Zweig ou l’espoir refusé


Zweig ou l’espoir refusé

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« Je salue tous mes amis. Puissent-ils voir encore l’aurore après la longue nuit ! Moi je suis trop impatient, je pars avant eux. » Les derniers mots de Stefan Zweig, rédigés dans un message d’adieu, le 22 février 1942 à Petropolis, sont encore trop teintés de sa pudeur coutumière pour être tout à fait honnêtes. Non, le plus grand nouvelliste du XXème siècle n’attendait plus aucune aurore, et était encore moins impatient de la voir. C’est que le désespoir, lorsqu’il est une nature et non un état passager, transitoire avant le retour de la lumière, emporte avec lui même les plus grandes idées, les plus justes idéaux. Les derniers jours de Stefan Zweig, qui retrace les six derniers mois de la vie de l’auteur alors en exil au Brésil, plonge au cœur de ce désespoir en phase terminale par le roman. Roman ou récit ? On ne sait quoi en penser tant la précision des faits, des mots, des situations inscrit la petite histoire dans la grande.
Septembre 1941. Stefan Zweig et sa seconde épouse posent une dernière fois leurs valises à Petropolis, au Brésil, après avoir fui, quelques années auparavant, l’Allemagne nazie pour gagner l’Angleterre, puis les Etats-Unis. L’Angleterre lui offre un refuge de fortune, non pas matériel mais moral. En tant qu’ennemi potentiel de la patrie britannique puisque Autrichien, il n’y est pas le bienvenu. A New-York, l’asthme de sa femme, la quiétude et la liberté artificielles de la ville l’incommodent. Il ne sent pas bien, il peine à trouver ses repères. Ce sera le Brésil, comme pour Bernanos qu’il rencontrera chez lui, au fond de quelque jungle inaccessible aux atrocités du Vieux Continent. Sur cette ultime terre d’accueil, l’Autrichien songe à sa vie perdue, à cette Vienne envolée, à la Mitteleuropa disparue à jamais. Pour lui, le monde est en train de sombrer, emportant dans sa chute ses espoirs de voir une Europe unie, forte et soudée. Il ne sera pas du naufrage, il se noiera avant mais libre, comme le souligne Laurent Seksik, « lui ne se sentait coupable de rien, n’avait à se défendre de rien. Il ne se souciait que d’une chose : préserver sa propre liberté. Hélas, aujourd’hui, son monde intérieur était un tas de ruines. » Longtemps, ses amis l’encouragèrent à prendre part à la lutte en se servant de son nom, de sa renommée, de son aura de dimension mondiale. Tout le monde l’aurait écouté, lui, le grand auteur germanophone de son temps, comme ces écrivains en exil : Jules Romains, Roger Caillois, Bertolt Brecht, Alfred Döblin, Ernst Bloch, Heinrich Mann, Klaus Mann, Thomas Mann, Erich Maria Remarque, Walter Benjamin, Georges Bernanos. Ce dernier le conjure de sortir de son mutisme et lui propose même une tribune dans Les Lettres françaises. Le monde des lettres n’attend que lui, la résistance intellectuelle ne comprend pas sa léthargie. Mais c’est trop tard, Zweig est épuisé. Où qu’il fuie, son désespoir l’accompagne plus fidèlement que sa chère Lotte qui, elle, reste désarmée devant l’inertie du monument qu’elle adore. Dans une lettre à Max Brod, Zweig avait écrit : « Un peuple qui a donné au monde le livre le plus sacré et le plus précieux de tous les temps n’a pas besoin de se défendre quand on le décrète inférieur et n’a pas besoin de se vanter de tout ce qu’il a produit inlassablement dans tous les domaines de l’art, de la science, des actes de la pensée : tout cela est inscrit, on ne peut l’effacer de l’histoire de ce pays dans lequel nous étions chez nous. » Zweig vit désormais au passé, « le cœur des hommes s’était arrêté. Son esprit était à l’image du monde des juifs. Une terre sous la cendre. » Il est temps de songer à la fin et c’est son ami Ernst Feder, ancien rédacteur en chef du Berliner Tageblatt, qui en devine les plans. Zweig suivra les traces de son auteur de prédilection, Kleist, jusqu’au seuil du tombeau. Même destinée, même fin. Il quitte ce monde où il n’a plus sa place avec sa jeune épouse, prête à n’importe quoi pour l’amour d’un homme, par nature inadapté au bonheur.
Seksik donne à voir la déchéance morale d’un esprit habité par la douleur… Une douleur que vient confirmer la barbarie des hommes, comme la révélation d’un drame pressenti. Les derniers mois de Zweig illustrent tragiquement un parcours guidé entièrement par un pessimisme profond, une mélancolie consubstantielle. « Son œuvre allumait une succession d’incendies dans les cœurs, ses héros se jetaient dans les flammes – tandis que lui brûlait de l’intérieur. » Zweig a décrit comme personne le cœur des hommes, et mieux encore celui des femmes qui l’admiraient, l’aimaient à en perdre la raison. Seksik saisit avec une extrême justesse le rapport de l’auteur à son œuvre, donc à sa vie et par voie de conséquence, au choix de sa fin. Plus fort encore ce parallèle établi entre la romance vécue par Lotte, au soleil, sur une terre libre, avec la chute de son mari, irrémédiable, inéluctable où chaque geste est illusoire, chaque élan contrarié. Seksik promène l’ombre d’un géant vaincu par un cœur d’argile.

Matthieu Lévy-Hardy

Les derniers jours de Stefan Zweig, de Laurent Seksik, Flammarion, 186 pages, 17€
Les Lettres françaises, février 2010