N° 95 – Les Lettres Françaises du 4 juillet 2012

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Au sommaire du numéro 95 : Un entretien avec Angeles Alonso Espinosa ; Steve Reich par Franck Mallet et lui même ; Jules Verne par Jean Ristat ; Jack Kerouac par Jean-Pierre Han et Gérard-Georges Lemaire ; Guillermo Fadanelli, par Marc Sagaert ; Edgar Hilsenrath, par François Eychart ; Guy de Maupassant, par Christophe Mercier ; la chronique poésie de Françoise Hàn ; Jean-François Lyotard, par Jean-Loup Thébaud… Continuer la lecture

Sortie du N°95 de la revue Les Lettres Françaises – Nouvelle série

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N°95 de la nouvelle série de la revue Les Lettres Françaises. Les Lettres Françaises N°95 paraît exceptionnellement ce mercredi 4 juillet au lieu du premier jeudi du mois comme à l’accoutumé. Si vous avez manqué Les Lettres Françaises en kiosque, vous pouvez encore vous rattraper en les lisant en ligne sur notre site. A la une ce mois-ci dans Les Lettres: Un entretien avec Angeles Alonso Espinosa, Steve Reich par Franck Mallet et lui même Jules Verne par Jean Ristat, enfin Jack Kerouac par Jean-Pierre Han et Gérard-Georges Lemaire. Continuer la lecture

Cette magnifique intolérance au succès

Cette magnifique intolérance au succès

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« Que serions-nous donc sans le secours de ce qui n’existe pas ? », se demande Paul Valéry. C’est à cette interrogation que Paul Collins tente de répondre, sans doute sans le savoir, à travers son ouvrage La Folie de Banvard. C’est en tous cas à cette délicate réflexion qu’il nous convie en dressant le portrait de treize figures de l’Histoire, remarquables pour avoir persévéré dans l’erreur, tenté l’impossible, démontré l’indémontrable, et finalement dédié leur vie à l’échec. John Banvard, Ephraim Bull, François Sudre, George Psalmanazar, John Cleves Symmes, René Blondlot, Pleasonton… Qui se souvient aujourd’hui de ces noms qui n’ont pas changé le monde ? La réponse est dans la question, bien entendu. Mais à tort, et Paul Collins vient fort à propos réparer cette incurie. Pour s’en convaincre, il suffit de se pencher sur quelques-uns des cas d’école qu’il nous livre ici. Tout d’abord, John Banvard, le « peintre vivant le plus célèbre de son époque », « et peut-être le premier artiste millionnaire de l’histoire. Reconnu par le grand nombre, et par des contemporains comme Dickens, Longfellow ou la Reine Victoria »… Rien que cela ! Passons à François Sudre et son « Solrésol », l’une des premières langues destinées aux aveugles et aux sourds-muets, d’abord révérée en son temps puis tombée dans l’oubli, sauf pour quelques illuminés de nos contemporains en quête de frissons intellectuels. Et John Cleves Symmes, ce doux dingue qui s’est obstiné sa vie durant à monter une expédition vers les entrées arctiques et antarctiques à la seule fin de démontrer que la Terre était creuse, et qu’un monde fantastique dormait dans ses entrailles apocryphes. Résultat ? Il inspira, incidemment et bien malgré lui, Edgar Poe et Jules Verne !

Alors, malchanceux ? Fous ? Rêveurs ? Poètes ? Ou visionnaires ? A bien y regarder, l’échec n’est peut-être pas là où l’on croit. Songeons une seconde que si Einstein s’était adonné à une autre activité que la physique, il aurait tout de même changé le monde, certes, mais pour le meilleur et non le pire. Et que serions-nous si Samuel Colt s’était davantage occupé de son potager plutôt que d’inventer le premier revolver en 1835 ? Avec cette devise maison de surcroît, « Dieu a fait des hommes grands et d’autres petits je les ai rendus égaux. » Voilà qui donnerait presque envie de croire Dieu… Non décidément, la conduite d’échec n’a rien d’une pathologie, au contraire de ce que la pression sociale tente de nous inculquer. Les héros magnifiques de l’Histoire sont à compter dans les rangs de ces hommes dont la grande ambition aura été d’aller au bout de leurs convictions, sans jamais plier ni se soumettre aux nauséeuses lois de la Vox populi, dont le porte-étendard n’est jamais que la réussite à tout prix. Réussite, ô réussite, que ne commettrais-je en ton nom… La Folie de Banvard nous révèle qu’il n’est de succès que dans la réalisation de l’acte, à tout le moins. Et que les vainqueurs aux dents blanches sont finalement gonflés d’ennui.

Paul Collins, par la poésie de son récit, œuvre à bien plus que l’exhumation de ses marginaux favoris. Il nous transmet sa fièvre, sa jubilation à romancer des vies qui n’avait besoin que du rappel du souvenir, car c’est bien de romans en soi qu’il s’agit pour chacun des treize portraits brossés par Collins. Vies brisées mais entières, déçues mais regorgeant d’espoir à chaque minute, raillées trop vite mais honorées par le temps, disparues mais pas oubliées. Il nous faut seulement regretter que ces héros symboliques n’aient pas eu l’ego suffisant pour se raconter eux-mêmes – selon le mot d’Uwe Johnson, « un écrivain est quelqu’un dont la vie est un symbole ». Mais, tout le monde n’est pas écrivain.

Matthieu Lévy-Hardy

La Folie de Banvard, de Paul Collins, traduit de l’américain par Lionel Leforestier

Le Promeneur, 344 pages, 28,50 €