Les souvenirs de Gilles Lapouge


Les souvenirs de Gilles Lapouge

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Gille-Lapouge-revue-littéraire et culturelle-Les lettres Françaises-

Gilles Lapouge

Avec le Dictionnaire amoureux du Brésil, publié au printemps, Gilles Lapouge a découvert la forme de l’abécédaire, et s’est rendu compte qu’elle lui offrait une totale liberté de création, lui permettait, comme dans nombre de ses livres, de mêler brefs récits anecdotiques qui sont autant de nouvelles, réflexions historiques et géographiques, fragments d’autobiographie. Cet écrivain majeur qui a toujours revendiqué l’étiquette de « journaliste » – et il ne s’agit ni d’un excès d’humilité ni d’une fausse modestie qui ne siérait plus à son âge ni à l’importance de son oeuvre, mais d’un simple constat à propos d’un métier qu’il exerce depuis plus de soixante ans – emprunte à nouveau cette forme d’entrées alphabétiques pour parler de lui. Enfin, de lui, c’est un bien grand mot : pudique il est, pudique il reste, et il faut savoir lire entre les lignes pour découvrir, sous la distance amusée, sous le charme apparemment facile d’une prose si maîtrisée qu’elle paraît couler de source, les confidences à propos de bonheurs que le temps passé a rendu mélancoliques – car il n’y a rien d’aussi mélancolique que des souvenirs heureux.
Eugène Ionesco avait intitulé un volume autobiographique, Journal en miettes, et Jacques Laurent, Moments particuliers, un étrange recueil de souvenirs paru deux ans avant sa mort. Avec le Flâneur de l’autre rive, Lapouge s’inscrit aujourd’hui dans cette lignée : il ne raconte pas sa vie, il en cueille des moments, des émotions. Flâneur il a été, flâneur il reste, qu’il évoque l’Algérie de son enfance, le Digne de son adolescence, le Brésil où il a vécu, ou sa découverte fascinée de l’Islande. Dans ces pages qui ne sont pas une galerie de portraits, on croise cependant Nicolas Bouvier, que Lapouge fut un des premiers à faire connaître en France, ou Jorge Amado, enfermé dans un sinistre appartement parisien de Bercy où il se protégeait de la fête et de l’exubérance brésiliennes. Ou encore Arthur Adamov en butte à des journalistes trop insistants, et Jacques Lacan, son manteau de vigogne trempé de pluie, dînant au champagne dans un restaurant des Arts et Métiers.

Lapouge parle de neige (la grande passion de sa vie), de vents, de points cardinaux : avec lui la géographie devient le terrain de la plus authentique poésie, et l’érudition est prétexte à la rêverie. La liste des « entrées » de cet abécédaire est à elle seule un inventaire cocasse : « Les fous rires d’Adamov», « À la recherche des bouts du monde », « Café arabica ou café robusta ? », « Lacan, quelque part », « Les pirates à l’école », « Ma carrière d’acteur », « Quand j’étais chasseur de lapins », « Le grand reporter et les bruits de couloir », « Froid »…Mais, au-delà de l’allégresse des récits, du plaisir de nager dans sa prose, d’un goût discret de l’autodérision, Lapouge, dans ce livre, dit beaucoup de choses sur lui même, sur sa passion des autres (il est particulièrement doué pour l’amitié), sur la douleur du temps qui passe, et des séparations. Le texte qu’il consacre à sa soeur aînée, sa complice d’enfance, disparue l’an dernier, est magnifique de retenue, d’émotion, d’amour. « Quand mes parents sont morts, mon père d’abord, ma mère, ma peine a été terrible. La mort d’une soeur est différente. (…) Une soeur ou un frère sont emmêlés avec vous. Notre vie est la leur. Vous avez connu leurs amis, leurs déboires,leurs espérances, leurs vanités. (…) Il y a des choses de vous que vous ne savez plus et qu’ils ont conservées à votre place, comme on met une vieille table dans un garde-meuble. Ils ont donné abri à vos souvenirs.»

Les lettres françaises-revue culturelle-littéraire

Le Flâneur de l’autre rive de Gilles Lapouge

Les souvenirs… c’est le mot-clef de ce livre, qui est une longue rêverie sur les souvenirs réels, les souvenirs oubliés, les souvenirs empruntés, les souvenirs inventés, les souvenirs nés d’un hasard, ou les souvenirs puisés dans un livre. De ces textes souvent nimbés de tristesse se dégage une grande sérénité : la seule vérité, la seule réalité d’une vie, ce sont les images qu’elle laisse à l’heure où, peu à peu, tout s’éteint. Pour une fois, on ne mentira pas en reprenant une tarte à la crème des fins d’articles : ce Flâneur est sans doute le meilleur moyen de se glisser dans une œuvre importante, indémodable et diverse : on y retrouve, comme des échantillons, des pépites, toutes les facettes de Lapouge, prestidigitateur des mots.

Christophe Mercier

Le Flâneur de l’autre rive, de Gilles Lapouge, André Versaille éditeur, 280 pages, 17,90 euros.

Aux marges du politique


Aux marges du politique

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Le mois prochain [octobre 2009], il y aura cinq ans déjà que Jacques Derrida s’en est allé. Alors que se multiplient les ouvrages consacrés à son œuvre, la publication de la première partie du séminaire La Bête et le souverain ouvre une perspective nouvelle sur son travail de pensée et d’écriture. Si des extraits de tel ou tel séminaire avaient été publiés à l’occasion, jamais l’ensemble des séances d’une année n’avait été rassemblé en un même volume. C’est dire l’intérêt de ce livre, premier volet d’un vaste projet éditorial qui devrait, à terme, rendre accessible, en plus que quarante volumes, l’ensemble des séminaires donnés par Derrida depuis le début des années 1960, à la Sorbonne puis à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm, et à partir de 1984, à l’École des hautes études en sciences sociales. Tous ceux qui, à Paris ou dans de nombreuses universités où Derrida fut invité de par le monde, ont eu la chance de pouvoir suivre cet enseignement se souviennent de l’atmosphère qui régnait au cours de ces séances où Jacques Derrida arrivait avec une sacoche débordant de livres, d’où il extrayait le texte qu’il avait spécialement rédigé semaine après semaine. À défaut de pouvoir restituer les moindres nuances de l’intonation ou du phrasé – tout ce qui faisait de cette lecture tout autre chose qu’une fastidieuse récitation, mais bien l’exercice d’une pensée déconstructrice en acte, et peut-être, tout simplement, un événement -, ce volume, sobrement édité, permettra de mesurer, si besoin était, quel professeur extraordinaire fut l’auteur de L’Écriture et la différence , non seulement par son sens des problèmes et son attention sans faille aux moindres symptômes (généralement inaperçus) qui les trahissent, mais aussi par son souci de toujours replacer les textes qu’il lisait dans le mouvement général d’une argumentation, dans le cadre systématique qui les informe.

Dernier ensemble d’une série de séminaires placés sous l’intitulé général Questions de responsabilité, les deux dernières années du séminaire La Bête et le souverain prolongent et approfondissent l’étude et le déconstruction du concept de souveraineté, de son histoire et de ses multiples figures, qui vont de la métaphysique de la subjectivité (où « souveraineté » est l’un des noms de l’autonomie et de la toute-puissance du sujet libre n’ayant de comptes à rendre à personne) à la politique, sans oublier le champ théologique où il faut peut-être chercher l’origine ou la matrice de la notion. Non qu’il s’agisse d’en finir purement et simplement avec la souveraineté, comme si c’était possible – et même souhaitable, ajoute Derrida (qu’adviendrait-il, à terme, de la liberté ? – mais parce que cette déconstruction de la souveraineté n’est autre que « ce qui arrive », sous les formes les plus contrastées. Derrida s’efforce aussi de ne pas esquiver les questions que font surgir certains des événements les plus récents (la première séance de ce séminaire eut lieu le 12 décembre 2001), et marque certains des enjeux politiques de ce travail théorique : que faire, aujourd’hui, de la souveraineté, s’il est vrai que, contrairement à son concept le plus éprouvé, la souveraineté ne peut plus être posée comme une et indivisible, mais rencontre des limitations ? Pour sortir, par exemple, des impasses du débat qui oppose les « souverainistes » aux partisans d’une Europe fédérale, n’est-il pas temps d’engager une réflexion plus audacieuse et plus originale, si ce n’est inédite, sur le partage de la souveraineté ? « Ce que je cherche, précise Derrida au conditionnel, ce serait donc une déconstruction lente et différenciée et de cette logique et du concept dominant, classique, de souveraineté état-nationale […] sans aboutir à une dé-politisation, […] mais à une autre politisation, une re-politisatio, et donc à un autre concept du politique. »

 

Jacques Derrida

Pour ce faire, ce n’est rien de moins que la définition de l’homme comme « animal politique » que Derrida propose de reconsidérer. La Bête et le souverain greffe ainsi sur la déconstruction de la souveraineté la question du « propre de l’homme », dont la publication de L’Animal que donc je suis avait déjà signalé la place majeure dans ses derniers travaux. Si le texte aussi célèbre qu’énigmatique d’Aristote évoquant le politikon zôon n’est abordé que lors de la dernière séance, c’est bien cette expression ressassée tout au long de la tradition philosophique qui aimante le séminaire : qui est ce curieux animal dont le propre serait de posséder le logos et, de surcroît (les deux traits sont indissociables aux yeux de Derrida), de vivre « politiquement » ? Déroutante au premier abord, la conjonction de la bête et du souverain prend en quelque sorte au pied de la lettre (pour mieux la déplacer) cette interprétation de l’homme comme animal politique : malgré tout ce qui les sépare, la bête et le souverain n’ont-ils pas pour trait commun de marquer les limites en deçà et au-delà desquelles se déploie l’activité du seul véritable « animal politique » ? Avec sa double connotation idiomatique de bêtise et de bestialité (deux mots qui donnent à Derrida l’occasion de longues confrontations avec Deleuze et Lacan), le nom de «bêtes», en français, ne désigne-t-il pas habituellement l’ensemble des vivants qui, même s’ils vivent en troupeaux, meutes, essaims ou autres formes de collectivité, n’ont pas part à ce propre de l’homme qu’est censé être le politique ? Quant au souverain, s’il est, selon un concept classique, le dépositaire (d’abord divin) de l’autorité politique, il est tout autant celui qui a le pouvoir de suspendre la validité des lois pour instaurer l’état d’exception et par là même de se situer hors la loi, au-delà du politique.

Un paradoxe surgit portant : alors même que la politique est posée comme un propre de l’homme, on ne compte plus les animaux qui ont été mobilisés pour figurer le politique. Du loin au renard en passant par le serpent, le dauphin et une étonnante scène de dissection d’un éléphant devant le Roi-Soleil, c’est tout un bestiaire que Derrida se plaît à mettre en scène avec un rare bonheur. Non pour brouiller les frontières entre l’homme et l’animal, mais pour se demander « si ce qui s’appelle l’homme a le droit, lui, d’attribuer en toute rigueur à l’homme, de s’attribuer, donc, ce qu’il refuse à l’animal, et s’il en a jamais le concept pur, rigoureux, indivisible, en tant que tel ». De tous les animaux qui peuplent ce zoo, le loup est celui dont Derrida suit le plus longuement la piste. Non seulement en vertu de l’adage affirmant que « l’homme est un loup pour l’homme » (dont Derrida rappelle qu’il remonte, bien au-delà de Hobbes, à Plaute), mais surtout en raison des rapprochements que l’on peut établir entre cette bête par excellence qu’est le loup et une certaine idée de la souveraineté, comme en témoigne Le Loup et l’agneau, que Derrida, non sans humour, choisit de commencer par relire pour y suivre la question de la justice, dans ses rapports avec la force et le droit. Sous le voile de la fable, c’est donc bien une mise en question des limites du politique qui se joue, pour laquelle les ressources de la déconstruction n’ont pas fini de prouver leur fécondité.

 

Jacques-Olivier Bégot

Séminaire, la Bête et le Souverain,
volume I (2001-2002), de Jacques Derrida, édition établie
par Michel Lisse, Marie-Louise Mallet et Ginette Michaud,
Éditions Galilée. 469 pages, 33 euros.

 

N°62 – Septembre 2009

 


 


Alexandre Kojève, portrait du philosophe en jeune homme


Alexandre Kojève, portrait du philosophe en jeune homme

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Longtemps, Alexandre Kojève est resté pour le public l’homme d’un seul livre, la magistrale Introduction à la lecture de Hegel, publiée au lendemain de la Libéra­tion par les soins de Raymond Queneau. Issu des légendaires conférences sur la Phénoménologie de l’esprit professées à l’École pratique des hautes études entre 1933 et 1939 et suivies par des auditeurs aussi remarquables que Caillois, Merleau-Ponty, Aron, LacanBataille, Jean Hyppolite et même, à l’occasion, André Breton, pour ne citer que les plus célèbres, ce volume a tôt fait de devenir le maître livre pour des géné­rations de lecteurs de Hegel, qui y trouvèrent notamment la clé de la célèbre dialectique du maître et de l’esclave. Quant à son auteur, il embrassa, au sortir de la guerre, une carrière de haut fonctionnaire qui ne contribua pas peu à épaissir le mystère et, du même coup, à accroître la fascination exercée par ce philosophe qui semblait s’être « opéré vivant » de la philosophie, pour paraphraser la formule de Mallarmé au sujet de Rimbaud. Pour être tentante, la comparaison est toutefois trompeuse, puisque Kojève ne s’enferma pas dans un silence complet, publiant au fil des ans quelques articles majeurs dans Critique, où il signala notamment l’importance de l’oeuvre romanesque de Raymond Queneau. Mais surtout, comme l’annonça la publication, à la veille de la disparition de Kojève, en 1968, du premier volume d’une monumentale Histoire de la philosophie païenne, le livre sur Hegel ne représentait que la partie émergée d’un iceberg spéculatif dont la base ne fait que s’accroître à mesure que paraissent de nouveaux inédits.

Le manuscrit sur Bayle édité par Marco Filoni montre d’abord, contre toute attente, que Hegel ne fut pas le seul objet de l’enseignement de Kojève à l’École pratique des hautes études. Parallèlement à la lecture d’un chapitre de la Phénoménologie, Kojève donna, en 1936-1937, un cours sur Bayle, qu’il prolongea en préparant, en vue d’un livre consa­cré à l’auteur du Dictionnaire philosophique, un manuscrit destiné à Georges Friedmann, qui dirigeait alors la collection « Socialisme et culture » aux Éditions sociales internationales. La partie rédigée expose l’armature théorique qui devait servir de base au travail projeté d’interprétation d’une série d’ex­traits du Dictionnaire de Bayle. Malgré son inachèvement, ce manuscrit décrit un ample mouvement spéculatif qui montre à quel point Kojève a fait sienne la dialectique hégélienne. Empruntant son intitulé au livre d’Émile Meyerson, Identité et réalité, Kojève étudie le conflit entre la raison et les faits qui est au fondement du « scepticisme radical » caractéristique de l’entreprise de Bayle. Cette attitude trouve, selon Kojève, son origine et sa source dans les contradictions où s’empêtre la raison dans sa recherche d’une théorie à la fois communicable, cohérente et démontrable. Au fil de cette reconstruction, que Kojève n’hésite pas à qualifier de « phénoménologique », c’est l’ensemble de la tradition philosophique, de Parménide à Hegel, qui se voit reconsidérée à la lumière de ces aventures de la raison, « partie d’une pleine confiance en ses propres forces », finissant pourtant par sombrer, au terme d’une série d’autocritiques toujours plus sévères, dans l’abîme d’un doute radical qui ouvre la voie à « l’odyssée de la raison positiviste ». À la différence de la raison que Kojève appelle « rationaliste », cette dernière prend conscience qu’elle ne peut plus prétendre être créatrice et qu’elle doit s’appuyer sur une réalité dont l’existence ne dépend pas d’elle. Pour autant, le positivisme n’échappe pas aux contradictions qui travaillaient déjà le rationalisme, et il doit lui aussi, pour sauver la possibilité de la communication, « renoncer à l’exigence de la cohérence, et – par suite – de la démontrabilité ». Tout compte fait, le bénéfice paraît maigre, puisque l’invocation de la réalité ne permet en définitive que de substituer à la « mort silencieuse » promise au rationalisme « un bavardage purement littéraire » qui n’est pas sans évoquer la situation de l’homme d’après la fin de l’histoire, décrit par Kojève dans une note célèbre de son livre sur Hegel. La conclusion du manuscrit n’offre qu’une consolation minimale : si l’homme parvenu au stade du scepticisme radical d’un Bayle sait que « rien de ce qu’il pourra dire ne sera vrai », il lui reste la possibilité de « démontrer aux autres que ce qu’ils disent n’est pas la vérité ».

Pour situer ce travail dans le contexte des préoccupations spéculatives de Kojève, il faut se reporter à la monographie de Marco Filoni, qui propose une reconstruction minutieuse et ap­profondie de l’itinéraire intellectuel du philosophe. Le travail sur Bayle apparaît dans cette perspective comme une étape majeure dans l’élaboration systématique d’une « anthropologie athée » qui culmine dans la rédaction d’un manuscrit en russe de près de mille pages récemment redécouvert dans le fonds Kojève de la Bibliothèque nationale et qui porte le titre Sophia : philosophie et phénoménologie. Marco Filoni fait de cet ambitieux projet de système le fil conducteur de son enquête, qui commence par un portrait de Kojève en cinq tableaux, avant de suivre le fil de la chronologie. Né à Moscou en 1902 sous le nom d’Aleksandr Kojevnikov, le neveu de Kandinsky est le contemporain de la « renaissance philosophique russe », où la critique de la mo­dernité s’élabore dans un climat de renouveau spirituel et sur la base d’une conception transformée de la religion, au moment où se font sentir les premiers soubresauts révolutionnaires. C’est en janvier 1917 que Kojève, à peine âgé de quinze ans, commence la rédaction du Journal d’un philosophe, qu’il poursuivra tout au long de ses années d’études, allant jusqu’à reconstituer certaines des notes qui s’étaient perdues en 1920, lorsque le jeune homme décide d’emprunter le chemin de l’exil, vraisemblablement pour échapper à l’interdiction de poursuivre ses études. S’appuyant sur les cahiers conservés à la BNF, Marco Filoni suit pas à pas l’odyssée de Kojève à travers l’Europe de l’immédiat après-guerre, en même temps que son évolution intellectuelle. Le séjour en Allemagne marque une étape déterminante dans ce périple. Marco Filoni décrit en détail le paysage philosophique de l’époque, dominé par le conflit entre le néokantisme finissant et les premières avancées de l’existentialisme que Kojève découvre en la personne de Karl Jaspers, directeur de la thèse qu’il choisit de consacrer à « la philosophie religieuse de Vladimir Soloviev ». Plus que la réputation de celui qui passait pour « le plus grand des philo­sophes russes », ce qui suscite l’intérêt de Kojève est l’ambition systématique de Soloviev. S’il reconnaît la dette du penseur russe envers l’idéalisme allemand, et en particulier envers Schelling, Kojève s’efforce de mettre en lumière l’originalité de cette tentative de construire une philosophie chrétienne systématique qui n’en serait pas moins capable de donner toute sa place à l’homme. Marco Filoni peut ainsi souligner ce que les nouveaux projets qui voient le jour en France, où Kojève s’installe en 1926, doivent à ces années d’apprentissage à Heidelberg. Si l’épisode des cours sur Hegel était connu, bien d’autres aspects de l’incessante activité de Kojève sont évoqués dans la dernière partie du livre, qui permettent par exemple de mesurer l’ampleur et la précision de la culture scientifique acquise en un laps de temps très court par l’auteur de l’Idée du déterminisme, étude demeurée inédite jusqu’en 1990. Marco Filoni met enfin en évidence l’importance de la contribution de Kojève aux Recherches philosophiques, revue où il publie une série de comptes rendus qui ont fait mieux connaître aux philosophes français les développements les plus récents de la philosophie allemande. Ce travail d’« im­portateur » résume parfaitement l’influence à la fois discrète et décisive qui fut celle de Kojève sur la vie philosophique des décennies à venir. De ce point de vue, il serait dérisoire de vouloir totalement lever le voile sur une vie qui n’a pas fini de fasciner. Mais le mérite irremplaçable de cette monogra­phie est de donner tous les éléments susceptibles d’éclairer l’enfance de ce sage que Kojève n’eut de cesse de devenir, avant et après la fin de l’histoire.

Jacques-Olivier Bégot

Identité et réalité dans le « Dictionnaire » de Pierre Bayle,
Édition établie, présentée et annotée par Marco Filoni, Gallimard, « Bibliothèque des Idées », 115 pages, 13,50 euros.
Le Philosophe du dimanche. La vie et la penséed’Alexandre Kojève, de Marco Filoni, traduit de l’italien par Gérald Larché, Gallimard, « Bibliothèque des Idées », 292 pages, 24,50 euros

N°79 – Février 2011


Machines à coudre et à découdre


Machines à coudre et à découdre

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Tom de Pékin

La rentrée littéraire ne se fait pas sans quelques discours rituels: Une lamentation sur le nombre d’ouvrages publiés et la difficulté pour la critique de se frayer un chemin dans cet océan de papier, le survol n’étant pas autorisé. L’inconscience, l’incompétence, le laxisme, la perte de sens moral – au choix ou en bloc des éditeurs confondant livre et marchandise, épicerie et maison d’édition. L’agonie interminable de la littérature française et les nouveautés qui n’en sont pas. La compassion pour les libraires qui, faute de pouvoir s’offrir un étalage sur le trottoir, sont condamnés à remiser les offices à la cave ou au grenier avant de les retourner à l’expéditeur, etc. Et, sans doute, faudrait-il évoquer la mélancolie des auteurs, les jeunes premiers surtout, le surmenage des attaché(e)s de presse exposé(e)s sans défense aux sonneries des téléphones fixes et portables et les migraines qui s’ensuivent à moins de pratiquer avec constance le yoga. Puis viendraient l’analyse des ventes – toujours en baisse – et la sourde angoisse qu’elle entraîne : y a-t-il encore un avenir pour le livre et la lecture dans notre société ? Enfin, pour couronner le tout, il faut bien sonner le glas des prix littéraires, qui ne sont plus ce qu’ils étaient, et annoncer leur interminable enterrement pour novembre… Tout cela n’invite guère à la gaudriole, à moins d’aimer se vautrer en cachette dans la fosse à purin du nihilisme contemporain. Il n’est pas interdit non plus de prendre le contre-pied de tout ce que je viens d’énumérer et, point après point, d’en montrer les aspects positifs. Ainsi pourrait-on dire qu’il vaut mieux publier beaucoup de livres en gâchant du papier éventuellement, plutôt que de ne rien éditer, chacun de nous a le droit, le temps d’une publication, de se prendre pour Marcel Proust ou Céline… compte tenu des deux adages que les éditeurs ont longuement médités avant de les appliquer : «Qui ne risque rien n’aura toujours que du rien » et « Qui sème à l’automne récoltera au printemps, une année ou l’autre ». Bref, on peut dire une chose et son contraire, et nous aurons des soirées d’hiver animées, des débats et des colloques pour passer le temps.

Deux livres ont d’abord retenu notre attention, aux Lettres françaises : Queer Zone 2. Sexpolitiques, nique le genre, nique la Rép., de Marie-Hélène Boursier, et Gender Trouble, de Judith Butler. Elles définissent le queer comme une théorie qui refuse, et parfois avec une certaine outrance, la division binaire des genres (homme-femme, actif-passif,etc.) en la traversant, en la subvertissant. Ainsi la théorie queer peut-elle intervenir dans les grands débats de société de notre temps : le mariage des homosexuels, l’existence et les droits des transsexuels ou des transgenres, la possibilité de choisir ou d’inventer son sexe, etc. Toutes questions que le queer relie à la lutte des classes et aux oppressions raciales postcoloniales. Il m’a semblé qu’il était important de donner à nos lecteurs les informations nécessaires à une réflexion sur la théorie queer et, ainsi, d’ouvrir le débat. Les propos tenus sur la psychanalyse et le travail de Lacan choqueront sans doute par leur radicalité. On pourra leur répondre. La liberté de penser a tout à y gagner. Il n’y a pas de sujets tabous, sauf à vouloir étouffer le mouvement même de l’intelligence.

Jean Ristat

Août 2004


Barthes: Artiste ou professeur, il faut choisir


Barthes :

artiste ou professeur, il faut choisir

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Tendre de Noir, de Raphaël Boccanfuso.

Dernier ouvrage paru dans la collection « Traces écrites » dirigée par Dominique Séglard qui nous a brutalement quittés au début de cette année, ce volume rassemble tous les paralipomènes du Roland Barthes par Roland Barthes (1975), premier livre de la collection des « Écrivains de toujours » à avoir été rédigé par le sujet même du livre. Un paradoxe bien propre à séduire Barthes, toujours angoissé à l’idée d’être prisonnier de son propre sujet et anxieux de s’identifier à des objets qui le réifient.

Il y a du Gide dans cette bougeotte qui emmenait Barthes toujours ailleurs qu’on ne l’attendait et, sans doute aussi, autre part qu’il n’aurait voulu aller. Un des tout premiers textes de Barthes, Notes sur André Gide et son Journal, remonte à juillet 1942. Mais il aura parcouru une trajectoire inverse de celle de Gide, allant des Nouvelles Nourritures terrestres (je ne puis mettre au centre les plaisirs de l’individu tant que les besoins du collectif n’ont pas été satisfaits) aux Nourritures terrestres (apologie de la libido sentiendi, soit l’assouvissement de tous les désirs sensuels). Parti de ce qu’il appelait son « livre mandala », le Degré zéro de l’écriture (1953), et de Mythologies (1957) où il formule un diagnostic sur la modernité qui atteignait à la radicalité de ses prédécesseurs allemands, tel Adorno, il connaît, au terme de sa vie brutalement interrompue par un accident de la circulation, l’acédie (péché de tristesse), comme en témoigne son dernier livre la Chambre claire. Ses dernières notations recueillies dans Incidents, amères, chagrines et atrabilaires, contrastent avec les tout derniers mots griffonnés par Gide : « Ma propre position dans le ciel, par rapport au soleil, ne doit pas me faire trouver l’aurore moins belle. » Entre les deux, il écrivit bon nombre de livres de professeur, aujourd’hui pour la plupart illisibles.

Il avait tâté de la dureté de la politique, mais avec une honnêteté immense, avait compris que la politique c’est donner la mort et recevoir la mort (la Décision, de Brecht), qu’il était beaucoup trop gentil pour cela et que ce ne serait jamais pour lui, qu’il se contenterait, en politique, de « se faire de la bile ». Robert Voisin, génial éditeur, entre autres de la revue Théâtre populaire, dont Barthes était l’élément le plus brillant, racontait avoir rencontré Barthes à la première de Mère Courage et avoir vu là un homme défait. Héritier récent d’une forge, après une enfance où sa mère tirait le diable par la queue, il venait de s’apercevoir que Brecht appelait un monde où lui, Barthes, n’aurait aucune place.

Les textes ici rassemblés relèvent de ce qu’on a pu appeler « une philosophie de l’inquiétude ». Barthes essaie de saisir son moi qui lui échappe sans cesse, s’accroche à des objets qui, soit sont tout aussi fuyants que son moi, soit grattent désagréablement son épiderme délicat de leur écorce pétrifiée. Il hésite en fait entre deux positions auxquelles il n’a jamais voulu renoncer, l’artiste qui capte l’émanation des choses et hystérise sa sensation, s’aban­donnant, s’échappant, se fuyant, prenant le risque de l’inconnu, et le professeur qui baratte les théories (Marx, Lévi-Strauss, Lacan, Benveniste…) dans l’espoir de produire une théorie personnelle dont l’effet recule au fur et à mesure que le désir de capture s’avance. Sensible, trop sensible pour être professeur, peureux, trop peureux pour être artiste.

Il n’aura pas eu de descendance, ses tristes épigones, qui veillent avec un soin taxidermiste sur la moindre notation ma­nuscrite, se signalent par le degré zéro de l’intelligence critique et, comme dit l’un d’entre eux, estiment qu’il n’est plus temps de songer à la pertinence d’une œuvre, d’une pensée, programme encore bien trop ambitieux, qu’il est déjà bien suffisant d’établir sa cohérence. Barthes méritait mieux que ces raseurs qui nous rappellent la Sorbonne des têtes à barbe carrée. Barthes a été un auteur crucial. Sans lui, il est bien possible que la « French Theory » n’eût pas prise, comme on le dit d’une mayonnaise, pour reprendre une image qu’il affectionnait. La littérature et la linguistique, la philosophie et la psychanalyse, l’eth­nologie et la sociologie, l’esthétique et la politique ne se sont peut-être si bien rencontrées durant les Trente Glorieuses (1950-1980) que parce qu’un homme cultivé, délicat, sensible, les a toutes entraînées dans un tourbillon, renonçant à prendre, à fixer, à s’emparer, au bénéfice d’un « déprendre », « dessaisir », « décevoir », « lâcher prise », adoptant ainsi pour antimot d’ordre une théorie de verbes « qui renvoient à un procès de dérive, à l’esquive de tout pouvoir ». Et, échouant à aborder aux rives de la Vita nuova, à accomplir sa réforme, dont sa rigoureuse procrastination l’aura toujours tenu à honnête distance, il a été aspiré par ce mouvement centripète, qu’il avait mis en branle par une imprudente chiquenaude, dans les eaux glacées de la décennie terrible, dont le spectacle lui aura été épargné, disparaissant ainsi, il faut bien le dire, en même temps que l’ensemble de la culture française. Entre Loti et Taine, il faut choisir.

Jean-François Poirier

Le Lexique de l’auteur : séminaire à l’École pratique des hautes études 1973-1974, suivi de Fragments inédits du Roland Barthes par Roland Barthes. Éditions du Seuil, 422 pages, 25 euros.