Foucault, la « vraie vie » et les Grecs


Foucault, la « vraie vie » et les Grecs

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Frédéric Gros, éditeur du Courage de la vérité, présente la dernière série de cours

donnés par Foucault au Collège de France en 1984.

 

Comment situer ce cours dans le contexte des derniers travaux de Foucault ? Plus précisément, comment s’articule-t-il, d’une part, au cours de l’année précédente sur « le gouvernement de soi et des autres », dont il est le second volet, et, d’autre part, aux derniers volumes de l’Histoire de la sexualité ?

Frédéric Gros. Le cours de 1984 se présente dans le prolongement immédiat de celui prononcé en 1983. Le thème retenu était celui de la parrêsia, un terme grec dont Foucault souligne l’importance dans la pensée politique grecque. La parrêsia signifie le « dire-vrai », le « franc-parler », le « courage de la vérité ». L’obligation à dire la vérité est un thème évidemment important dans l’ensemble de la philosophie occidentale, mais il est surtout présent dans la pensée morale, sous les formes, par exemple, de l’interdiction du mensonge ou de l’exigence de sincérité. Par exemple, on trouve dans la morale de Kant la démonstration de l’immoralité du mensonge. L’originalité de Foucault fut d’étudier comment ce souci de vérité fut d’abord pensé par les Grecs dans un horizon politique : celui de la prise de parole publique dans un cadre démocratique. La parrêsia, c’est la vertu du citoyen qui assure le bon fonctionnement de la démocratie en exprimant publiquement et courageusement son idée du bien commun, au risque même de heurter, de blesser. La parrêsia, c’est l’antidémagogie, et l’idée de Foucault, c’est de montrer qu’on ne peut pas, comme le fait Habermas, se contenter de définir la démocratie par des règles formelles de consensus, mais qu’il existe un êthos démocratique.

Pourquoi Foucault consacre-t-il une place majeure aux cyniques, longtemps négligés par les historiens de la philosophie ?

Frédéric Gros. Foucault redonne en effet aux cyniques une place déterminante dans l’histoire de la philosophie, puisqu’il finit presque par construire le cynisme et le platonisme comme les deux branches de l’alternative originaire de la philosophie. Le platonisme construit l’idée de la vérité comme substance de l’âme, fondement du logos, défi pour la pensée, essence d’un monde éternel, transcendant, intelligible. Le cynisme, de son côté, se donne une idée de la vérité comme défi posé à la vie, travail éthique sur soi, et appel à la transformation du monde. Il s’agit donc, avec le cynisme, d’explorer une voie de la philosophie qui ne serait pas pure élaboration spéculative d’un système, discours vrai sur le monde, mais un ensemble de propositions pratiques offertes aux sujets pour transformer leur existence et changer le monde.

Dans ce contexte, Foucault développe le thème de la « vie militante » comme forme de vie pleinement philosophique. Est-ce ainsi qu’il concevait finalement son propre rapport à la politique ?

Frédéric Gros. Il est à la fois difficile et tentant de relier les études précises de Foucault sur des textes grecs à son engagement politique. Il est certain en tout cas que la philosophie, envisagée dans la lumière projetée par l’examen des sagesses anciennes, implique une prise de parole publique et risquée, un engagement. Mais cet engagement doit s’accompagner d’un travail sur soi et d’une modification de son mode de vie. Le problème posé dans ce cours est celui de la « vraie vie » : qu’est-ce qu’une vraie vie et comment se fait-il que toute existence authentique soit en même temps toujours marginale ? C’est que la vérité n’est pas ce qui fait consensus, mais ce qui provoque et ce qui inquiète.

Entretien réalisé par Jacques-Olivier Bégot

 

N°58 – Avril 2009

 


Un philosophe de la Renaissance

Un philosophe de la Renaissance

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«Dans René, il y a renaît », dit-il volontiers. On ne saurait le classer dans les Anciens ni dans les Modernes, ou plutôt il a sa place chez les uns et chez les autres : des premiers, il a les moeurs, où la fidélité a pour voisins le sérieux (son séminaire à Paris- VIII est un des plus « tenus » du département de philosophie) et le courage ; des seconds il a la témérité et le caractère presque fantasque de la mode, mais d’une mode qu’il faudrait masculiniser et écrire « un mode », tout en lui gardant sa charge de « caprice », un mode qui ne serait d’ailleurs qu’à lui, ce qui exclut tout conformisme de l’anticonformisme, toute grégarité.

Nous étions quelques-uns à avoir vingt ans en 1971, à une époque où l’on rencontrait les maîtres en toute simplicité au Quartier latin, au 69, rue Saint-Jacques, par exemple, un café arabe. René Schérer souffrait depuis son jeune âge d’une surdité (qui a progressivement régressé au fur et à mesure que les prothèses auditives se perfectionnaient), qui lui faisait magnanimement répondre des choses ô combien intelligentes à nos questions bêtasses qu’il transformait en un sens qui nous remplissait d’orgueil.

Il était pour nous l’impeccable philosophe universitaire (c’était l’époque où l’Université existait encore) avec une magnifique diction un peu sentencieuse, qui avait voulu s’émanciper d’une discipline sclérosée, la philo, par la phénoménologie, et par une réflexion sur la communication (Structure et fondement de la communication humaine). Mais il avait commis depuis un pas de côté pour tomber nez à nez avec un étrange personnage, certes pas un inconnu qui, fou au Palais-Royal, attendait quelque chose de beaucoup plus précieux qu’un mécène capable de réaliser son phalanstère, un homme capable de le penser : Charles Fourier.

Deux âmes habitent en son corps, celle du philosophe rigoureux qui déploie l’idée au rythme d’une prose progressant avec une logique imperturbable sans les afféteries dont ses confrères étaient à l’époque prodigues, et aussi celle d’un artiste, qui ne transparaît peut-être nulle part mieux que dans les pages de l’Âme atomique, hélas depuis longtemps épuisé. Écrit en collaboration avec son ami Guy Hocquenghem, c’est sans doute son plus beau livre avec Zeus hospitalier (d’une actualité si brûlante à l’heure où l’inhospitalité la plus revêche donne le ton). Il est consacré à la couleur chez l’enfant selon Benjamin. L’enfant colore le monde avant de le dessiner.

Walter Benjamin que nous venons d’évoquer parlait des idées en émettant cette réserve : « Si tant est qu’“idée” ait un pluriel. » Dans un texte, ou une conférence de René Schérer, il y a toujours une idée qui surgit unique à chaque fois en son apparition. Ainsi l’ai-je entendu faire cinq conférences « différentes » en Algérie sur l’hospitalité, sans un papier, sans l’ombre d’une hésitation, en un laps de temps très court, sans jamais qu’on entende de répétition.

Un homme parfait ? Non point ! « Grincheux » comme il n’est pas possible, pour reprendre l’adjectif par lequel il aime à se désigner. Il est certain que pour un esprit aussi méthodique lié à une imagination aussi vive, le monde n’est qu’une perpétuelle imperfection qui fait fuser les propositions d’améliorations de toutes sortes, un jaillissement qui ne permet naturellement pas, sous peine d’être immédiatement tari, de tolérer la contrariété que procurent d’autres initiatives divergentes d’amendement. Car la moindre insistance en ce sens déclenche alors, chez lui, une juvénile colère. C’est bien de ce tyrannique attachement à la passion de perfection que René Schérer tire une puissance d’indignation aussi forte. Et quand fut venu, pour beaucoup, le temps de passer du « col Mao au Rotary club», pour reprendre le titre d’un livre de son cher Guy Hocquenghem, il sut toujours se tenir sur l’Aventin des non-réconciliés. À côté de trois colonnes hideuses parues dans le quotidien Libération qui appelaient à « une guerre requise » contre l’Iraq, une frêle colonne cosignée par Gilles Deleuze et René Schérer dénonçait « une guerre immonde ». Conservant le même encrier où la plume trempée dans le savoir ne tresse jamais de guirlandes pédantes, René Schérer parle, en conclusion de l’article « Autosatisfaction » qu’il a donné au Dictionnaire critique du “sarkozysme” qui constitue le numéro 33 (octobre 2010) de la revue Lignes, de la parfaite conformité du président avec les trois règles, déjà relevée par Kant, les plus ternes du pouvoir quand il se fait cynique : « Si fac excusa (trouver toujours une excuse aux bévues ou aux impairs ; ne jamais omettre de justifier ses bavures) ; Si fecisti nega (mieux encore : autant que possible nier tout simplement ses erreurs ou ses crimes lorsqu’ils sont trop patents) ; Divide et impera (diviser pour régner ; créer des conflits entre les sujets pour se donner les gants d’arbitrer. [Cette règle d’or] est l’aboutissement des autres qu’elle couronne.).»

Jean-François Poirier

Novembre 2010 – N°76