Une histoire de notre temps


 

Une histoire de notre temps

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De tous les arts, le théâtre est sans doute celui dont le rapport au temps est le plus étroit. On en a une parfaite démonstration avec la nouvelle mise en scène (nouvelle et non reprise, j’insiste) du Rhinocéros d’Eugène Ionesco par Emmanuel Demarcy-Mota au Théâtre de la Ville, dont il est le directeur. Il y a près de sept ans, Emmanuel Demarcy-Mota avait monté la pièce au Centre dramatique national de Reims, qu’il dirigeait alors, avant de présenter son spectacle au Théâtre de la Ville, déjà. En un peu moins de sept ans les choses, la société, notre manière de « penser » ou de ne plus penser, ont changé. Sarkozy et sa clique se sont chargés de l’affaire, faisant le lit de la poussée brune marine. La pièce de Ionesco prend tout à coup une autre coloration, elle qui fut tout de même écrite, faut-il le rappeler, en réaction à la montée des fascismes et du nazisme dans les années 1930 en Europe. Foin de la rhétorique que quelques grands ténors de la critique des années 1960 en France crurent déceler dans la pièce en lui en faisant grief, lors de la création française par Jean-Louis Barrault en 1960. Nous n’en sommes plus aujourd’hui à cette nuance près, si tant est qu’elle soit réelle, urgence oblige. En sept ans, soudainement, le propos de Ionesco, son écriture même, griffe davantage. Il est vrai que le travail d’Emmanuel Demarcy-Mota et de son équipe, la même qu’à la création, y est pour beaucoup. Eux aussi, le jeune metteur en scène en tête, ont sinon changé, du moins beaucoup mûri. C’est tout le spectacle qui, du coup, acquiert un certain poids, une nouvelle puissance. Entre les deux versions de ses mises en scène de Rhinocéros, Emmanuel Demarcy-Mota a monté, entre autres, Homme pour homme de Bertolt Brecht, puis Casimir et Caroline d’Ödön von Horvath. Ce n’est pas là tout à fait un hasard, et l’on peut aisément voir une ligne de force se dessiner pour aboutir provisoirement à ce Rhinocéros. Une ligne de force de notre histoire de la civilisation occiden- tale en pleine déréliction, et qui pourrait sans aucun doute également passer par l’Homme sans qualités de Robert Musil dont la parution date de la même époque. Et l’on se gardera bien d’oublier un de ses ancêtres, Kafka et sa célèbre Métamorphose, parue en 1915, puisqu’après tout Rhinocéros raconte bien aussi l’inéluctable métamorphose de notre humanité en ce fascinant et terrifiant animal. Une humanité atteinte de « rhinocérite » aiguë. Nous connaissons bien le phénomène pour le vivre presque quotidiennement. « Notre » humanité, disais-je ? Oui, excepté un ultime récalci- trant, Bérenger, le fameux Bérenger, double de l’auteur qui traverse et hante plusieurs de ses pièces, et qui aura le mot de la fin : « Contre tout le monde, je me défendrai, contre tout le monde, je me défendrai! Je suis le dernier homme, je le resterai jusqu’au bout ! Je ne capitule pas ! » Et Demarcy-Mota prend bien soin de mettre davantage l’accent sur cet in- dividu, sur sa singularité et sa solitude, ajoutant, en prologue à la représentation, et avec l’aide de François Regnault, des citations de l’auteur tirées du Solitaire, titre de son unique roman qui se passe de commentaires.
Près de sept ans donc, et un approfondissement, voire une vision renouvelée totalement assumée d’un texte dont il faut, à notre tour, réviser l’appréciation : lui aussi a « bougé » !… Peut-être n’est-il pas tout à fait ce « classique », synonyme d’ennui, à la rhétorique trop évidente. La rhétorique c’est bien ce que tente de balayer la mise en scène d’Emmanuel Demarcy-Mota, dont la patte a su se faire encore plus ferme qu’elle ne l’est d’ordinaire. Scènes de groupe (qui font toujours aisément effet) réglées à la perfection, comédiens virevoltant autour de Serge Maggiani (Bérenger) dont la gestuelle volontairement empruntée et le chant vocal sont les derniers signes d’humanité au milieu ou face au trou- peau de rhinocéros en train de se constituer. Avec Hugues Quester (son ami Jean) Maggiani forme un duo de clowns tout à fait étonnant, tout en contrastes, et l’on retrouve bien là le Ionesco des premières pièces, celui de la Cantatrice chauve ou de Jacques ou la Soumission… alors que les autres personnages (excepté sans doute Daisy, l’aimée de Bérenger qu’interprète Valérie Dashwood), réduits à l’état de pantins, sont saisis avec plaisir et efficacité par les autres membres de la troupe, qui ont pratiquement tous changé de rôle par rapport à la version de 2004. Dans une certaine outrance de jeu, dans les ruptures de rythme, dans cette façon de manier un humour tragique, tous semblent d’ores et déjà prêts à affronter les personnages de Victor ou les Enfants au pouvoir de Vitrac, qu’Emmanuel Demarcy-Mota entend mettre en scène la saison prochaine. « Y aurait-il eu Ionesco s’il n’y avait pas eu Vitrac qui ne tint guère l’affiche ? », se demandait Aragon en 1958 (dans les Lettres françaises). Comme quoi Demarcy-Mota a bel et bien de la suite dans les idées.

Jean-Pierre Han

Rhinocéros, d’Eugène Ionesco. Mise en scène d’Emmanuel Demarcy-Mota. Théâtre de la Ville. Jusqu’au 14 mai. Tél.: 0142742277.

 

Mai 2011 – N°82



Deux jeunes centenaires


Deux jeunes centenaires

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C’est à deux jeunes centenaires que l’automne éditorial et théâtral aura été en grande partie consacré : Jean Genet et Jean-Louis Barrault. Jeunes ? Oui, bien sûr, surtout si l’on se réfère au remarquable ouvrage d’Albert Dichy et de Pascal Fouché, Jean Genet, matricule 192102, qui retrace pas à pas les années d’enfance et de jeunesse de l’auteur du Journal du voleur, de sa naissance, en 1910 à 1944, année de sa libération de son internement administratif au camp des Tourelles à Paris, et de la parution d’un extrait de Notre-Dame-des-Fleurs dans la revue l’Arbalète. L’ouvrage des deux chercheurs reprend leur Essai de chronologie 1910-1944, paru du vivant de Genet, en 1988, mais en l’enrichissant considérablement, certaines sources d’archives leur ayant été ouvertes, et d’autres livres de biographie et de correspondance ayant paru entre-temps.

Un travail aussi méticuleux que discret pour tenter de s’approcher de la vérité d’une vie, entreprise d’autant plus délicate à mener qu’elle concerne une personnalité comme celle de Jean Genet, mais force est d’avouer qu’Albert Dichy et Pascal Fouché, témoignages et documents à l’appui, parviennent aisément à nous convaincre du bien-fondé de leur travail qui rectifie ici et là quelques erreurs (de Jean-Paul Sartre notamment) commises sur l’auteur et son oeuvre. Leur enquête permet ainsi de discerner comment le vécu du jeune Genet a pu nourrir l’oeuvre, comment l’écrivain a transformé la réalité vécue : c’est le Miracle de la rose s’appuyant sur l’expérience de la colonie agricole pénitentiaire de Mettray pour la transfigurer en oeuvre littéraire…

Voilà pour la jeunesse de Genet (Genet avant Genet ? Pas si sûr que cela). Pour ce qui est de l’autre centenaire, Jean-Louis Barrault, « sa grâce physique fait [de lui] un éternel jeune homme », disent Denis Guénoun et Karine Le Bail dans leur préface aux entretiens qu’il accorda à Guy Dumur, et qui sont réunis dans Une vie sur scène. On songe bien sûr à toutes ces photos qui le représentent quasiment nu, corps magnifié. « Barrault se pense et se donne dans la figure du jeune homme », est-il précisé un peu plus loin. Ou encore : « La jeunesse continuée de Barrault fait de lui, selon ses propres dires, un éternel étudiant. » À preuve, sa vivacité d’esprit qui se retrouve dans les entretiens, dans le moindre de ses propos. À preuve aussi tous les clichés réunis dans le superbe album paru chez Gallimard sous le titre d’Une vie pour le théâtre.

Il se trouve que la rencontre de ces deux hommes, Jean Genet et Jean- Louis Barrault, aura donné lieu à l’un des événements théâtraux majeurs du XXe siècle : la création au théâtre de l’Odéon, en 1966, des Paravents du premier nommé. Un événement théâtral orchestré par leur génial, mais bien oublié, aîné de trois ans, Roger Blin (qui n’eut pas les honneurs d’une commémoration à grands fracas lors du centenaire de sa naissance). Un véritable symbole…

Jean-Pierre Han

Jean Genet, matricule 192102, par Albert Dichy et Pascal Fouché, Gallimard,
les Cahiers de la NRF. 456 pages, 35 euros.
Une vie sur scène, par Jean-Louis Barrault, Flammarion, 234 pages, 20 euros.
Jean-Louis Barrault, une vie pour le théâtre. Ouvrage collectif.
Gallimard, 168 pages. 35 euros.

Décembre 2010 – N°77