Jacob Burckhardt fait renaître la Renaissance

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Les éditions Bartillat rééditent la « Civilisation de la Renaissance en Italie » de Jacob Burckhardt (1818-1897), ouvrage dont la postérité retient qu’il fit renaître la Renaissance au XIXe siècle. Il y parvient encore au XXIe.. Par Clément Bosqué Continuer la lecture

Le travail, voilà l’ennemi !


Le travail, voilà l’ennemi !

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Le mouvement de l’Autonomie désigne un ensemble de luttes politiques en marge de – et souvent en opposition à – l’histoire dominante du mouvement ouvrier. Au cours des années 1970, et particulièrement en Italie, il forma un milieu foisonnant d’expériences suffisamment denses et subversives pour que la perspective de rapports sociaux enfin communisés apparaisse viable et enviable à une large échelle. Marcello Tarì nous propose une lecture de cette épopée qui, certes, pourra susciter des commentaires sur le parti pris, mais que seuls ceux qui ont déjà, toujours et par ailleurs, fait allégeance aux « réalités incontournables » du capitalisme chercheront à renvoyer dans les limbes.

Le parti pris est le suivant : la vérité du mouvement n’est ni dans ses prémices prolongeant l’agitation soixante-huitarde, ni dans les tentatives de structuration pour constituer un front ouvrier uni et massif dans une nouvelle phase de lutte, ni même dans les développements ultérieurs d’une réflexion post-marxiste sur l’avènement du general intellect comme nouveau sujet de l’histoire de l’émancipation. Non, la vérité du mouvement est dans ce mot d’ordre qui a émergé aussi bien de la spontanéité la plus débridée que des réflexions les plus foisonnantes : Le travail, voilà l’ennemi !

Lesd Lettres Françaises, revue littéraire et culturelleMarcello Tarì rappelle que les années 1970 sont celles d’une grande transformation dans le rapport au travail : de la grande usine où se coudoient des dizaines de milliers d’employés, comme à Mirafiori, on passe à la multiplication des ateliers de sous-traitance et, particulièrement en Italie, au travail au noir qui rendent la constitution d’une subjectivité ouvrière à la fois unifiée et émancipatrice de plus en plus problématique. Cela conduit à changer massivement la vision que les prolétaires pouvaient avoir du travail, ainsi que de sa place dans leurs vies et dans leurs luttes. Émerge ainsi la notion de société comme usine globale de la reproduction capitaliste où le travail stricto sensu, à la fois perd sa place centrale et mythifiée du fait de sa précarisation, mais devient simultanément la figure d’une oppression plus générale qui peut être déclinée en diverses occurrences. Les revendications des sujets « déviants » (femmes, jeunes, homosexuels…) s’inscrivent dorénavant dans l’agenda des luttes et y acquiert une légitimité fondée sur une approche extensive et actualisée du prolétariat, lui fournissant  par ailleurs de nouvelles armes. Tous ces phénomènes ont concouru à mettre enfin le travail au centre des critiques nécessaires du capitalisme. Mais celles-ci n’ont pas réussi, à l’époque, à s’appuyer sur une théorie suffisamment mûre des rapports sociaux sous le capitalisme – et donc du travail –  pour entraîner le mouvement vers leur communisation – et donc son abolition. Les phénomènes devinrent plus visibles, mais pas immédiatement plus lisibles.

En effet, le travail est dénoncé par le mouvement autonome comme le facteur déterminant de la reproduction de la société capitaliste, mais son analyse reste focalisée sur la réappropriation de son contenu concret (valeur d’usage) en opposition à une forme abstraite uniquement conçue comme relevant de la domination plus ou moins manifeste de classe (valeur d’échange) . Il a manqué une certaine lucidité, un dépassement de ce schéma marxiste traditionnel en puisant dans Marx lui-même  pour comprendre que le travail-marchandise est un et indivisible et n’est pas l’assemblage de deux essences distinctes, l’une positive et l’autre négative. Il présente par contre deux faces engendrant une dynamique auto-référentielle : une face concrète qui est son contenu directement vécu, toujours cependant déterminé par la nécessité de la valorisation, et une face abstraite qui est constituée par le revenu qu’il procure et permet ainsi de connecter les travaux individuels à une totalité sociale régie par la loi de la valeur. En se médiatisant lui-même, à la fois producteur et distributeur de cette substance simultanément imaginaire  et réelle  qu’est la valeur, le travail est le facteur historiquement spécifique qui explique l’émergence et la continuité de la société capitaliste sous ses différentes formes.

Le travail est donc effectivement l’ennemi de toute conscience émancipatrice parce qu’il constitue la synthèse sociale spécifique au capitalisme (quelle que soit sa variante : libérale, planifiée, autogérée…). Le vrai communisme n’est pas dans la régénération de cette synthèse mais dans son abandon.

Éric Arrivé

Autonomie ! Italie, les années 1970 – Marcello Tarì, traduit par Étienne Dobenesque – La fabrique éditions – Paris, octobre 2011.

Un Caravage pasolinien


Un Caravage pasolinien

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Ce n’est pas une étude vertigineuse d’érudition comme celle de Maurizio Calvesi (inédite en français), ni une vie décrite avec pertinence, précision et méthode comme l’a fait Gérard-Julien Salvy (coll. « Biographies », Folio). C’est l’histoire d’un homme hors du commun narrée avec fougue et avec l’idée d’en faire notre contemporain. Michel Nuridsany ne compare-t-il pas au début son destin avec celui de Rimbaud ? Sa raison d’être ? Deux découvertes récentes : celle des origines de Caravage, qui n’est pas né à Caravaggio, mais à Milan, ensuite la confirmation que les restes retrouvés à Porto Ercole sont bien les siens grâce à une analyse génétique. La science et la fortune sont venues au secours de l’histoire. C’est aussi le 400e anniversaire de sa mort.
C’est un livre écrit en partie comme un essai et en partie comme un roman. L’auteur a conservé de lui son image de mauvais garçon, batailleur et violent, in¬domptable et imprévisible. Il en fait même une figure pasolinienne (sans pour autant en faire un homosexuel débauché, faute de documents formels). Soit. Mais le plus important ici est qu’il nous restitue la singularité du peintre, sa puissance, son inventivité. Il a aussi le talent de savoir le replacer dans son époque – une époque troublée et difficile pour l’Italie, morcelée en petits États et toujours menacée par les puissances étrangères, et pour l’Église, qui doit faire front aux coups de boutoir de la Réforme. Le Caravage qu’il campe sous nos yeux n’est pas une caricature ou une pure fiction. C’est un individu hanté par la peinture et qui ne vit au fond que pour et par elle, quelles que furent ses passions et ses folies.
En somme, c’est un livre vivant, pre¬nant, rigoureux (l’auteur a vérifié ses sources), intense, qui nous fait aimer l’artiste et les produits de son art sans trop de mythologie et sans trop d’excès laudatifs.


Justine Lacoste

Caravage, de Michel Nuridsany. ƒditions Flammarion, coll. Ç Grandes biographies È, 386 pages, 25 euros.

N° 76 novembre 2010


Marceline en Italie


Marceline en Italie

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Curieux ce petit livre jaune qui fait se côtoyer le journal tenu à Milan par Marceline Desbordes-Valmore et le Voyage d’Italie de Louis Aragon. Jean Ristat dans une préface éclairante souligne l’admi­ration que portait Aragon à la poétesse. Il rappelle qu’au retour de Venise, à l’été 1928, après la rupture avec Nancy Cunard, Aragon s’arrêta à Milan, comme Marceline. Il y séjourna quinze jours « pour aller six fois entendre à la Scala « l’Othello de Verdi « .

Après son histoire d’amour avec Henri de Latouche, elle venait en Italie pour guérir son cœur blessé. C’était, selon ses propres mots, à la fois « étrange » et « fatal ». Que fit-elle à Milan ? Elle hanta les églises pour aller prier Dieu de l’épargner ainsi que son amant. Ces visites, on s’en doute, nous valent quelques descriptions fort mélancoliques qui séduiront les amateurs de tableaux de Monsu Desiderio. Mais Marceline ne va pas seulement se pâmer devant des Christs ou des Nativités, elle va aussi au théâtre. Il est possible qu’elle y prenne moins de plaisir. Rappelons tout de même que ce voyage à Milan est un voyage de comédiens, avec plein de bagages, de folles fantaisies, de douleur. En effet, son mari, Prosper Valmore, qui avait été désigné administrateur gérant du second Théâtre-Français, se trouvait de nouveau menacé par le chômage, car le premier exercice de l’Odéon étant défi­citaire, la Comédie-Française refuse de prolonger l’expé­rience. Il signa donc avec un impresario italien. Ses deux filles, Ondine et Ines, ainsi que Marceline sont du voyage. L’organisation de la tournée laissa très vite à désirer. Les conditions quotidiennes furent peu agréables. Quant à la location du théâtre Carcano, vétuste et loin du centre, elle concourut à clairsemer le parterre. On compta très vite sur Mlle Mars pour renverser la situation. La grande comédienne, proche des Valmore, arriva à Milan et fut dignement fêtée. Laissons Marceline errer dans les églises et lisons quelques vers du Voyage d’Italie d’Aragon :

Ne t’en va pas méchant ne t’en va pas fantôme
Mon cœur après vingt ans et plus est toujours une
porte qui bat
Sur ton départ J’ai beau dire de la fermer aux servantes
Les rideaux frémissent encore où tu les as froissés
Je n’ai jamais jeté ces roses qui périrent

Et pour encore rester parmi les spectres, écoutons la poétesse nous raconter sa rencontre avec l’ex-impératrice Marie-Louise ; elle la croise dans les escaliers du théâtre de la Canobiana, faisant plus âgée que son âge, portant toute son attention à ne pas trébucher : « Il me passa quelque chose devant les yeux dans ce moment, qui me saisit. Je vis l’empereur mort et le roi de Rome, également comme une ombre, qui la suivait dans ce froid corridor, et il me fut difficile de rester jusqu’à la fin de Jeanne la Folle, dont elle n’avait pu supporter le terrible dénouement. » Il pleut à Milan (Aragon décrit fort bien cette pluie italienne de septembre). Marceline a horriblement froid dans les maisons humides qu’elle habite. Le moral des comédiens français est au plus bas. Cependant, grâce à une représentation donnée par Mlle Mars à leur bénéfice, on put leur distribuer de l’argent et la troupe se dispersa.

À lire les lignes qui précédèrent, on aura l’impression de se laisser entraîner dans un vent de folie. Marceline nous conforte dans cette tourmente, si l’on en croit ce qu’elle écrit à la fin de son journal : « Milan, encore Milan ! C’est en Italie que Tasso a perdu la raison… et toi aussi, pauvre Violet… (le valet de Mlle Mars). Cette ville en apparence si déserte enferme dans un hospice deux mille aliénés. »

Michel Bulteau

Les Yeux pleins d’églises : le voyage d’Italie, de Marceline Desbordes-Valmore, Louis Aragon. Avant-propos de Jean Ristat, préface et notes Claude Schopp. 16 euros, 175 pages, Éditions La Bibliothèque, collection « l’Écrivain voyageur ».

N°76 – Novembre 2010


« … que je voie qui est vivant et qui est mort. »

« … que je voie qui est vivant et qui est mort. »

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Avant de nous quitter le 12 mars 2009, Pierre Bourgeade nous a laissé un dernier roman, Le Diable, l’histoire de trois destins qui s’entrecroisent dans l’Italie des années de plomb : Ercole, un jeune prêtre, Giovanna, une ancienne prostituée qui a épousé un banquier assassiné par les Brigades Rouges, et Attilio, un artificier au service des Brigades.

Les deux hommes sont liés par le doute qui s’est emparé d’eux. Le Brigadiste ne peut se résoudre à adopter l’analyse que lui tient son chef :« Le premier ennemi de la révolution elle-même, c’est la rue. Tu vois ces gens pressés, acharnés, avides. As-tu regardé quelquefois leur visage ? Ils ne sont plus les victimes de l’hydre : ils sont devenus l’hydre elle-même. Nous n’avons plus à frapper à la tête : c’est l’hydre elle-même qu’il faut frapper. D’où notre décision de revenir à des actions non individuelles – des attentats aveugles, comme on dit. » Lorsqu’un mouvement qui se prétend révolutionaire abandonne la défense du peuple et se met à le prendre comme cible, il ne peut que devenir l’ennemi du peuple. L’artificier prend conscience de cette erreur et se refuse à perpétrer au hasard le massacre des innocents. Il y sera forcé par un marché ignoble : un attentat contre la vie de son fils, enlevé par ses anciens camarades.

Le prêtre, quant à lui, est en proie à la tentation née de sa rencontre avec la belle veuve. Il y succombe peu à peu, retrouvant dans la chair la passion qu’il ne trouvait plus dans l’Eglise, revenant à la pureté par le chemin de la souillure. On peut regretter que Bourgeade n’ait pas poussé plus loin son analyse de l’aveuglement des Brigades, qu’il ne questionne pas les assassinats politiques ciblés, qu’il n’évoque pas l’infiltration de l’organisation par la police. C’est peut-être que le véritable sujet de son livre est la transgression des ordres et des règles, et la rencontre, éphémère, de deux hommes qui s’éloignent des idéaux qu’ils avaient embrassés il y a longtemps. Ce que l’on ne regrettera pas, c’est de retrouver une dernière fois Bourgeade sous toutes ses facettes : le fétichiste – incroyable description du ballet des langues des amants au cours d’un baiser, l’auteur de polars – cette page d’une glaçante précision sur le Skorpion CZ 61, « pistolet-mitrailleur de fabrication tchèque, apprécié des hommes qui ne disposent que de peu d’espace pour tirer », le styliste enfin, dont la virtuosité ne nuit pas à l’émotion. Ainsi, la veillée mortuaire du serviteur, tombé mort en taillant la pelouse, sa vieille faux à la main : « Recouvert à mi-corps d’un drap blanc, le visage non plus attentif et servile mais comme détaché, hautain presque, ennobli par la mort, le vieux jardinier, ses mains croisées sur la poitrine, tenant une poignée d’herbes, attendait. »

Cent pages plus loin, d’autres morts attendent ceux qui tentent de fuir. On ne dévoilera pas le prix que devront payer le prêtre défroqué et la prostituée repentie d’un côté, le révoltionnaire désabusé et son fils de l’autre, leur terrible punition, absurde et cruelle comme le monde qui les entoure.

Sébastien Banse

Pierre Bourgeade, Le Diable, éd. Tristram, Paris, 2009, 177 pages, 18 euros.