lui reprochait, mais comprenant quelle part affective s’exprimait alors en Gorki, il ne le tenait pas pour un ennemi et le protégeait. En fait la bienveillance profonde de Gorki, son respect de l’homme lui faisaient désirer que la révolution prît d’emblée un tour sympathique et humain. C’était à l’évidence trop demander à la Russie d’alors. Quelques années plus tard, installé en Italie, Gorki, qui avait eu le temps d’éprouver l’hostilité des émigrés à l’endroit de l’URSS, se trouva rétrospectivement d’accord avec Lénine. Il reconnut en lui le véritable penseur de la révolution, celui qui avait su voir plus loin que l’immédiat et lui permettre un futur humain.

Le retour dans sa patrie à laquelle il était très attaché (son ami Leonid Andreïev le décrit à Capri, tournant le dos au plus beau paysage du monde et rêvant devant sa cheminée à un feu de camp dans la steppe) est le résultat d’une longue maturation. Les malveillances de ceux qui avancent qu’il serait revenu pour des questions d’argent sont pitoyables. Malgré tous les faits qu’amis ou ennemis dénonçaient, il est rentré « chez lui » pour travailler au grand chantier socialiste qui venait de s’ouvrir. Il a fait de la culture le choix prioritaire pour réussir l’humanisation de l’homme.

Sur les défauts de l’URSS il s’est clairement exprimé à une correspondante qui le mettait en garde : « Vous avez l’habitude de ne pas passer sous silence les faits qui vous révoltent. Pour moi, non seulement j’estime avoir ce droit, mais même je classe cet art parmi mes meilleures qualités.[…] Il ne s’agit pas de l’électrification, de l’industrialisation […] de tout ce que dénigre votre presse… Ce qui est important pour moi, c’est le développement rapide et général de la personnalité humaine, la naissance d’un homme nouveau cultivé. […] Vous direz que je suis un optimiste, un idéaliste, un romantique, etc. Dites-le, c’est votre affaire. La mienne est de vous expliquer pourquoi je suis “unilatéral”. Et souvenez-vous que j’ai commencé de l’être il y a trente-cinq ans déjà. »

Le combat du vieil homme s’inscrit donc, à l’échelle d’un pays et avec les risques que donne la proximité du pouvoir, dans la visée du jeune révolté, ami des vagabonds et des marginaux qu’il a été et ne renie pas. L’humanisation est bien la grande question qui aura tenu Gorki en éveil jusqu’à sa mort et qui s’exprime dans tout ce qu’il a écrit.

François Eychart

 

Maxime Gorki, Œuvres, sous la direction de Jean Pérus et Guy Verret, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 2005, 1740 pages, 75 euros.

 

 

 

 


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Maïakovski, la révolution en jeu


Maïakovski, la révolution en jeu

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Vient de paraître aux Éditions Albin Michel la traduction (par Rémi Cassaigne) de la biographie de Maïakovski, la Vie en jeu, du Suédois Bengt Jangfeldt. Cet ouvrage de 588 pages (index compris), format best-seller, est assurément un gros livre. Mais cela en fait-il un grand livre ? Écrire une biographie de Maïakovski paraît en soi légitime. Il y a sans doute des auteurs dont la vie, sans histoire ou presque, n’est pas de grand intérêt pour le lecteur. Ce n’est pas le cas du poète soviétique. Maïakovski eut une vie brève mais intense. Il s’est mêlé avec passion aux événements de son temps, notamment à la Révolution, et les a marqués en retour de son empreinte. Toute son oeuvre est la chronique épique et lyrique de cette vie, transfigurée par une imagination allégorique hors du commun, mais nourrie du matériau de l’existence quotidienne, dans l’esprit du reportage factuel qui était celui du groupe du LEF, le Front gauche de l’art, qu’il anima. Connaître la vie réelle de Maïakovski est donc du plus grand intérêt. À condition de ne pas oublier l’avertissement que celui-ci place en tête de son autobiographie : « Je suis poète. C’est ce qui fait mon intérêt. C’est de quoi j’écris. Si j’aime, ou si je suis joueur, et aussi des beautés du Caucase – seulement lorsque cela fait un dépôt de mots. » Le livre de Bengt Jangfeldt s’appuie sur une documentation importante, sur les témoignages de contemporains et la fréquentation de proches de Maïakovski, notamment Lili Brik et Roman Jacobson. Il présente aussi des documents et des photos dont certains sont peu connus. Sa lecture intéressera les passionnés de Maïakovski. Mais il y a quelque risque qu’elle les irrite passablement.

Les amours

L’auteur insiste beaucoup sur la vie intime de Vladimir Maïakovski, ses amours avec Lili, et le singulier ménage à trois qu’ils formaient avec Ossip, son mari. Cette histoire d’amour particulière est un peu remise dans le contexte de l’époque, mais très peu. (On évoque au passage les thèses d’Alexandra Kollontaï sur le « verre d’eau » ou la liberté sexuelle, sans rien dire des expériences communautaires de certains jeunes Komsomols dont parle par ailleurs Wilhelm Reich dans son livre sur la révolution sexuelle, ni non plus de la polémique avec Lénine…) L’accent est mis sur la relation tourmentée entre un Maïakovski amoureux et jaloux et une Lili toujours prête à de nouvelles rencontres… Et sur ce qui faisait tenir la « famille » : l’amour jamais démenti de Vladimir pour Lili, l’admiration poétique de Lili pour Vladimir et l’amitié profonde et l’estime réciproque qui liaient les deux hommes. Ce qui n’interdisait pas aux uns et aux autres de vivre d’autres histoires chacun de son côté. Sur ce chapitre (qui n’est évidemment pas tout à fait insignifiant s’agissant d’un poète lyrique), même sachant déjà l’essentiel, je mentirais si j’affirmais n’avoir pas appris quelque chose. (En vérité, beaucoup plus, d’ailleurs, sur Lili Brik que sur Maïakovski…) Au passage, on « apprend » que le poète (qui n’était certainement pas impuissant, ce qui nous rassure…) souffrait peut-être d’éjaculation précoce. Mais aucune preuve décisive n’est apportée pour étayer cette information importante. Une phrase, prêtée à Elsa, selon laquelle Maïakovski n’était pas assez « indécent », dont je me demande s’il ne s’agit pas d’une mauvaise traduction d’un passage de ses Souvenirs dans lesquels elle écrit en effet qu’il manquait à Maïakovski, pour avoir un succès de « ténor », un certain côté scabreux… Et une confidence de Lili disant qu’il avait des sentiments trop forts pour elle… (Lisant ces pages, je pensais à la formule de Brecht qui invitait à voir « le petit dans le grand » mais aussi le « grand dans le petit »… précepte qu’il semble difficile de suivre aujourd’hui… Brecht qui a fait lui aussi l’objet, il y a quelques années, d’une réduction biographique de cette espèce.) Autre motif d’irritation : la Révolution et l’attitude du poète à son égard.

Maïakovski, par Rodchenko

La révolution

Malgré l’admiration véritable que M. Jangfeldt semble éprouver pour Maïakovski (auquel il a consacré de nombreux travaux), il est manifeste qu’il n’en partage pas les convictions révolutionnaires… À de nombreuses reprises, l’idéologie personnelle de l’auteur fait surface et ses bulles, assez méphitiques à mon goût,éclatent au milieu de la page. Visiblement, M. Jangfeld n’aime pas les bolcheviks. Ainsi, à propos du retour d’exil de Lénine, en avril 1917, et du discours qu’il prononça à la gare de Finlande, parle-t-il de « cette nuit fatidique pour la Russie » (page 106). Page 264, il évoque « la violence qui avait fait irruption dans la politique et le langage depuis la prise du pouvoir par les bolcheviks »… (sans un mot bien sûr du blocus imposé par les puissances européennes ou de la violence des armées blanches). Vers la fin (page 494), évoquant les grandes purges de 1936 (six ans après le suicide de Maïakovski), il annonce la « grande terreur » qui devait balayer six millions de personnes… reprenant sans autre forme de procès des chiffres du Livre noir du communisme (alors que la commission d’enquête soviétique concluait à six cent mille personnes tuées par la répression, sous Staline ; ce qui est déjà beaucoup)… On m’objectera que cela n’a rien de bien original et que l’important est que, traitant de Maïakovski, l’auteur se montre informé et rigoureux… Mais là aussi, on peut être perplexe… Ainsi, le chapitre 7 commence par cette phrase : « Après être longtemps resté sur la réserve vis-à-vis de la révolution bolchevique, Maïakovski choisit son camp à l’automne 1918. » Ce qui fait suite à l’hypothèse exprimée dans le livre selon laquelle, en 1917, Maïakovski aurait été plutôt proche des mencheviks… Sans qu’aucune preuve ne soit fournie. Que cela soit contraire au témoignage de Maïakovski lui-même n’a pas l’air de déranger. En effet, dans son autobiographie, Moi-même (un document passionnant traduit en français par Elsa Triolet et d’ailleurs quasiment jamais cité dans ce livre), à propos d’octobre 1917, Maïakovski écrit : « Faut-il y adhérer ou pas ? Cette question ne se posait pas pour moi (ni pour les autres futuristes moscovites). C’était ma révolution. J’allais au Smolny. J’ai travaillé à tout ce qui se présentait. » On sait (et Bengt Jangfeldt le note) qu’en 1908, à l’âge de quinze ans, Maïakovski adhère au Parti social-démocrate (bolchevik). Qu’il est élu au Comité de Moscou, qu’il est arrêté à plusieurs reprises et fait onze mois de prison à Boutirki pour ses agissements révolutionnaires. Puis il abandonne l’activisme politique pour devenir poète et inventer un « art socialiste », comme il l’explique à un de ses camarades de l’époque. On sait aussi qu’après la révolution, Maïakovski ne réadhère pas. Mais là encore, il s’en explique assez clairement. « Pourquoi ne suis-je pas au parti ? Les communistes travaillaient sur divers fronts. Dans l’art et l’éducation, c’étaient des conciliateurs. On m’aurait envoyé pêcher du poisson à Astrakan. » Et dans ses poèmes la IV, et la V Internationale, il appelle de ses voeux une nouvelle révolution, dans la future « satiété communiste », la révolution de l’esprit.

La poésie

En dépit de ces réserves, le livre fourmille de témoignages intéressants et de pages parfois tout à fait nuancées qui sonnent juste, comme par exemple celles consacrées au suicide du poète… Mais, au fil de la lecture, le doute s’installe. L’auteur de cette grosse biographie n’est-il pas passé à côté du poète Maïakovski ? En quoi Maïakovski est-il un formidable poète, qui a révolutionné non seulement la poésie russe, mais aussi la poésie mondiale… (Il n’y a qu’à songer à l’influence qui fut la sienne sur les poètes de la Beat Generation américaine) ? Cela, on ne le voit guère… La thèse qui court à travers le livre, c’est que le révolutionnaire a probablement tué le poète. À propos de son poème Marina , écrit au retour de son voyage aux États-Unis, et dans lequel Maïakovski souhaite que la production des vers soit considérée à l’égal de la production d’acier, l’auteur déplore : « Maïakovski n’était encore jamais allé si loin dans la négation autodestructrice de la poésie. » Ailleurs, il caricature la notion de « commande sociale » pour en faire une « commande des organismes d’État ». Alors que dans sa conférence « Comment faire les vers » (texte jamais cité non plus), Maïakovski écrit : « Quelles sont donc les données indispensables au début d’un travail poétique ? Premièrement : l’existence dans la société d’un problème dont la solution n’est imaginable que par une oeuvre poétique. La commande sociale. (Il serait intéressant de faire un travail spécial sur ce fait que la commande pratique ne correspond pas à la commande sociale.) » Page 400, le biographe revient à la charge : « Même s’il refuse de le reconnaître ouvertement, Maïakovski est tourmenté par l’idée que la production constante de vers de circonstance puisse l’empêcher d’écrire de la vraie poésie. » Et il conclut (page 547), en sollicitant le soutien de Marina Tsvetaïeva, que « le suicide était la conséquence tragique, mais logique, du combat dévastateur qui opposait en lui le poète lyrique et le tribun ». En fait, on en revient à l’idée reçue que politique et poésie n’ont rien à voir, qu’épopée et lyrisme sont étrangers l’un à l’autre, que la poésie de circonstance est le contraire de la vraie poésie, et qu’en définitive, Maïakovski se serait contraint « à mettre le pied sur sa propre gorge », pour obtenir la reconnaissance des autorités. Or, là encore, Maïakovski, qui a souvent eu affaire à ce genre de critique, répond par avance à son biographe. Par exemple dans son dernier discours, le 25 mars 1930 : « Les esthètes m’engueulent : “Vous écriviez de si beaux vers, le Nuage en pantalon, et, brusquement, vous vous mettez à faire de pareilles choses !” J’ai toujours écrit qu’il y a une poésie d’ordre ingénieur, équipée techniquement, mais il y a une poésie de masse qui apparaît avec un autre équipement, avec l’équipement de la classe ouvrière. Je n’ai jamais travaillé n’importe comment, pourvu que cela rapporte, mais je n’ai jamais refusé d’écrire un poème sur un thème d’actualité, que cela fût sur le koulak, sur l’école ou sur les petites peaux du Gostorg (commerce d’État). » Bien sûr, ce travail poétique sur tous les fronts ne devait pas aller sans moments de déprime, sans contradictions ni sans combats intérieurs. Pour des raisons compréhensibles (et que peut éprouver tout poète engagé), après une période d’affiches Rosta, de réclames pour les magasins d’État ou de vers satiriques contre la bureaucratie, Maïakovski éprouvait le besoin de revenir à des poèmes plus lyriques, ou à de grands poèmes… Mais il n’est pas moins « hautement qualifié » quand il se livre à ces exercices de « poésie appliquée » (dans l’esprit du LEF ou du Vhutemas, proche de celui du Bauhaus) que quand il écrit Pro Eto , chef-d’oeuvre de poésie lyrique… et épique. Quel que soit le thème, l’infatigable énergie de la fabrique poétique maïakovskienne est toujours alimentée par la turbine du coeur, un coeur qu’il voulait agrandir aux dimensions de l’univers, pour arracher la Russie et le monde entier au bourbier de la misère matérielle et morale, du « Byt », la vie quotidienne, égoïste et petite-bourgeoise, dans un élan romantique d’utopisme révolutionnaire et prométhéen, pour que, comme il le dit en conclusion de De ceci :

« … la famille
désormais
devienne
le père –
au moins l’univers
la mère –
au moins la Terre. »

Pas de cancans. En conclusion, il faudrait citer en entier son dernier grand poème, À pleine voix, qui se termine par ces vers :

« Demain,
devant la CCC (*)
des jours radieux
je brandirai
comme une carte du parti
les cent volumes
de mes livres bolcheviques. »

Ou sa lettre d’adieu :

« À tous !…. je meurs, n’en accusez personne. Et pas de
cancans, Le défunt avait ça en horreur. » (**)

Francis Combes

(*) Commission centrale de contrôle.

(**) Pour en savoir plus sur Maïakovski, consulter les travaux essentiels de Claude Frioux.

Décembre 2010 – N°77


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Lénine, Staline et la musique


Lénine, Staline et la musique

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L’exposition présentée à la Cité de la musique, « Lénine, Staline et la musique », est passionnante et réductrice. Passionnante par l’ampleur du matériau artistique, réductrice en ce sens qu’elle veut saisir la vie musicale de l’URSS de 1918 à 1953 dans son rapport au politique. Or, si celui-ci joue un rôle de premier plan, tout ne peut pas se ramener à ce seul aspect. Par ailleurs, la vie musicale ne s’arrête pas avec Staline, elle se poursuit dans un contexte différent, et l’URSS aura finalement fait preuve d’une vitalité qui se constate par le nombre des oeuvres produites et la qualité des interprètes, dont certains étaient parmi les meilleurs qui soient.

Tatiana Bruni, projet de costume pour le ballet de Chostakovitch le Boulon (1931).

Depuis Soljenitsyne et Furet il est quasi obligatoire de rapprocher l’URSS du IIIe Reich au nom du totalitarisme. Pourtant les réalisations artistiques du régime hitlérien sont très pauvres et la comparaison avec l’URSS n’a guère de sens. Quoique ces problèmes soient traités de façon plus que superficielle dans le dépliant donné aux visiteurs, l’exposition reste une belle occasion d’ausculter la vie musicale soviétique, qui est une des plus riches du XXe siècle. On perçoit d’ailleurs dans les choix l’influence des tendances qui se font jour en Russie. Après des années de rejet de la période soviétique, on semble être maintenant soucieux d’en présenter plus objectivement les phénomènes majeurs. Certes au niveau du vocabulaire la stigmatisation du communisme subsiste encore (exemple : « la quasi-totalité du territoire soviétique était entourée de fils de fer barbelés… », p. 221), mais la page des vastes condamnations a priori semble tournée.

Le spectateur peut voir nombre d’oeuvres picturales importantes comme le portrait de Lourié par Bruni, celui de Chaliapine par Koustodiev, Lénine chez Gorki par Nalbandian, l’autoportrait de Chagall, des projets de décor de Tatline pour Glinka, ou de Bruni pour le Boulon de Chostakovitch, etc. Et le catalogue, fort bien fait, sera une consolation pour ceux qui ne peuvent se rendre à la Villette.

Finalement, l’exposition met à mal la doxa qui veut que la révolution d’Octobre n’ait fait qu’ouvrir la porte à une suite de catastrophes culturelles. Des catastrophes il y en eut, et de taille, mais pas seulement. Avant octobre 1917, le mouvement artistique russe se caractérisait par un désir de révolution qui se transforma en volonté de mettre l’art au service de la révolution, puis finalement au service de la construction d’un nouvel État. Cette évolution ne peut être valablement appréciée que si on a présent à l’esprit le contexte international dans lequel se trouve placée l’URSS, et tous ses problèmes internes, à commencer par l’arriération culturelle de la plus grande partie de la population.

Toute révolution est à la fois une libération et un traumatisme. Maïakovski s’en réjouissait, Rachmaninov ne le supportait pas. À l’époque où Lounatcharski était Commissaire à l’instruction, les premiers pas du régime soviétique furent très favorables à la musique. Arthur Lourié occupait de hautes fonctions qui lui permirent d’organiser les Éditions musicales d’État. Si certains compositeurs choisirent d’émigrer (Rachmaninov, Medtner, Lourié finalement), d’autres restèrent (Miaskovski, Glière), tandis que d’autres reviendront (Prokofiev). Et surtout la Russie post-révolutionnaire voit s’affirmer de nouveaux talents : Chostakovitch, Roslavets, Mossolov, Feinberg, Polovinkine, plus tard Katchatourian, Chébaline, Kabalevski, Popov, Chaporine, Weinberg

Très tôt les musiciens se divisent en deux groupements : l’Association pour la musique contemporaine et l’Association russe des musiciens prolétariens au programme et à la philosophie antagonistes. Les prolétariens considéraient que le pouvoir culturel était à prendre et qu’il était à portée de main. Les autres voulaient résister à des oukases qu’ils jugeaient appauvrissants. Finalement, malgré la caporalisation imposée par Staline et Jdanov, au nom de la lutte contre le formalisme et de l’ordre, les grandes oeuvres soviétiques sont signées Chostakovitch, Prokofiev, Chébaline, Weinberg, Mossolov…, tous ceux que Jdanov dénonçait.

Sur la question de l’opération que ce dernier mène en 1948, on lira le récit d’Alexander Werth. Il donne la transcription de la discussion qui s’ensuivit. On y voit des barbouilleurs de notes s’en prendre à d’authentiques compositeurs. Il s’agit d’un document de premier ordre, qui donne la mesure de la vitalité de la musique soviétique et de la bassesse de ceux qui voulurent la placer sur leur lit de Procuste.

François Eychart

Novembre 2010 – N°76



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Gramsci notre contemporain


Gramsci notre contemporain

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Domenico Losurdo, vous avez écrit plusieurs livres centrés sur l’étude d’un penseur majeur de l’époque contemporaine : Nietzsche, Heidegger ou Hegel. Cependant, pour la première fois ici, vous avez consacré une biographie intellectuelle à une figure importante du mouvement ouvrier : Antonio Gramsci. Quelles sont les circonstances qui  vous ont poussé à un tel choix ?

Domenico Losurdo. Gramsci permet de mettre en crise l’idéologie aujourd’hui dominante dans ses deux versions, sa version néolibérale et sa version post-moderne, versions qui souvent se mêlent l’une à l’autre. Combien de livres ont été écrits pour démontrer que le marxisme et le communisme sacrifient l’individualité concrète et la norme morale sur l’autel de la philosophie de l’histoire ? D’importants auteurs libéraux – parmi lesquels Benedetto Croce – justifièrent l’intervention de l’Italie dans le carnage de la première guerre mondiale, nonobstant la large opposition populaire au nom du droit élites héroïques de contraindre au sacrifice la masse des couards ou au nom de la fusion et de la régénération de la nation. Gramsci devint communiste à partir de la critique de cette philosophie de l’histoire ; il condamna la prétention à « transformer le peuple travailleur en matière première pour l’histoire des classes privilégiées ».

À la lecture de votre ouvrage, on constate que son propos n’est pas de présenter in extenso toute la pensée de Gramsci. Le propos est plus limité et il me semble qu’on ne peut le comprendre qu’à travers votre propre recherche personnelle autour de questions clés : le libéralisme politique et la pensée conservatrice européenne, la barbarie constitutive des pays les plus développés du monde capitaliste. La pensée de Gramsci, notamment dans sa genèse, lors de sa prise de distance par rapport à ses premiers inspirateurs comme Benedetto Croce, vous aurait permis d’éclairer de manière féconde tous vos axes de recherches personnels

Domenico Losurdo. Gramsci sait bien que le gouvernement représentatif n’a jamais empêché aux Etats-Unis les horreurs du régime de la « White supremacy » et du lynchage des Noirs. Avant même la Révolution d’Octobre, il souligne le « rule of Law » dont sont si fiers les libéraux, ne s’applique pas aux peuples coloniaux, soumis à un féroce despotisme. Et cependant, tandis qu’il condamne avec forces les clauses d’exclusion de la tradition libérale, Gramsci est en même temps conscient qu’elle constitue une héritage inéluctable.

Les analogies sont fortes entre la situation politique actuelle et la période de contre-révolution vécue par Gramsci. La force de votre ouvrage est de montrer que Gramsci a eu besoin d’un retour critique sur ses positions antérieures pour mieux appréhender la situation historique de la fin des années 20 et des années 30.

Domenico Losurdo. Le Gramsci le plus intéressant est celui qui réfléchit sur la stabilité du capitalisme occidentale, malgré l’horreur de la Grande guerre qu’il provoqua. Ceci l’orienta vers la critique radicale de la théorie de l’écroulement du capitalisme et à une reformulation bien plus sophistiquée de la théorie de la révolution. Ainsi, sa vision du socialisme connut une évolution : en saluant la Révolution d’Octobre, il souligna d’abord qu’elle produirait l’égalité, même si c’était à l’enseigne tout d’abord d’un « collectivisme de la misère et de la souffrance ; neuf ans plus tard, il soutenait la NEP malgré les inégalités sociales flagrantes, au nom du nécessaire développement des forces productives.

Il s’agit aussi chez Gramsci de l’abandon d’un utopisme dangereux pour la construction du socialisme…

Domenico Losurdo. En effet, les horreurs de la guerre de 14-18 d’un côté et les espérances extrêmes produites par la Révolution d’Octobre d’un autre, stimulèrent une lecture messianique du marxisme : tout comme les classes, les États et les nations, la religion, le marché, l’argent ou le pouvoir en tant que tel, en fait chaque occasion de conflit, devaient disparaître. Mêlées avec l’état d’exception provoqué par l’agression impérialiste, ces conceptions utopiques ont rendu encore plus difficile la construction d’une société post-capitaliste fondée sur la démocratie et le règne de la loi. Gramsci a indiqué une voie qui doit être encore parcourue de bout en bout : penser un puissant projet d’émancipation qui ne prétende pas être la fin de l’histoire.

Selon vous, ce retour critique sur un patrimoine culturel ne doit pas être l’occasion d’un mea culpa des communistes car il devrait se faire dans la perspective de la lutte contre un capitalisme dont il faut penser les nouveautés. Pensez-vous que les catégories de Gramsci comme celle de « révolution passive » soient éclairantes pour comprendre la dynamique du capitalisme actuel ?

Domenico Losurdo. Il n’y a pas de raisons pour que les communistes s’abandonnent à l’autophobie et à la fuite de l’histoire. La décolonisation et, en tant qu’ils concernent l’Occident, la naissance de la démocratie et du suffrage universel, tout comme le dépassement des trois grandes discriminations historiques (raciales, censitaires et de genre), ainsi que la création de l’État social ont été des conquêtes impensables sans la contribution du mouvement communiste. Au défi représenté par ce mouvement, a correspondu en Occident l’époque de la « révolution passive » avec l’introduction de réformes importantes sous la direction et le contrôle de la bourgeoisie. Avec la disparition de ce défi, s’ouvre une période de réaction plus ou moins ouverte : il suffit de penser au démantèlement de l’État Providence, ou bien au retour, aux États-Unis, selon l’historien Schlesinger de la discrimination censitaire, du fait du poids croissant de la fortune dans le processus électoral. Mais le retour au principe d’une hiérarchisation des peuples, avec la prétention américaine à être le « peuple élu par Dieu » pour guider et dominer le monde, est aussi significatif de cette régression.

Vous mettez très bien en valeur dans votre livre, l’importance de Gramsci de par son refus d’une lecture catastrophiste de la trajectoire du capitalisme. Par cela, il serait un des premiers à rompre avec  certaines tendances présentes chez Marx, Kautsky ou Lénine : construire  une hégémonie implique donc de ne pas se contenter d’attaquer les penseurs de l’idéologie dominante mais aussi de les lire et parfois  ‘avoir recours à certains aspects de leur pensée. Voyez-vous, dans le  paysage intellectuel actuel, certains penseurs extérieurs à la tradition du mouvement ouvrier et à la pensée «critique» à la hauteur d’un Croce, Pareto ou Max Weber ?

Domenico Losurdo. Si l’on veut comprendre la logique de la « guerre humanitaire » et de l’impérialisme des droits de l’homme, l’auteur de référence est aujourd’hui Carl Schmitt qui, à partir d’une prise de position en faveur de l’impérialisme allemand (et nazi), démasque de manière brillante l’« universalisme » agressif et expansionniste de l’impérialisme rival. De manière analogue s’exprime Heidegger, bien qu’ayant recours à un langage plus « métaphysique ». Mais faire son miel de cette leçon, la gauche actuelle exprime malheureusement le besoin d’immerger ces deux auteurs dans un bain d’innocence politique et ne réalise pas tant est trouble et réactionnaire la condamnation de l’universalisme en tant que tel.  Le problème de l’hérédité est essentiel, mais il ne peut être affronter correctement seulement par une gauche se gardant de la fuite de l’histoire et de l’autophobie, c’est-à-dire une gauche capable d’assumer l’héritage de manière critique de sa propre tradition.

On a longtemps classé, sous l’impulsion de Perry Anderson, Gramsci  comme un représentant du marxisme occidental, tout comme Lukacs,  Adorno, Korsch ou Althusser ? Ces auteurs auraient partagé un certain nombre de points communs tranchant avec le marxisme orthodoxe  antérieur, celui de Kautsky, Lénine ou Trotski. Parmi ces point  communs, on peut retrouver le refus d’une lecture positiviste et  mécaniste de l’histoire, une inclinaison vers les questions politiques  et philosophiques et non plus économiques, une langue plus complexe…  Votre livre conteste cette caractérisation de Gramsci mais semble  rejeter même la notion de « marxisme occidental ». Cette notion ne vous semble pas pertinente ? Quel aurait été le marxisme de Gramsci alors ?

Domenico Losurdo. Le point de vue de Gramsci oppose « notre Marx » – un Marx combiné à la lecture de « l’oriental » Lénine –, au « marxisme contaminé d’incrustations positivistes et naturalistes », incapable avec Bernstein et Kautsky (les « occidentaux » !) de comprendre la dialectique et la nécessité historique de la Révolution d’Octobre. En outre Gramsci distingue entre un communisme dogmatique et un « communisme critique » qui s’emploie à hériter des sommets de la tradition culturelle bourgeoise, à commencer par Hegel et par la philosophie classique allemande. On voit que même dans ce cas la notion de « marxisme occidental » est trompeuse. Le dernier Staline liquide Hegel en tant qu’expression de la réaction allemande à la Révolution française, liquidation acceptée par de nombreux marxistes européens mais refusée par  Mao Tse Toung.

En fait la catégorie de « marxisme occidentale » incite à opposer positivement l’Occident à l’Orient et les intellectuels purs aux politiques engagés dans la construction d’une société post-capitaliste. On revient à la configuration que j’avais décrite au début de cet entretien : on ne peut critiquer la vision auto-apologétique de l’Occident chère à l’idéologie libérale et par ailleurs on en est réduit à fuir l’histoire, ce qui constitue le péché originel du « marxisme occidental ».

Entretien mené par Baptiste Eychart

Domenico Losurdo, Gramsci. Du libéralisme au « communisme critique » (Syllepse, 2007, 22 €).

Avril 2007


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