Un Roberto Zucco entre ciel et terre

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Corps massif et regard doux dans un visage difficile à déchiffrer, Pio Marmaï a tout d’un animal traqué. Dans la scénographie spectaculaire conçue par Anouck Dell’Aiera pour Richard Brunel, directeur de la Comédie de Valence, il incarne d’emblée le héros de l’ultime pièce de Bernard-Marie Koltès (1948-1989)… Par Anaïs Héluin Continuer la lecture

N° 132 – Les Lettres Françaises du 10 décembre 2015

LF 132


Au sommaire : Pasolini, par René de Ceccatty et Didier Pinaud ; Francis Wolff, par Nicolas Dutent et Aliocha Wald Lasowski ; Koltés, par Jean-Pierre Han et Anaïs Héluin ; Hurricane Carter, par Amina Damerdji ; Jack Kerouac, par Christophe Mercier ; Roger Vailland, par Marie-Thérèse Eychart ; Guillaume Apollinaire, par Victor Blanc ; Lénine, par Baptiste Eychart… Pour téléchargez le numéro, cliquez ici.


Anne Ubersfeld, une amie du théâtre


Anne Ubersfeld, une amie du théâtre

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Militante, enseignante et « spectatrice professionnelle », convaincue de la « socialité de l’art » (« C’est nous tous », disait-elle…), Anne Ubersfeld fut tout cela, indéfectiblement, et le restera pour ceux qui l’ont connue ou l’avaient ne serait-ce qu’une fois croisée, au foyer d’un théâtre, avec François, dont la voix sonnait haut et fort aux entractes.

Interdite de concours sous l’Occupation par les lois raciales et à ce point « enragée » que toute peur l’avait alors quittée, elle était entrée en résistance au côté de Pierre Courtade. Devenue communiste en 1943, parce que c’était la « seule espérance possible d’un changement de société », elle le resta jusqu’en 1980, regrettant alors que le Parti ne s’engage pas davantage dans la défense des immigrés. Elle avait entre-temps tenu la chronique théâtrale de France nouvelle. Agrégée en 1946, elle enseigna quinze ans à Rouen, puis à Paris, avant d’être appelée par Bernard Dort au Centre d’études théâtrales de Paris-III. Elle « adora » l’enseignement, au lycée comme à l’université. Joignant la pratique à la théorie et pour autant que le « théâtre ne prend sens que sur la scène », elle ne réalisa pas moins de dix-neuf mises en scène avec les élèves et les étudiants, auxquels elle apprenait parallèlement à « lire le théâtre », quitte à regretter que des demi-habiles aient par la suite instrumentalisé sa démarche au point de la rendre méconnaissable. Elle n’entendait pas séparer « histoire littéraire » et « sémiologie » et le prouva dans sa thèse, le Roi et le Bouffon, où le théâtre de Victor Hugo (qui « raconte » la solitude de l’homme, la conscience individuelle en face du social, sa faiblesse…) était, pour la première fois, pris au sérieux. Elle avait, disait-elle, toujours aimé Hugo, et tout lu de lui entre huit et onze ans. Elle était des plus assidues au séances du Groupe Hugo, à l’université de Paris-VII.

Sa passion du théâtre lui venait de la découverte, en 1930, de Peer Gynt, dans la mise en scène de Lugné-Poe, mais les « grands du théâtre » étaient selon elle et pour notre siècle Beckett, Brecht et Claudel, suivis plus près de nous par Vinaver, Koltès et Jean-Luc Lagarce. Cela aux dépens de Sartre, dont la phrase lui paraissait « écrite » plutôt que « verbale », et manquer par là de « possibilités de communication », le théâtre étant le lieu où il convient de laisser « parler le désir », où ce sont « des corps qui parlent ». D’où l’importance, aussi, de la « matérialité des signes », et, par exemple, des didascalies. Après un hommage à Koltès, Anne Ubersfeld, « claudélienne depuis ses quinze ans », a consacré son dernier livre à Paul Claudel, « poète du XXe siècle ». Peut-on aimer Brecht et Claudel, ensemble ? Sans doute, si l’on veut bien admettre que ce n’est pas du « théâtre à idées ». Le théâtre procède, en effet, par « dénégation », c’est-à-dire que pour dire quelque chose dans le domaine du théâtre il faut « fabriquer une métaphore », ce que Brecht avait parfaitement compris : « Mère Courage, ce n’est pas le Manifeste du parti communiste ». Point n’est besoin non plus d’être catholique pour mettre en scène Claudel, si bien placé lui-même pour comprendre ce que c’est que la dénégation théâtrale. Cela reste à méditer : il y va de nos rapports avec la vie et la mort.

Bernard Leuilliot

N°76 Novembre 2010