Naissance d’une Cité


Naissance d’une Cité

Quand Jean-Richard Bloch regardait du côté de Métropolis et de l’Opéra de quatre sous

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Le Front populaire a davantage donné lieu à des commentaires publiés par la suite qu’il n’a produit des œuvres artistiques qui lui sont propres. En effet, pour qu’elles aient été conçues il aurait sans doute fallu que les artistes et les acteurs du mouvement d’alors s’accordent une pause dans le cours tumultueux des événements, ce qui était hors de question. On a retenu du Front populaire son aspect de fête, avec les bals de la victoire. Mais il fut surtout remarquable par l’irruption en force sur la scène sociale des masses laborieuses pour se faire entendre et imposer un minimum de considération à l’endroit de leur vie. On sait que les pauvres n’accèdent pas spontanément au respect, à l’inverse des actionnaires, et que leurs revendications sont toujours considérées comme des prétentions exorbitantes qui montrent leur égoïsme. Dans les débuts du Front populaire la dimension artistique n’est donc pas première : les roses passent après le pain. Mais elles viendront. Ce qui rend plus intéressante encore la pièce de Jean-Richard Bloch Naissance d’une Cité, une des rares œuvres conçues à cette époque.
Bloch était alors un des intellectuels en vue, codirecteur avec Aragon de Ce soir. Il s’était battu pour l’Espagne républicaine où il s’était rendu, considérant, comme la suite des événements devait le montrer, que le combat contre le franquisme était aussi celui pour l’avenir de la France. Publié en 1937 sous le titre Espagne, Espagne ! le récit de son voyage relate les faits politiques et militaires qu’il eut à connaître et accorde une importance particulière aux initiatives des Républicains pour que le peuple ait enfin accès à la culture et que des formes culturelles spécifiques, en prise avec les événements vécus, puissent exister. Ces initiatives ne pouvaient que passionner Bloch, lui dont une part considérable de l’activité intellectuelle s’était orientée depuis le début du siècle vers les problèmes d’un art de haut niveau, tout à la fois révolutionnaire et populaire. Il menait depuis plusieurs années une réflexion théâtrale qui l’avait rapproché des metteurs en scène les plus en vue, en particulier de Piscator dont il connaissait bien le travail et les innovations.
Mélange d’utopie et de réalisme, Naissance d’une Cité est certainement l’une des pièces les plus originales de Bloch, évoquant Métropolis de Fritz Lang et l’Opéra de quatre sous de Brecht. Elle montre la vie des ouvriers parisiens avec la fatigue, la menace du licenciement, la misère puis l’envol des rêves à propos d’un navire et d’une île au loin où tout serait différent. On y trouve certains des procédés chers au théâtre politique allemand d’avant le nazisme. L’auteur y mêle de façon audacieuse et réfléchie (audace et réflexion sont la marque de Bloch) la musique, le cirque, le music-hall et des effets de groupes particulièrement spectaculaires. La pièce fut présentée au Vélodrome d’hiver, dans des décors de Fernand Léger et des musiques signées Milhaud et Honegger. Elle nous revient dans l’édition qu’en donne Sylvie Jedinak qui expose dans une postface pénétrante la visée théâtrale de Bloch.
La publication de Naissance d’une Cité amène à signaler la dernière livraison de La Revue Commune sur le Front Populaire. En une quinzaine d’articles on suit les événements de ce grand mouvement social du début jusqu’à sa disparition. Au plan culturel on retrouve le Groupe Octobre, les films de Jean Renoir, le rôle de Jacques Prévert, celui de Romain Rolland et son 14 juillet, les articles de Nizan et de tous les écrivains qui collaborent à Commune, l’action de Moussinac, celle des peintres et des musiciens qui s’engagent à corps perdu dans un combat pour l’union du peuple et des artistes. Un ensemble de haut niveau et passionnant.

François Eychart

 

Naissance d’une Cité de Jean-Richard Bloch, Société des Études Jean-Richard Bloch, 108 pages, 8 euros, disponible auprès de la Société, 64 rue Stendhal 75020 Paris ou en librairie.
La Revue commune, n° 41, Le Front populaire, 112 pages, 10 euros, disponible auprès de la revue, 6 avenue É Vailland, 93500 Pantin.



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Paris pris, Paris tenu


Paris pris, Paris tenu

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Robert Giraud fut l’un des plus valeureux éclusiers de la nuit parisienne des années 50 et 60. Pas au sens actuel, entendons-nous. Il n’y a pas d’organisateur de soirées grandioses, ni de jet-setteur chez l’ami Bob, ainsi que ses amis le surnommaient. Plutôt un témoin du temps qui passe et du temps qu’il fait dans les rues et bistrots de la capitale, fraîchement sortie de l’après-guerre. Aujourd’hui passablement oublié, Robert Giraud, un temps chroniqueur aux Lettres françaises, a fréquenté tout ce que Paris a compté de figures emblématiques d’une époque sur le point d’achever son cycle, lorsque la pierre commençait à se fissurer d’effroi à l’approche du béton. Doisneau, Prévert, Fréhel, Robert Kanters, son éditeur chez Denoël… Connu de bon nombre des détenteurs de l’âme parisienne, Bob a croisé dans les eaux vives d’un Paris reprenant un cap dont la guerre l’avait dérouté. Ainsi, Paris, mon pote délivre, en quelques chroniques savoureuses, tout le nectar de l’atmosphère qui régnait alors que l’espoir revenait, que l’humeur était à la joie de la liberté retrouvée. Un verre dans une main, le crayon dans l’autre, Giraud semble aujourd’hui nous dire « suivez le guide, remontez le temps. Vous verrez, c’était pas mal ». De portraits d’ivrognes magnifiques en artistes de rues, Giraud donne ses couleurs à ce qui est resté figé en noir et blanc. Il saisit l’instant. Ici, à la Mouffe ou parmi les biffins des puces de Clignancourt. Là, le long du sinistre Canal Saint-Martin, ou encore sur les planches du Pont des Arts, le traînard Bob regarde, contemple, hume l’air, goûte les sons comme il écoute le vin… Celui des rues, comme de bien entendu.

On ne compte plus les grands témoins qui ont chanté Paris à travers les âges, mais puisque surtout la manière importe, saluons celle de Giraud pour ce qu’elle contient de si précieux, comme le souligne Olivier Bailly dans sa préface : « Et dans Paris d’alors l’humanité est partout, ses représentations sont multiples et infinies. Peut-être aussi qu’on est un peu à vif ; c’est qu’on la bien maltraitée, l’humanité, ces derniers temps ». A la manière de la photographie humaniste, prédominante ces années-là, Giraud dépeint des caractères avec une poésie toute naturaliste, balançant entre lyrisme urbain et argot mesuré. Il y a du Jean Renoir, du Prévert et du Michel Simon dans tout ça. Et déjà, la nostalgie des jours qu’on ne reverra plus : « Bien que déformée par des maternités successives, si la ville a pris un embonpoint de douairière, son éternel amoureux ne lui reconnaît que sa taille de jeune fille. Ajustée une fois pour toutes, la ceinture du Paris d’aujourd’hui est une frontière toute symbolique qu’effleure maintenant sans s’en apercevoir la foule qui déferle des banlieues et des cités-dortoirs ».

Amoureux des sans-grades, ami des gens-de-la-rue, chroniqueur alter-mondain, Giraud grave pour l’éternité le nom de ceux qui ne furent que des petites gloires, renversées par le train d’enfer du nouveau système naissant : « Mais qui pourrait écrire la complainte du Pont des Arts s’étirant phrase après phrase sur cent trente mètres de long ? Le temps des troubadours n’est plus, définitivement disparu avec le dernier d’entre eux, Paul Delarc, le célèbre fabriquant de sonnets ». Qui se souvient de la bande à Milo, du père Victor ou du clochard devenu peintre à succès, Maurice Duval ? Personne, bien entendu. Et pour cause, la figure locale ne vaut que par ce qu’elle représente : une mythologie de quartier qu’on ne partage qu’à reculons, de peur de la voir disparaître. Toutefois, 50 ans plus tard, il y a prescription. Giraud sait aussi se faire historien, comme avec ce cours sur l’origine des gitans de Paris qui remonte jusqu’à la bible. Ainsi, les Tziganes auraient été condamnés par Dieu à « parcourir la terre éternellement, entourés du plus noir mépris ». Leur crime ? Ils refusèrent leur protection à la Sainte Famille fuyant l’Egypte. Quelques siècles plus tard, soit précisément le 17 août 1427, les premiers Tziganes arrivèrent à Paris. Et Giraud d’entreprendre le récit de l’histoire des Roms dans la capitale, jusqu’à Bouglione ! Si Paris nous était ainsi conté tous les jours, qu’aurions-nous besoin des journaux du soir ? Ce serait, hélas, oublier un peu vite la décote croissante de la valeur humanité en ce début de millénaire.

Matthieu Lévy-Hardy


Paris, mon pote, de Robert Giraud Le Dilettante, 160 pages, 17€

Janvier 2009

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N° 57 – Les Lettres Françaises du 7 mars 2009


Les lettres Françaises du 7 mars 2009

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Rimbaud par Ristat

 

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