Louis Gillet toujours vivant

Galerie

Louis Gillet (1876-1943) est un historien de l’art qu’on a oublié et dont le second livre, « Histoire artistique des ordres mendiants », qui date de 1924, reparaît aujourd’hui aux éditions Klincksieck, qui avaient déjà réédité l’an dernier sa traduction des « Peintres italiens de la Renaissance » de Berenson… Par Didier Pinaud Lire la suite

Correspondances Jean Paulhan


Correspondances Jean Paulhan

***

Après les lettres échangées avec André Gide, Léon-Paul Fargue, Georges Jean- Aubry, Marcel Ray (tous ces volumes chez Gallimard), avec Jacques Rivière (Éditions Claire Paulhan), avec Sylvia Beach et Adrienne Monnier (Imec Éditions), la bibliographie épistolaire de Valery Larbaud s’enrichit d’un nouveau volume d’importance : la Correspon­dance de Larbaud et de Jean Paulhan, qui prit la suite de Jacques Rivière à la tête de la Nouvelle Revue française.

On ne s’étonnera pas d’y entendre surtout parler boutique, et de ne pas trouver le ton de complicité qui faisait le prix des lettres à Marcel Ray ou à Léon-Paul Fargue. Entre Larbaud et Paulhan, entre le directeur de la NRF et un collaborateur historique de la revue, et l’un des plus prestigieux, le ton est feutré, et rares les confidences. Tout au plus le « Cher Mon­sieur » de 1920 fait-il place, en 1926 (après un bref intermède, en 1924-1925, où ils se donnent du « Cher Valery Larbaud » et « Mon cher Paulhan »), à un « Cher Ami » qui restera im­muable. Pas de prénom, pas de tutoiement : les relations des deux hommes sont essentiellement professionnelles et n’empiètent que rarement sur le domaine de la vie privée de chacun. Les rencontres elles-mêmes paraissent rares (il ne semble pas que Paulhan ait réalisé le projet, qui revient comme un serpent de mer, d’une visite, l’été, au domaine de Larbaud, à Valbois, près de Saint-Pourçain-sur-Sioule), et quand ils se voient à Paris (parfois à Châtenay, chez Paul­han, le plus souvent au domicile de Larbaud, rue du Cardinal-Lemoine), les rendez-vous sont pris avec une exactitude toute administrative : « Je reçois votre mot ; je suis content que vous désiriez me voir, et serai content de vous revoir, après l’épreuve que vous avez subie. Je vous attendrai lundi prochain (je ne suis pas libre avant) 27, chez moi, de 5 à 7 heures de l’après-midi ; ou si ce jour ne vous convient pas, ce sera mercredi 29, entre les mêmes heures » (Larbaud à Paulhan, 22 avril 1931).

Curieusement, la présence chez Larbaud de la jeune Laeta, la petite-fille de sa com­pagne Maria Nebbia (on sait, par le Journal, la place que Laeta a tenu dans la vie de Larbaud quinquagénaire), semble autoriser une forme d’intimité jusque-là absente (« Nous allions justement écrire à Madame Jean Paulhan pour la remercier d’être venue prendre des nouvelles de Laeta. Cela n’a rien été qu’une brusque poussée de température. » Suivent quinze lignes sur la santé de Laeta, et ses progrès scolaires, 10 avril 1935).

Larbaud et Paulhan, nous l’avons dit, par­lent boutique. Mais comme dans leur boutique on vend de la littérature, et que tous deux, dans ce domaine, sont des experts, leurs lettres sont souvent passionnantes.

Chacun, en découvreur inlassable, tente de faire partager à l’autre ses plus récents enthousiasmes : Larbaud, spécialiste des lit­tératures anglo-saxonnes et hispaniques, s’en­flamme pour James Joyce (qu’il contribue à traduire), pour Samuel Butler (qu’il traduit et fait connaître en France), pour Faulkner (sa préface à Tandis que j’agonise a été écrite avant celle de Malraux à Sanctuaire. Si elle a été moins « médiatisée » – Malraux, on le sait, en connaissait un rayon en fait de « médiatisation » –, elle est néanmoins plus subtile et plus juste). Amateur de poé­sie, il fait parvenir à son ami les poèmes d’un jeune écrivain d’Antibes, Jacques Audiberti, qui deviendra un auteur Gallimard. Paulhan, lui, fait lire à Larbaud les textes nouveaux de Jouhandeau, ou Colline, de Giono, qui vient de paraître.

Ce qui frappe, à la lecture de ces lettres, c’est que les deux hommes ne traitent pas vraiment d’égal à égal. Paulhan ne se départit jamais d’une sorte de déférence, la déférence due à un auteur rare, mais mythique, dont l’oeuvre a été considérée d’emblée (au moins dans le cas d’A. O. Barnabooth) comme appartenant au patrimoine littéraire français. Paulhan, vis-à-vis de Larbaud est souvent dans la position du solliciteur, du demandeur d’avis (il connaît la culture encyclopédique de Larbaud, et sa curiosité boulimique), du directeur de revue toujours prêt à publier en avant-première un de ces textes brefs ciselés par Larbaud, et qui, édités en plaquettes, font aujourd’hui les délices des bibliophiles. Il ne cesse de redire à Larbaud son admiration, au point de le gêner (« Non, ce Sémaphore est une petite pièce de circons­tance, impubliable. Vous êtes trop indulgent », Larbaud à Paulhan, 17 mars 1930). À l’inverse, l’attention que Larbaud porte aux travaux littéraires de son correspondant semble relever de la politesse plus que d’un véritable intérêt (« J’ai été content de savoir que vous travailliez aux Fleurs de Tarbes », écrit-il le 17 mars 1930).

Comme toutes les Correspondances de Larbaud, celle-ci gagne, au fil des ans, en pa­thétique involontaire, devient le roman d’un homme amoureux des mots, des paysages, des êtres, et qui, à dater d’un jour fatal d’août 1935, va se trouver muré dans le silence. Une des ultimes lettres de Paulhan est, à cet égard, prémonitoire : « Vous ne me parlez guère de votre santé, et je crains que votre médecin ne se rende pas assez compte de la fatigue que peut entraîner, pour vous, le séjour de Paris en été. » La lettre date du 27 août 1935. Avant la fin du même mois, Larbaud sera terrassé par un accident cérébral.

Dès lors, la correspondance entre les deux hommes devient un monologue de Paulhan, qui, d’une exemplaire fidélité, ne cessera, jusqu’à la fin, d’écrire au reclus de Vichy, de lui réitérer son admiration, de lui donner des nouvelles de leurs amis communs. Une fois, la première et la seule, le 23 septembre 1954, il lui écrit « Cher Valery ». Mais il prend l’ha­bitude de terminer ses lettres par « Je vous embrasse ». Comme si une affection longtemps tenue à distance entre deux hommes de lettres se traduisait enfin dans les mots. Et l’une des rares lettres écrites par Larbaud, du fond de son gouffre, est pour Paulhan. Elle est brève, et poignante. « Merci cher ami, je vous embrasse moi aussi et j’accepte votre souhait… / Votre ami / Valery / 16 mai 52. »

Christophe Mercier

Correspondance 1920-1957, Valery Larbaud, Jean Paulhan.
Éditions Gallimard. 430 pages, 24 euros.

N°79 – Février 2011


Share this...
Share on FacebookTweet about this on Twitter

Un étrange destin


Un étrange destin

***

Sur les photos, c’est d’abord un collégien autrichien de 1875, arborant une casquette d’uniforme et un regard de défi. Puis un jeune homme moustachu, qui fréquente des artistes, ressemble à Reggiani dans Casque d’or, et qui, trois ans plus tôt, a publié un roman (1892). Passent dix ans : la moustache est toujours là, le cheveu s’est fait rare, le héros de Casque d’or a fait place à un père de famille rangé, le regard morne, qui pose avec sa femme et sa fille, dirige l’usine de ses beaux-parents, et a renoncé à toute ambition littéraire. Laissons passer encore vingt ans. L’industriel a pris sa retraite, la moustache est devenue blanche, mais le regard semble rallumé : l’homme d’affaires Ettore Schmitz, juif triestin de nationalité autrichienne, a fait place, pour la postérité, à Italo Svevo, sans doute le plus grand écrivain de langue italienne du XXe siècle. «

«Écrivain de langue italienne » et pas « écrivain italien » : dans ses trois romans, le Triestin Svevo évoque plus le crépuscule de l’Empire dans lequel il est né que l’Italie dans laquelle, une fois l’Empire démembré, il va vivre ses dernières années. On a l’impression que c’est un hasard qui le fait écrire en langue italienne, comme Joseph Roth ou Musil écrivaient en allemand, comme Dezsö Kosztolanyi écrivait en hongrois. En vérité, ils sont tous des écrivains de cette Mitteleuropa au crépuscule.

Le destin de Svevo, on le voit, est étrange : un grand écrivain autrichien de langue italienne, dont la carrière littéraire débute dans l’indifférence générale (Une vie, 1892, et Senilita, 1898), avant de rester en suspens pendant un quart de siècle. Un quart de siècle durant lequel l’écrivain a renoncé à la littérature pour devenir industriel, avant de connaître, enfin, sinon le succès, du moins la reconnaissance avec la Conscience de Zeno, en 1923. Et alors qu’il pense, enfin, une fois retiré des affaires, consacrer tout son temps à son oeuvre, la mort, idiote, dans un accident de voiture. Ettore Schmitz était né en 1861. Italo Svevo est mort en 1928.

L’oeuvre – en Quarto – paraît mince : trois romans. On regrette que Mario Fusco, impeccable maître d’oeuvre de cette édition, n’ait pas joint aux traductions des romans (dont une traduction entièrement nouvelle de Senilita), l’ensemble des nouvelles et des ébauches posthumes (publiées en France dans le Bon Vieux et la Belle Enfant, le Destin des souvenirs, Court Voyage sentimental et autres récits), qui permettent d’élargir la galaxie Svevo et de lire les commencements d’une suite éventuelle à Zeno, que la mort ne lui a pas laissé le temps de mener à bien. Mais l’importance de l’oeuvre est inversement proportionnelle à son volume, et la Conscience de Zeno est un des romans essentiels du XXe siècle.

Dans ses trois romans, Svevo met invariablement en scène des (anti)héros abouliques, peinant à vivre, personnages minuscules enfouis dans une société enfouie, celle de la mélancolique Trieste assistant de loin à la lente agonie de l’Empire autrichien. Dans Une vie, un employé de banque rêve de littérature, fait la cour à la fille de son directeur, se laisse submerger par le peu d’appétit de vivre, la lucidité et la mauvaise conscience. C’est le roman le plus « traditionnel » de Svevo, une peinture psychologique qui doit beaucoup à Maupassant (le titre, en soi, est un clin d’oeil), à Flaubert. Svevo (il a trente ans à la publication du livre) a déjà son oeil, ses thèmes, mais pas encore sa manière.

Senilita (1898), son deuxième essai, est un coup de maître, et, si l’on n’était pas persuadé, avec Jacques Laurent, que la notion de « perfection » est étrangère au roman, genre impur par excellence, on pourrait dire qu’il s’agit d’un roman « parfait ». Le héros, comme dans Une vie, est parfaitement amorphe, perpétuellement hésitant, hanté par sa mauvaise conscience. Mais ce personnage falot, entre deux âges, se trouve soudain enflammé par la passion pour une jeune fille, une passion qui n’est pas dépourvue de lucidité. Emilio souffre, et analyse sa souffrance. Parallèlement, sa soeur, une vieille fille, devient elle aussi folle d’amour pour un inconstant sculpteur, au point de mourir d’aimer. Il y a dans Senilita un équilibre parfait entre les deux récits, une subtilité dans la peinture des sentiments, une cruauté tempérée de compassion, qui en font un chef d’œuvre funèbre, unique dans la carrière de Svevo. Le modèle flaubertien – celui d’Une vie – est dépassé par une pénétration psychologique, notamment dans l’étude de la jalousie, qui est déjà celle de Proust. Les thèmes sont les mêmes que dans Une vie, ou dans Zeno, mais mieux traités que dans le premier, et sans l’humour qui fera de Zeno le roman le plus personnel de son auteur. Car, après un silence de vingt-cinq ans, la Conscience de Zeno reste dans la droite ligne des deux romans précédents, sur un ton entièrement différent. Comme Une vie, comme Senilita, il s’agit du portrait d’un homme sans personnalité, « sans qualités » (Svevo, on l’a dit, est proche de Musil), mais ce portrait prend la forme d’une confession. C’est là le coup de génie de Svevo qui, du coup, à la même époque que Proust, invente une nouvelle forme d’analyse de soi. Comme À la recherche du temps perdu, la Conscience de Zeno est un roman très drôle. Zeno, le narrateur, est perpétuellement lucide, conscient de sa petitesse, de ses limites, dont il semble se repaître, dont il fait un roman burlesque. Tout, chez lui, devient matière à épopée minuscule :son mariage, sa décision d’arrêter de fumer, ses liaisons extraconjugales. La Conscience de Zeno est l’épopée de la mauvaise conscience, mais une épopée dont la perpétuelle fantaisie, plus que chez Flaubert (le modèle des deux romans précédents), évoque l’inventivité baroque du Sterne de Tristram Shandy : ce n’est pas un hasard si une nouvelle posthume s’appelle Court Voyage sentimental, hommage au Voyage sentimental du romancier anglais – baignée dans l’atmosphère de mélancolie crépusculaire du Kornel Esti de Kosztolanyi.

Avec la Conscience de Zeno, Svevo avait bouclé la boucle, trouvé la meilleure solution artistique, stylistique, de traiter les thèmes qui lui étaient chers. Boudé en Italie, Zeno fut admiré par Joyce, par Valery Larbaud, par Adrienne Monnier, et valut à son auteur sexagénaire une petite cour d’admirateurs. L’accident de voiture qui a mis fin à sa vie n’a, tout compte fait, pas interrompu l’oeuvre : en trois romans, il avait accompli un parcours parfait, qui fait de lui à la fois le Flaubert, le Proust – et le Sterne – de la littérature italienne, en même temps qu’un des plus grands romanciers de l’Empire austro-hongrois finissant.

Christophe Mercier

Une vie, Senilita, la Conscience de Zeno, romans d’Italo Svevo, édition de Mario Fusco (Gallimard,  Quarto, 924 pages, 22 euros).

Décembre 2010 – N°77


Share this...
Share on FacebookTweet about this on Twitter

Les ambiguïtés de Kathy Acker

Les ambiguïtés de Kathy Acker

***

Je revois encore la nécrologie parue avec retard (et avec plusieurs erreurs) dans « le Carnet » du Monde. J’y avais appris que Kathy Acker avait succombé à un cancer le 29 novembre 1997. Cela faisait longtemps que je n’avais plus communiqué avec elle : j’étais parti vivre en Italie et elle, elle avait connu une grande notoriété dans le Royaume-Uni. Nous nous sommes connus à New York en 1980. à cette époque, je cherchais des auteurs en vue de la collection que Christian Bourgois m’avait chargé de créer chez lui et que j’avais baptisé « Les Derniers Mots » en hommage à William S. Burroughs. Mes différents voyages aux États-Unis m’ont permis de connaître Anne Waldman, John Giorno, Ted Berrigan, Terrence Sellers, Kenneth Gangemi, une quantité infinie de poètes liés au St. Mark’s Church Project. Et bien sûr Kathy Acker. Un beau jour, cette dernière est venue à Paris et a habité quelques jours dans mon appartement de la rue Paul-Fort. Il y avait quelque chose de très inquiet en elle. Elle avait toujours les nerfs à fleur de peau. Et, plus que tout, une grande réserve, comme si elle était toujours sur la défensive. Les relations avec elle étaient toujours difficiles, sans la moindre raison. Elle tenait à marquer ses distances : je n’ai pas été capable de me rapprocher d’elle – ou je n’en ait pas éprouvé le besoin (ou le désir, qui sait ?). Quoi qu’il en soit, une sorte d’amitié mal fagotée s’était nouée au fil du temps. À condition de ne pas chercher qui se trouvait derrière son masque de jeune punk sauvage et vénéneuse (il n’était d’ailleurs pas sorcier de très vite percer à jour une femme fragile et toujours sur le fil du rasoir). Et, plus que tout, elle entretenait une contradiction troublante entre les apparences qu’elle s’était choisies et l’écrivain qu’elle désirait incarner. Ces deux images ne collaient pas ensemble. Et sa littérature souffrait (à dessein) de cette même tension.

Une écriture violente, des sujets scabreux, un érotisme à fleur de peau et qui frôle la pornographie : on a là tous les ingrédients d’une littérature iconoclaste et scandaleuse. Mais une fois de plus, il ne faut pas se fier à la surface des choses. Kathy Acker était un écrivain qui recherchait les limites ultimes de l’art de la fiction et n’hésitait pas à les transgresser. Plus ses écrits mettaient à nu les rapports familiaux, amoureux, sentimentaux dans le sens le plus large du terme, plus elle a voulu ancrer sa démarche dans l’histoire des Belles Lettres et parfois de l’art. Ses personnages portent souvent des noms illustres : Rimbaud, Laure, Don Quichotte, Toulouse-Lautrec, Pasolini – en dresser la liste serait long et fastidieux. Et elle parodie et plagie des auteurs comme Gertrude Stein et Faulkner, Bataille et Dickens, William S. Burroughs, Jean Genet et Gustave Flaubert. Comme tout semble se dérouler dans un monde en ruines, un peu comme dans Film de Samuel Beckett qu’interprète Buster Keaton très âgé – quand je l’avais interrogée à ce sujet, elle avait répondu : « La culture prend de plus en plus l’aspect d’un sac de haillons » – et elle ne croyait pas que c’était nécessairement un point négatif. Au contraire, peut-être. Mais ses fictions se devaient d’être fidèles à cette réalité qui se présentait à elle, où tout semblait devoir s’effilocher et se réduire en poudre. Il y a une forte connotation nihiliste dans sa quête. Et, en même temps, la volonté de trouver de nouveaux moteurs romanesques et de nouvelles manière de représenter l’univers en allant bien au-delà du monologue intérieur de Joyce, de la rupture de la logique narrative de Burroughs et du discours psychanalytique qui a proliféré depuis Freud. Le monde des humeurs et le monde des idées se confondent chez elle, dans un effondrement dramatique de la pensée occidentale. Et rien ne pourra y remédier. Sauf peut-être l’acceptation de l’inacceptable, de toutes ces ambiguïtés et de tous ces conflits insolubles. Souvent dans ses livres, comme c’est d’ailleurs le cas dans Sang et Stupre au lycée, on a l’impression que la narratrice (ici Janey) est une jeune fille en proie à un mal-être existentiel presque absolu. En réalité, c’est une multitude de voix qui parlent et Janey n’est qu’une incarnation parmi d’autres, non un sujet. Car le sujet du livre est insaisissable, singulier et pluriel à la fois, et la narratrice ne fait qu’emprunter des rôles pour les besoins du petit théâtre des enfers modernes qui est si cher à Kathy Acker. Avec elle la littérature se change en fantasmagories impures – un éternel et malheureux retour sur elle-même dans le sang et les viscères.

Gérard-Georges Lemaire

Février 2005

Share this...
Share on FacebookTweet about this on Twitter

Un festival de combat


Un festival de combat

***

C’est peu dire que nos gouvernants actuels ne s’intéressent guère à la francophonie. Il suffit de voir ce qui se passe dans nos centres culturels à l’étranger. Alors, pour ce qui est de la francophonie, et plus encore des francophonies, sur nos propres terres, en Li­mousin par exemple, où depuis vingt-huit ans maintenant se tient un festival d’un intérêt et d’une qualité que plus personne ne lui dénie… Résultat, le ministère des Affaires étrangères que dirige (vraiment ?) Bernard Kouchner a baissé sa subvention de 20 % ; autant dire que la manifestation que dirige Marie-Agnès Sevestre a vraiment du plomb dans l’aile, si on veut bien considérer que ce n’est pas franchement du côté du ministère de la Culture qu’elle pourra trouver un supplément d’aide… Savoir que ce n’est pas seulement le festival qu’elle dirige qui se trouve dans cette impasse ne la consolera sûrement pas…

C’est donc une sorte de petit miracle que les « Francophonies », comme on les surnomme puissent, grâce à la ténacité de ses responsables, poursuivre sa route cette année, et continuer à être un formidable lieu de rencontres foison­nantes d’hommes et femmes, artistes, écrivains ou non, de cultures différentes ce qui, là encore, n’est guère dans l’air du temps (de nos diri­geants s’entend). On comprendra aisément que l’éditorial du programme du festival que signe Marie-Agnès Sevestre, ait une tonalité plus radicale que d’ordinaire dans ce genre de pu­blication. Et si, comme elle l’écrit, « construire un festival, dans ce contexte (qu’elle vient de décrire – NDLR), relève d’une sorte de défi, d’inconscience pour tout dire… », suivons-la dans ce défi et cette inconscience, comme nous ne pouvons que la suivre lorsqu’elle affirme (c’est le titre de son édito) vouloir offrir « la jouissance du verbe dans un monde incertain »…

Ce combat, cette radicalité se retrouvent dans la programmation qui a dû être resserrée sur dix jours seulement, du 23 septembre (jour de grève et de manifestations nationales : tout un symbole !) jusqu’au 2 octobre (autre jour de manifestation). Avec en ouverture « théâtrale », un spectacle québécois de Louis Mauffette, Poé­sie, sandwichs et autres soirs qui penchent, un spectacle de poésies (Marie-Agnès Sevestre tient parole, si on ose dire, concernant la « jouissance du verbe »), avec plus de vingt acteurs pour clamer et jouer Rimbaud, Aragon, Joyce, Tsve­taïeva et quelques autres. Un beau pied de nez aux « assis » de toutes sortes et de tous bords, malheureusement pas toujours convaincant, et même, à certains égards, plutôt naïf et convenu. Mais enfin le « la » était donné. Aux antipodes de cette « foire » poétique, le Corps blanc, de la chorégraphe Ea Sola, est apparu d’une rigueur extrême, bâti à partir du texte d’Étienne de La Boétie, Discours de la servitude volontaire. Il aura donc fallu que ce soit une artiste vietna­mienne qui nous restitue, à sa belle manière, ce texte majeur écrit par un jeune homme de seize ou dix-huit ans aux alentours de 1548, dans un pays en proie aux troubles religieux… Le résultat sur le plateau (le spectacle avait été créé il y a un peu plus d’un an mais a été retra­vaillé, et apparaît encore plus rigoureux qu’il ne l’était) est étonnant et fort, d’une radicalité qui aura sûrement choqué plus d’un spectateur peu habitué à ce type de proposition. Il n’empêche, trois danseurs tentent de se dépêtrer comme ils le peuvent de cette servitude qui leur colle à la peau. Leurs gesticulations (ou ce que l’on pourrait considérer comme tel) réglées avec une rigueur extrême ne nous apparaissent la plus grande partie du spectacle que derrière un écran de plastique translucide, nous projetant dans une sorte de vision cauchemardesque qui nous renvoie à notre propre existence ligotée dans notre société de consommation. Corps contraints, Ea Sola s’interdit et nous interdit toute échappatoire, c’est-à-dire tout mouve­ment chorégraphique traditionnel.

Le festival, cette année, marche en synergie avec le 50e anniversaire des indépendances africaines. Retour donc sur les années 1960 et l’émergence de jeunes nations débarras­sées du colonialisme et pleines de nouvelles espérances. Avec Vérité de soldat, un « docu-fiction théâtral » de BlonBa, mis en scène par Patrick Le Mauff l’ancien directeur (de 2000 à 2006) du festival, sur un texte de Jean-Louis Sagot-Duvauroux d’après le livre de Soungalo Samaké, nous y plongeons totalement. Nous sommes au coeur du Mali contemporain où Soungalo Samaké, un sous-officier parachu­tiste qui arrêta lui-même le premier président de la République du Mali, Modibo Keita, et devint donc un des principaux acteurs de la répression menée par le nouveau chef d’État, Moussa Traoré, avant d’être arrêté et empri­sonné à son tour, retrouve à sa sortie de prison un intellectuel progressiste qu’il a lui-même torturé. Entre les deux hommes un surpre­nant rapport s’établit, le deuxième, Amadou Traoré, finissant par publier les mémoires de son ex-tortionnaire… Docu-fiction ? L’histoire est véridique. Elle nous permet de suivre les soubresauts de l’évolution d’un pays en voie d’émergence. Comme l’affaire est menée, à la fois en langue bamanan et en français, avec doigté et un vrai et discret savoir théâtral par Patrick Le Mauff, on est réellement captivé. Les trois acteurs Adama Bagayoko, Maïmou­na Doumbia (le personnage de la femme née d’un viol collectif ressortit ici de la fiction) et Michel Sangaré sont tout simplement parfaits de retenue. Un spectacle éminemment poli­tique, aux antipodes de la mode du bruit et de la fureur d’aujourd’hui, voilà qui est rare et mérite attention, malgré les quelques défauts (longueur, rythme) que les mauvais esprits ne manqueront pas de mettre en exergue.

Voilà aussi qui est emblématique du festival, nouvelle manière si on ose dire, qui se profes­sionnalise au plan de l’esthétique et qui aborde de front les problèmes politiques, comme cela a sans doute été le cas dans le très attendu Amne­sia des tunisiens Jalila Baccar et Fadhel Jaïbi, qui tournera dans notre Hexagone à défaut de pouvoir être joué dans son pays d’origine. Comme c’est le cas pour les Inepties volantes, de Dieudonné Niangouna, reprises ici après avoir triomphé en 2009 au Festival d’Avignon. Mais c’est un juste retour des choses, puisque la pièce avait été lue au festival des Francophonies en 2008…

Ce ne sont là que quelques très lacunaires mais emblématiques exemples destinés à (ré)affirmer la nécessité du festival des Francopho­nies en Limousin, puisque malheureusement la question est bien de savoir s’il pourra perdurer.

Jean-Pierre Han

Festival les Francophonies en Limousin, jusqu’au 2 octobre. Tél. : 05 55 10 90 10.
Share this...
Share on FacebookTweet about this on Twitter