Kandinsky, le peintre errant


Kandinsky, le peintre errant

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L’exposition de Vassili Kandinsky au Centre Pompidou est exemplaire autant pour le choix des oeuvres que pour leur disposition dans l’espace. Elle nous fournit un excellent compendium de son aventure artistique. Le catalogue contient plusieurs essais de qualité, comme ceux de Riccardo Marchi (Kandinsky et Der Sturm), d’Angelika Weissbuch (Kandinsky et Dresde dans les années 1920) et de Matthias Haldemann (Théâtre de l’image, l’abstraction de l’abstraction de Kandinsky). Le paradoxe de la vie de Kandinsky est sans aucun doute son errance.


revue culturelle et littéraire Les Lettres Françaises

Tache Rouge II - Kandinsky

Elle commence à Munich en 1896, quand il quitte sa Russie natale. À cette époque, la capitale bavaroise est un des plus importants centres culturels en Europe. La Sécession, explique Mezger, y a joué un rôle majeur dans l’effervescence créative qui s’y déroule. En 1909, il participe à la Neue Kunstelersvereingung Münchenet, deux ans plus tard, il est l’un des fondateurs du Blaue Reiter. Ce Cavalier bleu qui est l’un des groupes les plus passionnants en Europe. Il postule son oeuvre entre une figuration où lignes et couleurs se dissocient et les prémices de l’abstraction. Ses Improvisations se développent pendant les années suivantes en accentuant toujours plus la relation entre la dynamique de l’abstraction en relation avec la musique. Deux voyages ont contribué à l’évolution de sa pensée de la déconstruction progressive du sujet : le voyage en Tunisie à la fin de 1904 et au début de 1905 en compagnie de Gabriele Münter. Comme Klee, Macke, Marc, Matisse, l’Afrique du Nord lui permet de procéder à des métamorphoses audacieuses de son style. Son séjour à Paris en 1906 lui fait découvrir l’univers plastique des fauves. Les Improvisations de 1911 prouvent qu’il a franchi un cap décisif que symbolise Lyrique. Les relations avec les membres du Cavalier bleu constituent une émulation essentielle. Et il n’a pas peur de faire face à de féroces polémiques en 1912. À la fin de 1914, il part en Russie. Quand la révolution éclate, il s’engage avec passion dans la réforme de l’éducation artistique en devenant le directeur de l’Izo. Il participe en 1920 à la fondation de la culture artistique, l’Inkhouh, avec Rodtchenko, Stépanova et d’autres artistes d’avant-garde. Il ne cesse de multiplier les expériences plastiques qui le conduisent à peindre la Tache rouge n° 2. Son omniprésence, le cumul de ses charges lui valent l’aversion de ses collègues. Ils se révoltent aussi contre sa conception de l’art, trop subjective. Ils créent une institution parallèle à l’Inkhouh, le « groupe de travail de l’analyse objective ». Il est finalement évincé de l’Inkhouh. Il a néanmoins le temps de faire une grande rétrospective à Moscou et fonde l’Académie russe des sciences artistiques en 1921. L’exposition « 5 X 5 = 25 » remet en cause la peinture de chevalet : Kandinsky est de plus en plus isolé. Profitant de sa position, il propose d’organiser une exposition germano-russe à Berlin. Il part à Berlin avec douze toiles roulées. Il ne retournera plus jamais dans sa patrie. Walter Gropius le prie d’enseigner au Bauhaus de Weimar, qu’il ne quitte qu’en 1933, et va se réfugier en France, son dernier pays d’asile…

Giorgio Podestà

 

« Kandinsky », Centre Pompidou, jusqu’au 10 août. Catalogue : Centre Pompidou, 360 pages, 44,90 euros.

Munich, de Rainer Metzger, Hazan, 400 pages, 35 euros.

Kandinsky, sa vie, de Brigitte Hermann, « Bibliothèque », Hazan, 440 pages, 15 euros. 

Kandinsky, le peintre de l’invisible, d’Olga Medvedkova, « Découvertes, » Gallimard, 50 pages, 8,40 euros.

 

N° 59 – Les Lettres Françaises du 9 mai 2009


Gérôme et l’invention de l’Orient


Gérôme et l’invention de l’Orient

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Jean-Leon-Gérôme-Caravane

Dans son petit ouvrage trop superficiel, le Salon et ses artistes, Claire Maingon, ne consacre pas un chapitre à la question de l’orientalisme. C’est très regrettable, car Théophile Gautier a célébré, avec la présentation au Salon de 1834 du tableau de Prosper Marilhat (1811-1847), la Place de l’Esbekieh au Caire, l’avènement d’un genre nouveau. L’Orient avait déjà fait son entrée dans la peinture au XVIIIe siècle, puis avec Delacroix et tous les artistes du panhellénisme pendant la violente guerre de libération contre les Ottomans. Enfin, Ingres y a sacrifié de manière fantasque avec ses superbes odalisques et son Bain turc. De plus en plus d’artistes effectuent le voyage en Orient, Alexandre Decamps (1803-1860) connaissant la gloire pour ses sujets turcs. L’exposition de Bruxelles donne une excellente idée de tous les aspects de l’orientalisme, en partant de l’expédition de Bonaparte en Égypte (fondamentale dans une recréation du goût après le néoclassicisme) jusqu’au début de l’art moderne, où l’on voit à quel point chez Matisse, Kandinsky, Klee, Macke, le voyage en Orient a profondément marqué leur démarche esthétique et a souvent été le point de départ de leur quête moderniste.

On regrettera que des artistes plus anciens comme Jean-Étienne Liotard (1702-1789), Jean-Baptiste Vanmour (1671-1737) ou Antoine-Ignace Melling (1763-1831) n’aient pas été présentés ici, car l’amour des peintres pour ce qu’on appelait « l’Orient » est né et s’est développé surtout sur les rives du Bosphore. Mais le choix est excellent et permet de comprendre les différentes orientations qui se sont fait jour dans ce nouveau genre : les passionnées, comme celles de John Frederick Lewis qui vécut longtemps en Égypte ou d’Horace Vernet qui a accompagné le corps expéditionnaire français en Algérie ; les artistes qui ont fait le voyage pour une raison précise, comme le peintre préraphaélite William Holman Hunt (1827-1910), très religieux, qui est allé peindre la Terre sainte en 1854 pour en rapporter plusieurs versions de son Bouc émissaire ; enfin, les opportunistes, dont Jean-Léon Gérôme (1824-1904) est l’un des plus célèbres. Élève d’Ingres et de Delaroche, académicien devant l’Éternel, Gérôme se révèle très doué sur le plan technique, mais sans le moindre esprit créateur. On retrouve chez lui les qualités du dessin académique, comme on peut le voir au musée des Beaux-Arts de Bordeaux, mais aussi ses limites tragiques, qui ne portent aucune possibilité de nouveauté dans l’expression. Comme beaucoup de peintres plus ambitieux sur le plan social que sur le plan artistique, il a cherché sa voie et surtout des sujets porteurs. Pour beaucoup d’entre eux, Rome a été la panacée. Ce fut le cas d’Alma Tadema, d’Edward Poynter et bien sûr de Gérôme, qui s’est complu dans les scènes de jeux du cirque et de combats de gladiateurs. Il s’est rendu en Égypte avec le sculpteur Bartoldi en 1855, puis y est retourné trois ans plus tard. Il s’est appesanti sur les scènes scabreuses, en particulier la vente des belles esclaves, les harems et le bain des femmes, en somme tout ce qu’il n’a pu voir mais qui faisait rêver de l’autre côté de la Méditerranée, se spécialisant aussi dans les scènes pittoresques – l’Almée, des Derviches tourneurs… Mais jamais, il n’est parvenu à rendre l’une d’elles véridique, émouvante et vraie sur le plan pictural…

Gérard-Georges Lemaire

Gérôme : de la peinture à l’image, de Laurence des Cars. Éditions Gallimard, « Découvertes hors-série », s. p. ; 8, 40 euros.
Le Salon et ses artistes, de Claire Maingon. Éditions Hermann, 178 pages, 24 euros. « Nus académiques », musée des Beaux-arts, Bordeaux. Catalogue : l’Académie mise à nue. Beaux-Arts de Paris Éditions, 120 pages, 20 euros.
« De Delacroix à Kandinsky : l’orientalisme en Europe », palais des Beaux-Arts, Bruxelles, jusqu’au 9 janvier 2011.
Catalogue : Hazan, 320 pages, 39 euros. « Jean-Léon Gérôme, l’histoire en spectacle », musée d’Orsay, jusqu’au 23 janvier 2011. Catalogue : Skira/ Flammarion, 384 pages, 49 euros.
N° 77 Décembre 2010