Victor Klemperer : Destin d’une littérature européenne


Destin d’une littérature européenne

***

 

En 1929, Victor Klemperer livrait à la revue Logos un essai intitulé « Littérature universelle et littérature européenne», que les éditions Circé publient aujourd’hui de nouveau. Klemperer y retrace le développement de l’idée d’une littérature universelle par l’étude des rapports que les auteurs entretinrent avec cette notion au fil des époques.

Les Lettres Françaises, revue littéraire et culturelle

Victor Klemperer, éditions Circé

Ce fut Goethe qui, le premier, dépassa le concept de littérature universelle formulé par Herder, pour porter ainsi à la conscience générale « quelque chose qui se développa par la suite : la littérature européenne ». Cette littérature continentale se divisa plusieurs fois et elle fut enrichie par des peuples toujours plus nombreux au cours du XIX ème siècle, “mais dans son coeur, qu’importe le lieu où on l’écoute battre, résonne les mots “franco-allemand”. Cette conscience de soi se brisa sur la catastrophe de la première guerre mondiale. “Dans chaque pays, des esprits simplistes tentèrent de restreindre plus étroitement les limites aux frontières nationales, comme c’était le cas avant, en rejetant la responsabilité du désastre naissant sur tel ou tel étranger”. En écrivant ces mots, Klemperer pressent-il que la catastrophe va se reproduire ? Ces échanges répétés, ces aller-retour entre Voltaire et Lessing, entre Lumières et Aufklärung sont-ils une manière de conjurer le souvenir de la guerre mondiale et de prévenir sa répétition ? “Le déchirement des peuples entre eux fut terrible. Tout ce que l’Europe semblait protéger en elle, tout ce qui avait été célébré des milliers de fois comme le but à atteindre, fut anéanti, frappé par le mensonge, tant et si bien qu’un petit groupe international entreprit de déclarer la guerre à toute la raison humaine, de la contrarier et de la nier avec des mots et des bruits insensés”.

C’est dans cette phrase que l’on distingue la préoccupation profonde de Klemperer. Pour lui, le concept de littérature universelle n’aurait jamais été créé sans retour à l’Antiquité – retour à ne pas entendre dans un sens exclusivement esthétique : « Ce fut, sur le plan philosophique, une libération du dogme médiéval de la transcendance ». Mais si le naturalisme de la Renaissance « considérait que l’homme naturel était bon, sans pour autant être d’avis que l’homme de nature fût meilleur que l’homme de culture », « jamais il ne vint à l’esprit des naturalistes de la Renaissance que cette vénération de la nature pût être synonyme de répression ou même de négation du culturel et du spirituel ; que l’homme naturel qu’on aurait aimé former ou rétablir en soi-même fût un homme naturel dominé par ses pulsions ». Les Lumières qui avaient donné  à l’homme « sa liberté dans le monde terrestre »  en privilégiant la raison, le « ligotèrent sur Terre » en négligeant un peu le sentiment, qui mit ainsi en place au XVIIIè siècle une contre-attaque plus vive que ne l’avait été l’attaque,  « car la raison de la Renaissance avait su utiliser les forces du sentiment sans jamais les exclure ni les nier, alors que là, le sentiment commençait à voir en la raison un ennemi. »

Les romantiques conservèrent le rêve d’un âge d’or d’une humanité primitive, heureuse et poétique, sans réussir à reprendre à leur compte celui d’un avenir éclairé par les lumières de la conscience et de la raison. Pour Klemperer, le rétrécissement du concept originel de Herder et de Goethe montre les faiblesses du Sturm und Drang, « qui ne fut qu’une période “pythique” récemment révolue . Une doctrine qui ignore la raison ne peut embrasser le concept de littérature universelle, parce qu’en visant à penser le concept de poésie en pur concept, elle l’amoindrit à cause de ce fort besoin de pureté ».

Les Lettres Françaises, revue littéraire et culturelle

LTI, la langue du Troisième Reich

La scène était dressée pour que la catastrophe recommence. Klemperer, qui était juif, survécut miraculeusement au Troisième Reich, en Allemagne. Ses notes de philologue glanées clandestinement lui fourirent, à l’armistice, le matériau d’une étude de la langue du Troisième Reich, Lingua Tertii Impiri (LTI) dans laquelle il notait, confirmant ainsi son intuition vieille de dix ans : « J’ai déjà nommé la racine allemande du nazisme, c’est le romantisme rétréci, borné et perverti », le romantisme « kitsch » : « Schau (vision), mot sacro-saint du cercle de Stefan George, est aussi dans la LTI un mot culte, tandis que ‘système’ est sur la liste des horreurs, à côté d’  ‘intellectuel’ et  ‘ d’objectivité’. »

Sébastien Banse

 

Victor Klemperer, Littérature universelle et littérature européenne, traduit de l’allemand par Julie Stroz, Editions Circé, 121 pages, 14 euros.

Hermann Scherchen


Hermann Scherchen

***

Quand on écrira l’histoire de l’art de conduire les orchestres, nul doute que le chapitre consacré à Hermann Scherchen ne soit des plus riches. En effet, une série d’enregistrements récents rappelle que ce chef d’orchestre est un des principaux acteurs de la vie musicale du XXe siècle. Sous l’impulsion de Myriam Scherchen et de René Trémine, la firme Tahra présente au public, dans des pressages qui bénéficient des plus récentes techniques de restauration du son, quelques-uns de ses concerts. Dans tous, on peut entendre une leçon de musique, qu’il s’agisse de l’Art de la fugue, de Bach, de la Messe selon saint Matthieu, des symphonies de Beethoven, ou de partitions de compositeurs du XXe siècle comme Schoenberg, Dessau, Haba, Nono, Maderna, Varèse, Xenakis et tant d’autres, dont Scherchen a été un ardent défenseur. Sa passion pour faire connaître les nouveautés de son temps n’est pas dissociable de son travail sur les classiques. Ces deux pôles de son activité sont complémentaires et étroitement imbriqués. Ils doivent beaucoup à ses études sur l’acoustique, à ses réflexions théoriques et à ses propres essais de composition.

Sa carrière s’est largement déroulée en marge du bruit médiatique et des opérations commerciales. Elle fut ponctuée de scandales, par exemple à Berlin, en 1912, avec la Symphonie de chambre, de Schoenberg, ou lors de l’audition, à Paris, de Déserts, de Varèse. Face à l’intolérance d’un certain public, son attitude est à rapprocher de celle de Klemperer, de Bruno Walter, de Désormières, de Furtwangler. Elle n’a rien à voir avec celle de Karajan, Scherchen ayant toujours privilégié la dimension spirituelle et sociale de la musique, se souciant comme d’une guigne du vedettariat et de ses paillettes.

La place manque pour raconter sa vie. Elle touche au roman tant il s’est impliqué dans d’innombrables combats pour promouvoir une musique participant aux grandes espérances de son temps. Deux anecdotes donneront une idée de sa personnalité. De sa captivité en Russie, il rapporta, en 1917, des chants révolutionnaires qu’il fit éditer et jouer. Les nazis les ayant pris et travestis, il osa leur faire un procès avant de s’exiler, en 1933. Plus tard, parce qu’il avait participé au Printemps musical de Prague, en 1946, une cabale politique l’obligea à quitter la Suisse. Il dut affronter des accusations comminatoires comme celles de Schoenberg, ce même Schoenberg qu’on n’avait guère connu très pugnace à l’endroit du régime nazi. Il n’en continua pas moins à jouer ses oeuvres. Pour plus de détails, le mieux est de se tourner vers Mes deux vies, ses Mémoires éditées par les Éditions Tahra dont nous publions un extrait.

Kurt Weill et Emmanuel Conquer (violoniste et chef d’orchestre) complètent ce trop bref portrait d’un musicien dont l’oeuvre est plus que jamais d’actualité.

François Eychart

Remerciements à Myriam Scherchen et à René Trémine.

Décembre 2010 – N°77