Henri Lefebvre, penseur de la vie quotidienne


Henri Lefebvre, penseur de la vie quotidienne

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Les Lettres Françaises, revue littéraire et culturelle

Henri Lefebvre, Critique de la vie quotidienne

Associé au souci du pauvre, le pain, ou au train- train d’une vie banale et désillusionnée, « le quotidien » est devenu une notion à la fois floue et désirable, attrayante et répulsive. Elle navigue entre la banalité de l’existence et l’écueil des tracas. Elle trouverait en quelque sorte sa traduction dans « le journal », bien résumée dans la rubrique « Horoscope » : « Amour, Travail-Argent, Santé ». On comprend quel a pu être le mépris d’un Heidegger voyant dans l’Alltäglichkeit la-vie-quotidienne-marigot, où s’abrasent les différences. L’homme moderne, apathique ou affairé, fuit dans le chez-soi navrant de la quotidienneté. Mais la vie quotidienne, telle que la conçoit Henri Lefebvre, ne saurait se confondre avec cette déchéance de l’esprit dont les magazines sont peut-être, plus que le reflet, l’instrument, possiblement détourné si on adopte le point de vue optimiste du braconnage culturel cher à Michel de Certeau. Elle peut être ce fond, qui, une fois qu’on l’a touché du pied, permet au plongeur au bord de l’asphyxie de remonter s’il est habile dans son mouvement. L’espoir, c’est connu, n’est donné qu’aux désespérés, les autres n’en ayant pas besoin.

Mais en voulant s’emparer par les mots et la pensée de cet objet mouvant par excellence qu’est la vie quotidienne, Henri Lefebvre avait une ambition qui, pour accessible qu’elle parût au premier abord, recelait de redoutables difficultés. Qui fut donc cet Henri Lefebvre aujourd’hui bien oublié ? Un Français typique comme il le portraiture dans sa Critique de la vie quotidienne ? Le Français, c’est Descartes, bien sûr, les rues toutes droites, Richelieu, la ville où tout est d’équerre, la musique de Rameau, certes c’est tout cela, mais c’est aussi son contraire : « Ce Français cartésien aime la vie bouillonnante et imprévue. Il se laisse emporter par de singuliers engouements. La France est aussi la patrie de la mode, de l’éphémère, de la frivolité, des parfums et des fanfreluches, de la féminité. » On croirait le portrait de Lefebvre, il a écrit un Descartes et un Musset, plus persévérant que Gide qui n’y était pas parvenu, on peut penser qu’il a lu le Capital en entier, mais il préférait assurément la compagnie des belles femmes à celle des professeurs d’université, fussent-ils marxistes. Sa postérité contemporaine, si l’on me passe cette audacieuse formulation, ce sont les situationnistes ou le mouvement Cobra, ou encore le sociologue artiste que fut Baudrillard, et il fut et reste ignoré de la Sorbonne. Robert Voisin, qui a été son remarquable éditeur à L’Arche, a publié la Critique de la vie quotidienne en 1947, le dernier retirage date de 1980, et seulement le tome III est épuisé. Il en serait autrement s’il lui était arrivé de figurer au programme de l’agrégation.

La question reste de savoir comment s’emparer de cet objet qui nous fuit quand on veut l’appréhender, sans le dénaturer, sans le corrompre par des artefacts. Certainement pas avec la langue des savants, le vocabulaire barbare des structuralistes. Il s’effarouche facilement et s’évanouit dès qu’il voit une note de bas de page, une citation savante.

Une écriture fluide, aisée, proche de la conversation pourra seule capter cette vie quotidienne, eau vive, toute différente de la vie privée, eau stagnante. On songe à du Garaudy, mais qui aurait plus de profondeur, ou à l’Adorno de la vie mutilée, de la vie qui ne vit pas, mais qui n’atteindrait pas l’ampleur du grand Theoriekritiker.

L’ambiguïté de cette, on n’ose dire « méthode », c’est encore trop dire, de cette « manière » disons, pour rester neutre, c’est qu’on perd toute extériorité qui permettrait de cerner, de définir cette vie quotidienne, de qualifier cette dérive, pour parler comme les situationnistes. Le grand ancêtre en la matière est Georg Simmel. Comment est-il passé de sa thèse, publiée en 1881, l’Essence de la matière selon la monadologie physique de Kant, à la Psychologie des femmes, qui paraît en 1890 ? Le penseur qui aura su le mieux observer la buée de son époque déposée sur la vitre qui nous sépare du monde avait été un philosophe allemand au sens le plus classique du terme, mais il aura éprouvé l’impossibilité de penser le moderne dans les termes de la raison pure. Puis, après avoir caboté le long de la côte wilhelminienne, au moment où la mer est devenue furieuse, il a connu la tentation nostalgique de la terre ferme, et ce fut pour la trouver, provisoirement, dans une solution nihiliste : dans un nationalisme d’abord intransigeant puis qui alla s’émoussant.

« Mais le plus important, ce sera qu’elle (la théorie) puisse ouvrir la perspective du dépassement, et montrer comment résoudre l’antique conflit du quotidien et de la tragédie, de la trivialité et de la fête. » N’a-t-on pas là une transposition exotérique du fameux point ésotérique « d’où la vie et la mort, le réel et l’imaginaire, le passé et le futur, le communicable et l’incommunicable, le haut et le bas cessent d’être perçus contradictoirement » ? Le danger d’une solution qui est à la fois le solvant et l’objet dissout, c’est qu’elle risque de perdre toute opérativité. Nous sommes quelques-uns à nous débattre dans ce piège.

Jean-François Poirier


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Lefebvre et Lukàcs


Lefebvre et Lukàcs

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Henri Lefebvre, ce roi non couronné du marxisme français, aura-t-il été notre Lukács ? Peut-on se risquer à le penser, alors même que ce qui les distingue fait valoir ses droits avec éclat ? Quel sens y aurait-il en effet à rapprocher le grand-bourgeois de Budapest, le membre de la nomenklatura communiste de la « grande époque » avec le fils des com- munes rurales des Pyrénées, bohème parisien et perpétuel outsider ? Enfin, malgré son mérite et le scandale de son oubli, personne n’aura l’idée de mettre la Somme et le Reste au niveau d’Histoire et Conscience de classe. Pourtant, à y regarder de plus près, la surprise se surmonte et l’apparentement perd sa brutalité. Ce qui fait, alors, leur fraternité, c’est que l’un et l’autre ont été contraints de se construire un « chemin vers Marx » (pour reprendre le titre de Lukács), ils n’ont reçu ni le communisme ni le marxisme en héritage. Kulturkritiker, c’est avec leurs moyens propres, répondant à une visée existentielle, qu’ils ont élaboré leur problématique personnelle et c’est cette problématique qui les a conduits au marxisme comme à une solution. On s’en doute, cette liberté de démarche ne les prédisposait pas à la docilité. Lukács lui-même, contrairement à l’opinion générale, on l’oublie trop, se trouve presque toujours en délicatesse avec l’orthodoxie.

Les Lettres Françaises, revue littéraire et culturelle

Georg Lukàcs

Quoi qu’il en soit de cette comparaison et de ses limites, nous disposons par chance d’un texte d’Henri Lefebvre qui témoigne de cette identification – d’une reconnaissance avouée envers un frère et un maître. Il s’agit d’une conférence prononcée en 1955 à l’Institut hongrois. Une triple actualité explique, semble-t-il, ce salut. La RDA venait de publier un volume d’hommages au philosophe hongrois (où figure, à côté d’un texte de Thomas Mann, le Mein Weg zu Marx), Lukács venait d’être honoré du prix Kossuth et de publier la Destruction de la raison. Moment d’accalmie à saisir, car, les années précédentes, Lukács n’était guère persona grata pour deux formules qui avaient fait scandale : en remarquant que le réalisme socialiste n’avait pas encore eu son Balzac ou son Léonard de Vinci, ou que le marxisme pouvait bien être un Himalaya, un levraut à son sommet, mais qu’il ne pouvait se gonfler plus grand que l’éléphant dans la plaine. Toutefois, on s’en doute, l’intervention de Lefebvre s’inscrivait dans une stratégie qui excédait la commémoration académique et qui avait pour véritable enjeu la discussion philosophique en France. En effet, 1955, c’est l’année des Aventures de la dialectique de Merleau-Ponty, dont la publication déchaîne une terrible polémique de la part des intellectuels du PCF et notamment de la Nouvelle Critique. Merleau-Ponty s’appuyait sur Histoire et Conscience de classe, le livre maudit que Lukács avait récusé par la suite, pour promouvoir un « marxisme occidental », à faire valoir, car lui seul vivant, contre l’orthodoxie venue de Moscou. Mais il ne s’agissait pas principalement pour Lefebvre de saluer la Destruction de la raison (dont il rapporte, avec profondeur, l’inspiration au docteur Faustus) comme correction et rectification d’Histoire et Conscience de classe ; de manière beaucoup plus subtile et perverse, la cible visée se découvre être celle de ses camarades de la Nouvelle Critique qui s’étaient engagés dans la folle bataille de la science prolétarienne. Lefebvre, de fait, n’a pas de mal à montrer que le jdanovisme de cette dernière n’est en réalité que la répétition vulgaire du gauchisme du Lukács de 1927, voué aux gémonies par la même orthodoxie!

En brouillant ainsi les pistes, en montrant plutôt qu’elles se brouillent, Lefebvre veut poser le problème du rapport entre la philosophie et la politique, mieux, le problème du philosophe lui-même laissé en suspens : contrairement au vœu du Lukács de 1927, le prolétariat n’a pas remplacé le philosophe, la philosophie ne peut se résorber dans la science ou se dissoudre dans la politique. Latéralement, Henri Lefebvre effleure un thème qui lui est spécifique et qu’on retrouve dans toute son œuvre. Partant de l’amitié de Thomas Mann et de Lukács, il se prend à réflé- chir sur le classicisme et le rôle révolutionnaire que lui fait jouer Lukács. Henri Lefebvre, fidèle au romantisme, ici, hésite pourtant un moment. Si nous avions un Thomas Mann, peut-être pourrions-nous suivre Lukács dans son projet esthético-politique, mais nos Thomas Mann s’appellent Duhamel ! Nous sommes loin du compte !

Jean-Loup Thébaud


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Henri Lefebvre : Equivoques romantiques


Equivoques romantiques

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Les Lettres Francaises, revue littéraire et culturelle

Henri Lefebvre, Vers un romantisme révolutionnaire

Évoquant la trajectoire de Friedrich Schlegel, cet esprit si libre dans sa jeunesse, « athée, radical, individualiste », qui entraîne dans son sillage tout le romantisme d’Iéna, pour finir moins de deux décennies plus tard en « philistin gras, à la parole onctueuse, gourmand, paresseux et vide », converti au catholicisme et à la solde de Metternich, Blanchot se demande : « Qui est le vrai ? Le dernier Schlegel est-il la vérité du premier ? Est-ce que la lutte contre le bour- geois banal ne sait engendrer qu’un bourgeois exalté, puis fatigué et, pour finir, contribue seulement à une exaltation de la bourgeoisie ? » Le problème du romantisme est ainsi posé dans toute sa complexité, et c’est avec une conscience tout aussi aiguë des équivoques du romantisme qu’Henri Lefebvre aborde le débat, dans un article de 1957 qu’il faut féliciter Michel Surya d’avoir eu l’idée de republier. La date a évidemment son importance : comme le rappelle Rémi Hess, c’est le moment où Lefebvre, accusé par les communistes français d’être l’auteur du rapport Khrouchtchev, rompt avec le Parti au lendemain du soulèvement ouvrier de Budapest, pour s’engager dans la rédaction de la Somme et le Reste. La conjoncture, au demeurant, n’est guère favorable au romantisme, qui est loin de correspondre aux canons de l’esthétique marxiste officielle. Lukacs lui-même, en rupture avec son propre romantisme de jeunesse, défend la cause du réalisme et n’a de cesse de brocarder les avant-gardes, au nom de ce que Lefebvre appelle à juste titre un « néoclassicisme » dont le verdict lui paraît sans appel : « Le romantisme tend inévitablement vers une attitude réactionnaire. »

Avec une perspicacité dont les recherches de Michael Löwy et Robert Sayre ont fait ressortir toute la fécondité, Lefebvre choisit d’adopter une perspective diachronique qui le conduit à distinguer deux versions du romantisme : tandis que « l’ancien romantisme », quelles que soient les différences que présen- tent ses manifestations respectives de part et d’autre du Rhin dans la première moitié du XIXe siècle, se définit par « l’homme en proie au passé », « le nouveau romantisme » rompt avec la fascination des origines et se place résolument sous le signe de « l’homme en proie au possible ». Dans le détail, la typologie est cependant plus fine et plus nuancée, puisque le nouveau romantisme prolonge l’ancien autant qu’il se sépare de lui.

L’ancien romantisme apparaît même traversé par de profondes divisions : si le roman- tisme allemand cherche essentiellement, aux yeux de Lefebvre, à « éluder la révolution » et ne remet pas fondamentalement en question l’ordre social de l’époque, le mouvement romantique français s’efforce au contraire d’accompagner, au moins sur le terrain de l’art, les conséquences de la Révolution française. Bien que ces distinctions aient tendance à gommer la complexité du romantisme allemand, où l’inspiration révolutionnaire, loin d’être absente, fut peut-être à la source de tout le mouvement, elles redonnent toute leur importance au « désaccord », au « dédoublement » et au « déchirement » essentiels à tout romantisme, auxquels le classicisme ne peut accorder qu’une place subordonnée.

Dans les dernières pages de son article, Lefebvre approfondit la définition de cette catégorie du possible, dans la perspective d’une « dialectique » où le « possible-possible » (où la recherche d’un dépassement des contradictions n’exclut pas le conformisme) s’oppose au « possible-impossible » que le romantisme proprement révolutionnaire aspire à réaliser. Avec cette alliance des contraires qui exprime de façon paradigmatique les tensions qui traversent le romantisme, voire le définissent, il y va, en définitive, d’un autre rapport au présent, que Lefebvre résume d’une formule qui ne rappelle pas par hasard la conception nietzschéenne de l’inactualité : « “Nous” vivons intégralement notre temps, précisément parce que nous sommes déjà de cœur au-delà. »

Jacques-Olivier Bégot

Vers un romantisme révolutionnaire,
d’Henri Lefebvre, présentation de Rémi Hess, Nouvelles Éditions Lignes. 80 pages, 9 euros.

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Henri Lefebvre : penser dans la «jungle des villes»


Penser dans la «jungle des villes»

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Les Lettres Françaises, revue littéraire et culturelle

Henri Lefebvre, le Droit à la ville

Publié deux mois avant Mai 1968, le Droit à la ville a sans doute inspiré quelques slogans pendant les manifestations, mais l’ouvrage a surtout connu, avec sa traduction anglaise en 1996 et la découverte de cette œuvre par le monde de la recherche anglophone, ce qu’il faut bien appeler une deuxième naissance. Le concept s’est imposé depuis comme une référence incontournable des pensées critiques et radicales de la ville chez des auteurs comme David Harvey ou Edward Soja, mais aussi bien au-delà, notamment en Amérique latine, et jusqu’en Corée. Le « droit à la ville » a même été intégré aux rapports de l’ONU et de l’Unesco depuis une décennie. En 2010, un rapport d’ONU Habitat invitait ainsi les autorités locales à donner à chaque résident un « droit à la ville ».

La diffusion mondiale de ce concept tient avant tout aux apports théoriques de l’ouvrage. Le philosophe y rejette la spécialisation et la fragmentation des pensées de la ville entre sociologues, géographes, aménageurs, architectes… L’approche se veut consciemment totalisante.

Car c’est bien une « théorie de la ville et de la société urbaine » que Lefebvre contribue à former. Pour l’auteur, la ville n’est pas un lieu parmi d’autres de la production capitaliste. Elle est même davantage que le lieu privilégié de cette accumulation. En effet, « la ville moderne intensifie en l’organisant l’exploitation de la société entière ». Le droit à la ville est donc sans nul doute la première tentative de « mise en espace » de la critique de l’économie politique de Marx à l’échelle urbaine.

En 1968, Lefebvre dénonce l’urbanisme moderne et fonctionnaliste des Trente Glorieuses, qu’il conçoit comme une forme d’urbanisme d’État au service des intérêts capitalistes. Il observe les effets d’une planification qui implique la dissociation croissante des lieux de travail et des lieux de résidence et la nécessité de déplacements pendulaires qui en découle. Ces dynamiques structurelles ne transforment pas uniquement les paysages et les rapports de production, ils conditionnent la vie quotidienne des citadins, en les privant des possibilités de rencontres et d’échanges qui font l’essence de la ville.

À bien des égards, Henri Lefebvre décrit déjà la ville néolibérale à venir, et les prémices d’une mise en concurrence généralisée des espaces urbains : « Elle se profile devant les yeux, la ville idéale, la Nouvelle Athènes. New York et Paris en proposent déjà une image, sans compter quelques autres villes. Le centre de décision et le centre de consommation se réunissent. Basée sur leur convergence stratégique, leur alliance sur le terrain crée une centralité exorbitante. (…) Fortement occupé et habité par les nouveaux Maîtres, ce centre est tenu par eux. »

Le Droit à la ville assume par ailleurs sa visée transformatrice et émancipatrice. Le titre de l’ouvrage est si proche du slogan qu’on pourrait presque en venir à le regretter. Repris par les agences de communication des ministères et des collectivités locales, il est devenu un outil parmi d’autres de ce que l’on nomme désormais le marketing territorial. Lefebvre avait d’ailleurs tenté de dissiper les ambiguïtés : « Le droit à la ville ne peut se concevoir comme un simple droit de visite ou de retour vers les villes traditionnelles. » Il faut donc l’entendre comme le droit, pour les citadins, de produire leur ville plutôt que l’accès à une ville déjà constituée et structurée par les forces capitalistes. Cette « utopie expérimentale » que Lefebvre appelle de ses vœux n’a rien à voir avec « l’idéologie de la participation (qui) permet d’obtenir au moindre prix l’acquiescement des gens intéressés et concernés. (…) N’est-il pas clair que la participation réelle et active porte déjà un nom ? Elle se nomme autogestion. » C’est à cette seule condition, n’en déplaise aux communicants et aux technocrates, que le droit à la ville prend sa véritable dimension émancipatrice.

Cécile Gintrac

Le Droit à la ville,
d’Henri Lefebvre, Economica, Paris, 2009. 136 pages, 14 euros.

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Redécouvrir Henri Lefebvre


Redécouvrir Henri Lefebvre

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Henri Lefebvre - Les Lettres Françaises revue culturelle et littéraire

Henri Lefebvre

Bien que son oeuvre compte un nombre impressionnant d’ouvrages de grande ampleur et qu’elle suscite un intérêt soutenu dans les pays anglophones ainsi qu’en Allemagne, Henri Lefebvre ne semble pas avoir eu en France la postérité qu’il mérite. Faut-il y voir la confirmation que « nul n’est prophète en son pays » ? La réédition, à l’initiative de Michel Surya, de l’article « Vers un romantisme révolutionnaire » invite à chercher d’autres explications de ce phénomène, en même temps qu’elle donne l’occasion de relire une pensée foisonnante. Auteur, dès les années 1930, à une époque où les traductions de ces auteurs n’étaient pas légion, de Morceaux choisis de Marx et de Hegel, Lefebvre ne s’est pas contenté d’introduire à quelques représentants emblématiques de la tradition matérialiste, de Diderot à Lénine, puisqu’il fut aussi l’auteur de monographies consacrées à des figures aussi diverses que Nietzsche, Pascal, Musset ou Rabelais. Dans sa présentation de l’article sur le romantisme, Rémi Hess dit l’admiration que suscitait, auprès de ses étudiants de Nanterre, le « background intellectuel considérable » de ce professeur si peu académique, qui faisait fi des cloisonnements disciplinaires et n’hésitait pas, pour dénoncer l’ossification du marxisme, à s’appuyer sur Joachim de Flore, moine du XIIe siècle en rébellion contre la bureaucratie ecclésiastique : « Je n’avais jamais connu de professeur aussi engagé physiquement dans sa pensée, aussi impliqué dans le mouvement de la réflexion qui s’appuyait sur une érudition qui nous subjuguait. » Cette culture était au service d’une recherche vivante, mue par le désir de « faire de la pensée de Marx une source d’analyse pour les problèmes actuels », au lieu de la figer dans le marbre de dogmes indiscutables. C’était prendre le risque de rendre Marx moins familier, plus difficile à saisir, et telle est peut-être l’une des raisons pour lesquelles l’oeuvre de Lefebvre n’a pas acquis la valeur canonique d’autres interprétations de Marx. Sur ce point, la confrontation avec Lukács s’avère particulièrement éclairante. Une telle entreprise impliquait de surcroît une curiosité pour la vie quotidienne dont la tradition philosophique offre peu d’exemples et qui constitue sans doute l’un des aspects les plus actuels de l’héritage de Lefebvre, qui a peut-être appris du surréalisme cet art de percevoir « le quotidien comme impénétrable et l’impénétrable comme quotidien », pour reprendre les termes de Walter Benjamin, autre marxiste inclassable avec qui l’auteur de la Révolution urbaine aura partagé une attirance passionnée pour la ville. À peine plus de vingt ans après sa disparition, il reste en somme à découvrir bien des aspects de l’oeuvre d’Henri Lefebvre.

Jacques-Olivier Bégot


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Manifestes pour un matérialisme historico-géographique


 

Manifestes pour un matérialisme historico-géographique

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Deux publications de David Harvey permettent enfin d’aborder la pensée du plus important géographe marxiste contemporain.

 

 

Marx faisait remarquer que le capitalisme entraînait une « annihilation de l’espace par le temps ». La profondeur de cette remarque aurait dû inciter de nombreux marxistes, Marx le premier, à ne pas négliger la dimension spatiale du capitalisme. Il est vrai que le marxisme a bien plus inspiré les historiens que les géographes, malgré l’existence de travaux de valeur dont témoignent les livres d’Henri Lefebvre, et une importante littérature marxiste qui aborde la géographie dans le cadre du concept d’impérialisme. Pourtant, une lecture spatiale du développement du capitalisme semble plus urgente que jamais, à un moment où le capital se déploie à toutes les échelles, qu’elles soient locales, régionales ou mondiales. L’œuvre de David Harvey nous fournit les éléments théoriques nécessaires pour procéder à cette lecture. Dans le premier texte du recueil Géographie et Capital, il annonce son projet : faire du « matérialisme historique » un « matérialisme historico-géographique », c’est-à-dire « une science matérialiste historique de l’histoire humaine dans sa dimension géographique pour créer un savoir devant permettre aux peuples, aux classes et aux groupes dominés de mieux maîtriser et de faire leur propre histoire ».

Cette nécessité s’explique parce que le capitalisme est un phénomène spatial, qui procède à un aménagement spatial lorsqu’il investit un territoire, s’y solidifie sous la forme de capitaux fixes, y transforme les structures urbaines et y modifie les réseaux de transport et de communication. Malgré la propension du capitalisme à se dématérialiser sous la forme de capitaux fictifs et à afficher une ubiquité inquiétante, cet aménagement spatial est une obligation systémique. David Harvey montre avec force que cette spatialisation capitaliste est un aspect déterminant de la mise en valeur du capital, car la force de travail est toujours localisée tout comme les moyens de production, et aussi parce que le choix d’une localisation est la clé de la concurrence entre les différents groupes capitalistes. Or, l’espace est déterminé par son caractère limité, qu’il s’agisse de l’espace des matières premières, de celui des constructions immobilières spéculatives ou celui des grands axes de transports. La lutte pour l’investissement en ces lieux devient donc un enjeu de taille de la concurrence intercapitaliste, pour s’adjuger des positions – au sens propre du terme – qui deviendront des monopoles de fait.

 

David Harvey

L’espace spatialisé par le capitalisme finit par en acquérir tous les aspects, dont la fragilité et la volatilité. David Harvey insiste avec force sur le fait que le capital investit autant les espaces qu’il les délaisse, une fois que ces derniers se révèlent incapables de garantir des taux de profit suffisants. Et l’on sait que ces abandons, qu’ils correspondent à des délocalisations, à des friches urbaines ou rurales, etc., sont aussi traumatisants pour les communautés humaines que l’installation du capital lui-même. La mise en compétition des territoires est ainsi un des aspects de la mise en concurrence des peuples et des travailleurs. Ce constat théorique fonde ainsi un impératif politique, qui avait été largement pressenti par le mouvement ouvrier sans qu’il en eût établi le fondement théorique : les luttes locales des communautés, qu’elles soient paysannes ou ouvrières, rurales ou urbaines, pour le contrôle démocratique de leur espace sont autant au cœur des luttes anticapitalistes que celles contre l’exploitation.

C’est lors du débat sur l’impérialisme que le marxisme a commencé à prendre en compte sérieusement la dimension géographique du capitalisme. Malgré un avis globalement convergent quant à la nocivité de l’impérialisme chez Lénine, Rosa Luxemburg ou Boukharine, les positions théoriques pou- vaient nettement diverger. Dans le cadre du projet de domination impérial formulé par l’administration Bush, David Harvey reprend les termes du débat dans un essai intitulé le Nouvel Impérialisme, en proposant une lecture synthétisant avec bonheur les différentes pistes explorées par ses prédécesseurs. L’impérialisme n’est plus considéré comme un « stade » du capitalisme mais comme son expression constante, inscrite au cœur de son mode de fonctionnement. Cela s’explique car le capitalisme ne se fonde pas seulement sur l’exploitation du travail salarié, mais aussi sur ce que David Harvey baptise « l’accumulation par dépossession ». Cette accumulation prolonge aujourd’hui la logique des pillages coloniaux du XVIIIe siècle et des enclosures des terres collectives de la paysannerie anglaise, ce que Marx avait qualifié d’« accumulation primitive ». Même si les objets de cette dépossession peuvent changer – l’eau, la forêt ou les matières premières remplaçant les champs ouverts –, la logique prédatrice reste la même. En la saisissant, on ne perçoit plus alors l’impérialisme comme un simple phénomène guerrier et épisodique mais comme un phénomène global contre lequel la lutte doit se montrer constante.

Baptiste Eychart

 

Géographie et Capital. Vers un matérialisme historico-géographique, de David Harvey, Éditions Syllepse, 2010. 279 pages, 22 euros.
Le Nouvel Impérialisme,
de David Harvey, Les Prairies ordinaires, 2010. 215 pages, 20 euros.

 

N°81 – Avril 2011

 


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