Le tigre et le jardinier


Le tigre et le jardinier

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Si l’on veut comprendre les liens étroits qui ont uni deux hommes aussi dissemblables que Clemenceau et Monet, il faut d’abord comprendre qui fut le premier. Il a été un homme politique opiniâtre, qui savait et aimait se faire des ennemis et affichait des idées d’une rudesse ex­trême : c’était un républicain pur et dur, farouche défenseur de la séparation de l’Église et de l’État, un radical sensible aux conditions de travail et de vie des travailleurs, qui a tenté de trouver une entente à la veille de la Commune, a fait cesser les recensements dans les églises, fait nommer le général Boulanger ministre de la Guerre tout en combattant le boulangisme, et a été le meilleur ennemi de Jean Jaurès… Clemenceau a été appelé au pouvoir, durant la Première guerre mondiale en tant que partisan affiché de la guerre à outrance. Cette intense activité journalistique et politique ne l’a pourtant pas empêché de se révéler un amateur d’art très avisé et très audacieux dans ses choix. Il aimait la peinture de Manet et il lui demanda de faire son portrait. Ce n’était pas une commande passée à Cabanel ou à Gérôme ! Et il est devenu l’ami intime de Monet. Cette amitié s’est changée en une passion esthétique. Le Tigre allait le voir à Giverny pendant les moments les plus graves de la guerre mondiale et il lui écrivait des lettres pleines d’amour pour ses créations. Ce que nous révèlent l’excellente biographie croisée d’Alexandre Duval-Stalla et les lettres échangées par les deux grands personnages, c’est une com­plicité profonde. L’homme politique écrit sur l’artiste dans la Justice ou un autre des journaux dont il a eu la charge, et il a des phrases d’une justesse rare, digne d’un connaisseur de haut vol. Il a porté à bras-le-corps le projet des Décorations de Monet, c’est-à-dire du cycle des Nymphéas qui a fini par être installé à l’Orangerie, malgré les atermoiements du peintre et les difficultés de toutes sortes. Cette biographie croisée est pas­sionnante et les relations épistolaires qu’ils ont eues sont d’une rare richesse.

Giorgio Podestà

Claude Monet-Georges Clemenceau, biographie croisée, d’Alexandre Duval-Stalla. « L’Infini », Gallimard, 304 pages, 21 euros.
Georges Clemenceau à son ami Monet, correspondance. RMN, 198 pages, 30 euros.

N°76-Novembre 2010


Le courage de résister


Le courage de résister

Éditorial du 03 novembre 2007

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L’essai d’Alain Badiou, De quoi Sarkozy est-il le nom ?, est un des livres les plus roboratifs que j’ai lu depuis longtemps. Au sens strict du mot, il donne des forces et agit comme une médecine pour l’esprit que la dépression gagne peu à peu lorsqu’il considère la situation politique de la France et, plus généralement, celle du monde. Je ne peux taire mon admiration devant une analyse aussi rigoureuse, incisive et exigeante qui s’applique d’abord à la campagne électorale française des présidentielles pour se conclure – provisoirement – sur le « devenir de la politique d’émancipation, ouvrière et populaire, depuis à peu près deux siècles » et le moment actuel, le moment que nous vivons de l’hypothèse communiste. On comprend aisément, dans ces conditions, qu’il ne s’attarde pas sur ce qu’il appelle « la triade Mitterrand-Chirac-Sarkozy ». L’ouvrage d’Alain Badiou n’est pas d’ordre journalistique : il part de l’actualité pour inscrire sa réflexion sur les circonstances dans l’Histoire. Il s’agit donc d’un travail philosophique qui est proposé à notre sagacité. Il n’a rien de commun avec l’agitation médiatique dans laquelle le pouvoir en place veut nous étourdir et nous empêcher de penser. Il fait appel à notre intelligence, à notre raison, pour nous débarrasser des « affects dominants ». C’est pourquoi il analyse d’abord la peur et plus précisément « l’enchevêtrement contradictoire de deux types de peur » que les dernières élections ont convoquées : la peur des privilégiés, «conservatrice et crépusculaire », la peur des étrangers, des ouvriers, des jeunes de banlieue, des musulmans, des noirs, etc., « qui crée le désir d’avoir un maître qui vous protège » avec toutes ses variations policières et une autre peur, « une peur seconde », dérivée de la première, qu’exploite, à des fins électorales, le Parti socialiste. Alain Badiou montre que pour « les deux camps électoraux » il y a un consensus total sur de nombreux problèmes comme la Palestine, l’Iran, l’Afghanistan, le Liban, l’Afrique… Et il fait preuve d’une ironie mordante : « Puisqu’on est peur contre peur, nous devons comprendre que les seules interrogations émouvantes sont du type : doit-on avoir plus peur du balayeur tamoul que du flic qui le pourchasse ? ou : le réchauffement de la planète est-il ou non plus périlleux que l’arrivée de cuisiniers maliens ? Ainsi va le cirque électoral. » Nous touchons là avec cette dernière expression à l’un des points importants de la réflexion d’Alain Badiou : « Le vote est une opération de l’État. » Sarkozy, chef de l’État, « aura les mains libres, parce que dès que l’État a été investi par la peur, il peut librement faire peur. » Ainsi l’illusion principale aujourd’hui est celle qu’entretient la gauche en général, Ségolène Royal en particulier ; pour éviter, explique t-il « le flic agité comme maître du jeu », Ségolène Royal fait confiance à la peur de la peur. « Mais non ! Vous aurez la peur et le flic. » Il peut donc dénoncer le faux choix auquel nous sommes conviés et par là le vote : il faut rejeter nos illusions, « nier catégoriquement que le vote soit l’opération d’un choix véritable » et donc se tenir à distance de l’État.

Il dénonce, à juste titre me semble t-il, « une survenue immonde, un coup frappé sur la structuration symbolique de la vie politique française ». La victoire de Sarkozy « révèle le caractère intrinsèquement obsolète de tout repérage issu de la dernière guerre mondiale, le repérage droite-gauche ». Ce repérage vient sans doute de bien plus loin dans la vie politique de notre pays. Peu importe. Il a beau jeu de décrire la nostalgie des « sincères gens de gauche » pour « les temps de repérage clair ». Il a raison de se moquer des « rats de gauche » ou présumés tels qui « abandonnent les navires du vieux monde ». Et il voit dans les manoeuvres de rassemblement de Sarkozy « une logique du parti unique ». « Dès lors que tout le monde accepte l’ordre capitaliste, l’économie de marché et la démocratie représentative (…) pourquoi monter la fiction des partis opposés ? » Tout le monde ? Est-ce que les communistes français par exemple acceptent l’ordre capitaliste ? Passons. Reste la question de la démocratie parlementaire et du suffrage universel : « Je dois vous dire que je ne respecte absolument pas le suffrage universel en soi, cela dépend de ce qu’il fait. » Certes des « majorités qualifiées » ont légitimé Hitler, Pétain, la guerre d’Algérie, l’invasion de l’Irak. Qu’en aurait-il été de l’abolition de la peine de mort si on l’avait soumise à référendum ? Badiou définit les élections comme étant « incorporées à une forme d’État, le capitalo-parlementarisme, appropriée à la maintenance de l’ordre établi… »

Le travail de Badiou ne laisse pas indifférent. Il provoque souvent mais, dans la plupart des cas, ses propositions donnent à réfléchir. Le grand mérite de son essai est d’ouvrir le débat sur des thèmes qui sont présentés dans l’idéologie dominante comme hors de questions, des vérités éternelles : le suffrage universel, la démocratie représentative, la démocratie elle-même, etc.

Dans la troisième partie de son ouvrage, il énumère les 8 points qu’il faut tenir : 1. « Assumer que tous les ouvriers qui travaillent ici sont d’ici, doivent être considérés égalitairement, honorés comme tels, et singulièrement les ouvriers de provenance étrangère. » 2. « L’art comme création (…) est supérieur à la culture comme consommation. » 3. « La science, qui est intrinsèquement gratuite, l’emporte absolument sur la technique. » (…) 4. « L’amour doit être réinventé, mais aussi tout simplement défendu. » (…) 5. « Tout malade qui demande à un médecin d’être soigné doit l’être (…) sans aucune condition. » (…) 6. « Tout processus qui est fondé à se présenter comme le fragment d’une politique d’émancipation doit être tenu pour supérieur à toute nécessité de gestion. » 7. « Un journal qui appartient à des riches managers n’a pas à être lu par quelqu’un qui n’est ni manager, ni riche. » 8. « Il y a un seul monde. »

Ce dernier point est l’un des plus importants. Il y a un seul monde est une phrase performative. « Il faut renverser l’idée dominante de l’unité du monde par les objets, les signes et les élections, idée qui conduit à la persécution et à la guerre. L’unité du monde est celle des corps vivants et actifs, ici et maintenant. » Ce « monde unique est précisément le lieu où existe l’infinité des différences ». On comprend qu’affirmer l’unité du monde, aujourd’hui, s’oppose à la théorie réactionnaire de « l’intégration », à la politique des murs qu’on élève un peu partout : entre Israéliens et Palestiniens, à la frontière du Mexique et des USA, entre l’Afrique et l’Espagne.

Il faut aujourd’hui, en ce moment de l’histoire, du courage. Alain Badiou consacre de belles et fortes pages à la définition du courage. « La matière première du courage c’est le temps. » Il faut donc tenir, ce qui veut dire ne pas retourner aux moeurs anciennes. On a reçu un coup avec l’élection de Sarkozy et on a un sentiment d’impuissance. Il est donc nécessaire dans la désorientation générale de « s’orienter localement, point par point ». Sarkozy est le nom de cette désorientation des consciences. Et sans dire que Sarkozy ressemble à Pétain, Badiou montre que les racines inconscientes de la subjectivité de masse qui l’a porté au pouvoir sont le pétainisme, qu’il fait commencer avec la Restauration en 1815. On lira avec profit ces pages sur le travail (travailler plus pour gagner plus), la « crise du monde », le « déclin », les expériences étrangères (les étrangers font mieux que nous, Bush ou Blair, par exemple). Si on ne dit plus clairement qu’il faut en finir avec les Arabes et les Africains, on suggère qu’ils sont loin de nous valoir… Travail, famille, patrie, en somme ! Ainsi donc « tout courage est le courage de ne pas être pétainiste ».

Enfin deux chapitres passionnants vont clore l’essai : l’hypothèse communiste doit-elle être abandonnée ? Question à laquelle il répond que le communisme est la bonne hypothèse. L’histoire de l’hypothèse communiste et son moment actuel montre que nous sommes dans « une nouvelle période intervallaire, une période de triomphe apparent de l’adversaire ». L’hypothèse communiste a connu deux séquences. La première voit sa mise en place (1792, 1871) et se termine par l’échec de la Commune. La seconde va de 1917 à 1976. On peut discuter sur cette date, pourquoi pas 1989, année où tombe le mur de Berlin et par voie de conséquence s’effondre l’URSS ? Peu importe. Dans cette seconde séquence, il s’est agi de réaliser l’hypothèse communiste. Le Parti s’est révélé « inadéquat à assurer la durée réelle et la transformation créatrice de l’hypothèse communiste ». Après l’échec soviétique « incapable de construire un État de dictature du prolétariat au sens de Marx, soit un État organisant la transition vers le non-État », l’échec de la Révolution culturelle en Chine et Mai 68 en France, que faire ? Dans cette période intervallaire, il faut, nous dit Badiou, réinstaller l’hypothèse communiste dans le champs idéologique et militant.

Jean Ristat

De quoi Sarkozy est-il le nom ?, Alain Badiou, Editions Lignes, 158 pages, 14 euros.