Dynamite


Dynamite

***

 

Le 4 mai 1886, à Chicago, au cours d’un rassemblement pour la journée de huit heures, une bombe lancée depuis la foule tue plusieurs spectateurs et quelques policiers. August Spies, éditeur de l’Arbeiter Zeitung, journal anarchiste, est arrêté avec sept de ses camarades. Dans l’adresse qu’il lance à la cour, il place cet avertissement : « Le mandat des seigneurs féodaux de notre temps repose sur l’esclavage, l’affamement et la mort ! Cela a constitué leur programme de ces dernières années. Nous avons dit aux travailleurs que la science a pénétré le mystère de la nature – et que de la tête de Jupiter est sortie une nouvelle Minerve – la dynamite ! ». Spies fut condamné à mort et exécuté, six mois plus tard, sans l’ombre d’une preuve. Dans la brève autobiographie qu’il rédigea en prison, à l’ombre de la potence, il expliqua son parcours depuis le pays de Luther et de Marx jusqu’au nouveau monde, où il était arrivé en 1872, avec tant d’autres : « ces anarchistes barbares, sauvages, analphabètes et ignorants venus d’Europe Centrale, des hommes qui ne peuvent comprendre l’esprit de liberté de nos institutions américaine »…

Quarante ans plus tard, lorsque Louis Adamic posa le pied sur le sol américain, il aurait pu reprendre ces mots de Spies et ajouter comme lui, immédiatement : « je suis de ceux-là ». Originaire de Slovénie, il exerça une multitude de métiers avant de publier cette histoire du syndicalisme américain en 1931, c’est-à-dire au lendemain de sa défaite, qu’il intitula : « Dynamite ».

L’explosif avait réuni les anarchistes, les syndicats radicaux et même les bandits de grand chemin qui s’en servaient pour briser les coffres-forts des banques. Au sortir de la première guerre mondiale, les partisans de l’action directe avaient été réduits au silence (Spies, sur l’échafaud, lança à ses bourreaux : « Le jour viendra où notre silence sera plus fort que les voix que vous essayez d’étouffer aujourd’hui »), les hors-la-loi avaient cédé la place au crime organisé, et les syndicats révolutionnaires, en tête desquels l’ IWW (Industrial Workers of the World), ne pesaient plus grand chose face aux centrales réformistes qui se dépêchèrent d’abandonner la lutte des classes au profit d’une lutte pour des parts de marché.

En juin 1994, dans la revue Polar, Jean-Patrick Manchette, dans un effort pour brosser un tableau des conditions historiques d’apparition du polar américain, « roman de la vie sous la contre-révolution », notait : « A New York comme à Chicago, le maire, le procureur, la direction de la police et les chefs de gangs forment une amicale communauté d’intérêts. (…) Et naturellement ils en empruntent les méthodes quand il s’agit d’étendre leur influence et de faire valoir leurs intérêts particuliers. L’ouvrage essentiel sur la question est malheureusement introuvable : il s’agit de Dynamite, de Louis Adamic ».

L’ouvrage est désormais disponible, grâce aux éditions Sao Mai qui l’ont traduit de l’anglais. « On y voit lumineusement comment le syndicalisme américain s’est transformé en syndicalisme criminel quand la possibilité de la révolution a disparu et quand, par conséquent, la question n’a plus été celle que des fameuses « parts du gâteau », continuait Manchette. « On y voit comment des militants ouvriers radicaux ont pu devenir racketters et bootleggers, puisqu’il n’y avait plus d’autre moyen de jouir. »

Industrial Workers of the World

C’est cette histoire qu’Adamic a chroniquée fidèlement : les premières tentatives pour unir tous les travailleurs dès la fin de la Guerre de Sécession, l’opposition fondatrice entre syndicalisme industriel et les guildes corporatistes (trade unionism vs. craft unionism), les luttes pour la liberté de parole, puis la grande répression qui mena à la disparition des forces révolutionnaires américaines à l’orée de la Seconde Guerre mondiale et le ralliement des réformistes à l’économie de marché. C’est une histoire jonchée de cadavres et de fantômes, ceux de Spies, de Frank Little, Joe Hill, Sacco, Vanzetti, Wesley Everest

Aux Etats-Unis, au sommet de la récente crise économique, le puissant United Auto Workers (UAW) se retrouva en possession de 20% du capital de General Motors, premier constructeur automobile mondial, pour compenser le financement des retraites des anciens salariés par l’entreprise. Le syndicat espère aujourd’hui négocier sa présence au conseil d’administration. « Nous sommes attachés au succès des entreprises qui emploient ceux que nous représentons », déclarait Bob King, le président de l’UAW, le 5 janvier 2011. « Plus les employés auront voix au chapitre dans tous les aspects de leur travail, plus grand sera le succès des employeurs ».

Sébastien Banse

Dynamite ! : un siècle de violence de classe en Amérique (1830-1930)
Louis Adamic, notes et notice de Lac-Han-tse et Laurent Zaïche
Octobre 2010, 15,00 EUR, 476 p.

Dynamite

 

Journal de Manchette


Journal de Manchette

***

 

640 pages bien tassées, pour un premier volume qui ne couvre que huit années du Journal que Jean-Patrick Manchette a tenu jusqu’à sa disparition, en 1995 : on espère que les Éditions Gallimard auront le bon goût de poursuivre leur louable effort, et que nous pourrons bientôt lire la suite. Car ce Journal est passionnant.

les Lettres Françaises, revue littéraire et culturelle

Jean-Patrick Manchette, Journal 1966-1974

Est-il tout à fait inutile de rappeler qui était Manchette ? Probablement, mais, dans le doute, mieux vaut pourtant effectuer un bref rappel : scénariste pour la télévision (les fameux Globe-Trotters, Yves Rénier et Edward Meeks, madeleine de Proust des préadolescents des années soixante) et pour le cinéma (la Guerre des polices, de Robin Davis, mais aussi la Prisonnière du désir, de Max Pécas), auteur de la « novelisation » de Mourir d’aimer et de Sacco et Vanzetti (on se rappelle la sublime chanson générique de Joan Baez), joueur occasionnel de saxo, traducteur de moult romans noirs américains, fondateur du mouvement Banana, destiné à glisser des peaux de banane sous les pieds des CRS au cours des manifestations, Manchette est, avant tout, le meilleur critique de cinéma de son époque (ses chroniques publiées dans Charlie Hebdo, ont été réunies dans les Yeux de la momie, chez Rivages) et, surtout, l’auteur de neuf romans noirs fulgurants qui, dans les années soixante-dix, ont totalement renouvelé le genre – on peut même dire que c’est lui l’inventeur du roman noir français.

Dès Laissez bronzer les cadavres (1971), il crée un cocktail de violence, d’imagination, de loufoquerie, de noirceur jubilatoire et de réflexion politique, sans modèle – en France – à l’époque. D’autant que son goût de la phrase, de son rythme, de ses ruptures, de son glacis tiennent plus de Flaubert que d’OSS 117. Avec ses trois derniers romans achevés – le Petit Bleu de la côte ouest, Fatale, la Position du tireur couché – il atteint des sommets, jazzant sa phrase comme le fera plus tard un Jean Echenoz, décharnant ses intrigues, offrant l’image la plus juste du désespoir souterrain minant une société de consommation triomphante.

Son Journal – tenu jour après jour, sur des cahiers scolaires, d’une écriture d’écolier sage – le montre au quotidien. Lorsqu’il le commence, il a vingt-quatre ans. Il a fait des études d’anglais, milité au PSU et à l’Union des étudiants communistes, il est marié avec Melissa, il a un petit garçon, et habite à Clamart. Il essaie de faire vivre sa famille à l’aide de travaux alimentaires – d’où Max Pécas, d’où les novelisations, d’où les traductions à la chaîne. Dans le temps qui lui reste, Manchette regarde des films, plusieurs par jour, à la télévision ou au cinéma, lit énormément (surtout des livres de philosophie politique), et découpe dans les journaux les articles qui le frappent, et qu’il colle dans son Journal. Les articles politiques, s’entend ce qui permet au lecteur d’aujourd’hui de revivre le quotidien occulté d’une époque où la télévision était une télévision d’État, et où toutes les informations ne faisaient pas la une (le 16-2-73, Italie : « Un industriel milanais tire sur un piquet de grève »). Un mort, un blessé. République d’Afrique du Sud : « Des affrontements entre policiers et grevistes ont eu lieu à Durban »).

Telle est la toile de fond du Journal. Mais ce qui en fait aussi le prix, ce sont les détails quotidiens – cadeaux de Noël offerts et reçus, films montrés à son fils, soucis de santé de ses proches, repas tumultueux avec ses parents -, vie quotidienne d’un homme de bonne volonté qui essaie de survivre en travaillant beaucoup tout en restant en marge d’une société qu’il réprouve. Manchette est pauvre, les fins de mois sont difficiles, il est souvent épuisé, et pourtant de son Journal émanent un optimisme, une énergie de jeune homme.

Au fil du temps, on le voit devenir écrivain, et ses réflexions sur ses romans – jamais rien de théorique, juste des réflexions pratiques sur le meilleur moyen de raconter telle ou telle histoire – révèlent un artiste à la fois très conscient de ce qu’il veut réaliser, et rempli d’une sorte d’innocence naïve, qui lui permet de juger ses livres sans forfanterie comme sans fausse modestie.

Dans le Journal de Manchette, on ne croise pas beaucoup d’écrivains, mais plutôt des cinéastes – Mocky, Chabrol – ou des producteurs. Il n’en fait d’ailleurs pas de portraits, se contentant de dire, factuellement, les rapports qu’il entretient avec eux.

Il ne s’agit pas – et c’est tant mieux – du journal d’un homme de lettres, mais des mémos quotidiens d’un jeune homme qui écrit. Ce qui fait son prix, ce n’est pas telle ou telle page, mais la coulée de l’ensemble. On sait donc gré à l’éditeur de cette publication du texte intégral – collage compris – et on attend la suite.

Christophe Mercier

Journal 1966-1974,
de Jean-Patrick Manchette. Éditions Gallimard, 640 pages, 26 euros.