Guy Hocquenghem : l’appel du dehors

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On comprend que, dans sa pensée, dans sa vie, Guy Hocquenghem ait sans cesse traqué les retombées de sa vision, la chute dans les identités. Qu’il ait cherché passionnément à s’en arracher. Pour retrouver, dégager la source visionnaire. Ce point source de lumière qui vient toujours d’ailleurs… Par René Schérer Lire la suite

Un philosophe de la Renaissance

Un philosophe de la Renaissance

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«Dans René, il y a renaît », dit-il volontiers. On ne saurait le classer dans les Anciens ni dans les Modernes, ou plutôt il a sa place chez les uns et chez les autres : des premiers, il a les moeurs, où la fidélité a pour voisins le sérieux (son séminaire à Paris- VIII est un des plus « tenus » du département de philosophie) et le courage ; des seconds il a la témérité et le caractère presque fantasque de la mode, mais d’une mode qu’il faudrait masculiniser et écrire « un mode », tout en lui gardant sa charge de « caprice », un mode qui ne serait d’ailleurs qu’à lui, ce qui exclut tout conformisme de l’anticonformisme, toute grégarité.

Nous étions quelques-uns à avoir vingt ans en 1971, à une époque où l’on rencontrait les maîtres en toute simplicité au Quartier latin, au 69, rue Saint-Jacques, par exemple, un café arabe. René Schérer souffrait depuis son jeune âge d’une surdité (qui a progressivement régressé au fur et à mesure que les prothèses auditives se perfectionnaient), qui lui faisait magnanimement répondre des choses ô combien intelligentes à nos questions bêtasses qu’il transformait en un sens qui nous remplissait d’orgueil.

Il était pour nous l’impeccable philosophe universitaire (c’était l’époque où l’Université existait encore) avec une magnifique diction un peu sentencieuse, qui avait voulu s’émanciper d’une discipline sclérosée, la philo, par la phénoménologie, et par une réflexion sur la communication (Structure et fondement de la communication humaine). Mais il avait commis depuis un pas de côté pour tomber nez à nez avec un étrange personnage, certes pas un inconnu qui, fou au Palais-Royal, attendait quelque chose de beaucoup plus précieux qu’un mécène capable de réaliser son phalanstère, un homme capable de le penser : Charles Fourier.

Deux âmes habitent en son corps, celle du philosophe rigoureux qui déploie l’idée au rythme d’une prose progressant avec une logique imperturbable sans les afféteries dont ses confrères étaient à l’époque prodigues, et aussi celle d’un artiste, qui ne transparaît peut-être nulle part mieux que dans les pages de l’Âme atomique, hélas depuis longtemps épuisé. Écrit en collaboration avec son ami Guy Hocquenghem, c’est sans doute son plus beau livre avec Zeus hospitalier (d’une actualité si brûlante à l’heure où l’inhospitalité la plus revêche donne le ton). Il est consacré à la couleur chez l’enfant selon Benjamin. L’enfant colore le monde avant de le dessiner.

Walter Benjamin que nous venons d’évoquer parlait des idées en émettant cette réserve : « Si tant est qu’“idée” ait un pluriel. » Dans un texte, ou une conférence de René Schérer, il y a toujours une idée qui surgit unique à chaque fois en son apparition. Ainsi l’ai-je entendu faire cinq conférences « différentes » en Algérie sur l’hospitalité, sans un papier, sans l’ombre d’une hésitation, en un laps de temps très court, sans jamais qu’on entende de répétition.

Un homme parfait ? Non point ! « Grincheux » comme il n’est pas possible, pour reprendre l’adjectif par lequel il aime à se désigner. Il est certain que pour un esprit aussi méthodique lié à une imagination aussi vive, le monde n’est qu’une perpétuelle imperfection qui fait fuser les propositions d’améliorations de toutes sortes, un jaillissement qui ne permet naturellement pas, sous peine d’être immédiatement tari, de tolérer la contrariété que procurent d’autres initiatives divergentes d’amendement. Car la moindre insistance en ce sens déclenche alors, chez lui, une juvénile colère. C’est bien de ce tyrannique attachement à la passion de perfection que René Schérer tire une puissance d’indignation aussi forte. Et quand fut venu, pour beaucoup, le temps de passer du « col Mao au Rotary club», pour reprendre le titre d’un livre de son cher Guy Hocquenghem, il sut toujours se tenir sur l’Aventin des non-réconciliés. À côté de trois colonnes hideuses parues dans le quotidien Libération qui appelaient à « une guerre requise » contre l’Iraq, une frêle colonne cosignée par Gilles Deleuze et René Schérer dénonçait « une guerre immonde ». Conservant le même encrier où la plume trempée dans le savoir ne tresse jamais de guirlandes pédantes, René Schérer parle, en conclusion de l’article « Autosatisfaction » qu’il a donné au Dictionnaire critique du “sarkozysme” qui constitue le numéro 33 (octobre 2010) de la revue Lignes, de la parfaite conformité du président avec les trois règles, déjà relevée par Kant, les plus ternes du pouvoir quand il se fait cynique : « Si fac excusa (trouver toujours une excuse aux bévues ou aux impairs ; ne jamais omettre de justifier ses bavures) ; Si fecisti nega (mieux encore : autant que possible nier tout simplement ses erreurs ou ses crimes lorsqu’ils sont trop patents) ; Divide et impera (diviser pour régner ; créer des conflits entre les sujets pour se donner les gants d’arbitrer. [Cette règle d’or] est l’aboutissement des autres qu’elle couronne.).»

Jean-François Poirier

Novembre 2010 – N°76

Avec René Schérer


Avec René Schérer

Edito

par Jean Ristat

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Je relisais, il y a quelques jours, les pages consacrées à Jacques Derrida par Alain Badiou dans son livre Pe­tit panthéon portatif. D’entrée, il remarque qu’il y eut en France un « moment philosophique » fulgurant entre la fin de la guerre d’Algérie et la tempête révolutionnaire des années 1968-1976. Hélas, « la génération philosophique qui a été identifiée à ce moment a presque complètement disparu ».

Aquarelle de René Schérer

René Schérer est sans doute l’un des derniers représen­tants d’une époque que les forces réactives voudraient bien nous faire oublier. Celle, par exemple, de l’université de Vincennes, dont il nous dit qu’elle était ouverte à tous, ou­verte aussi à des contenus insolites : la politique, la sexualité. Professeur dès 1969, René Schérer y enseigne avec Foucault, Deleuze, Châtelet, Lyotard, Rancière, Revault d’Allonne, Lucien Goldmann. Son ami, Guy Hocquenghem, entre à Vincennes comme chargé de cours en philosophie en 1971. Ses interventions sur la conception homosexuelle du monde feront date. Il y renverse le point de vue jusqu’alors admis : « L’homosexualité n’est pas une maladie, une perversion de la sexualité mais une valeur positive, une affirmation du désir dans sa plénitude. » Il écrira, avec René Schérer, deux livres : en 1976, Co-ire, album systématique de l’enfance et, en 1985, l’Âme atomique. Pour sa part, René Schérer dans ses cours parle de Fou­rier, de la pédagogie et de son histoire, de l’enfance et de la sexualité. En 1972, il publie Charles Fourier, l’ordre subversif et, en 1974, son fameux Émile perverti. L’essentiel de son œuvre s’organise autour de ces thèmes. Ainsi, en 2001 et 2006, reviendra-t-il sur Fourier avec respectivement l’Écosophie de Charles Fourier et Charles Fourier, vers une enfance majeure. N’oublions pas Enfantines en 2002, livre dans lequel il rappelle que le XVIIIe siècle fut le siècle inventeur de l’enfance. « Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle s’accumulent les indices que, dans l’attitude des adultes envers les enfants, quelque chose se met à changer. » René Schérer n’a jamais cessé de philosopher sur l’enfance, même si aujourd’hui il constate qu’« il n’y a plus aucune liberté ou possibilité de penser l’enfance sans qu’on vous objecte le sexuel… ou alors, si l’on veut vraiment entreprendre une philosophie de l’enfance, on en arrive à gommer tout ce qui touche à la sexualité ainsi que le passionnel, l’émotif d’une manière générale. Ce qui n’est pas préférable non plus ».

Adorno écrivait déjà en 1963 : « Le tabou le plus fort, ac­tuellement, est celui qui concerne tout ce que l’on définit par “mineur” qui suscita déjà des tempêtes lorsque Freud découvrit la sexualité infantile. » Je renvoie le lecteur à son ouvrage Tabous sexuels et droit aujourd’hui. Il n’est pas question ici de s’attarder sur ces sujets, mais je veux simplement souligner la nécessaire liberté d’expression sans laquelle il n’y a pas non plus de liberté de penser. La rencontre de René Schérer avec les Lettres françaises (Franck Delorieux) traite également de son exclusion en 1954 du PCF pour des raisons, non de divergence politique, mais de morale sexuelle. La morale prolétarienne, comme on disait alors, n’admettait pas l’homosexualité. C’était un autre temps, et heureusement, le PCF a bien changé. Cela n’a pas détourné René Schérer du « communisme en tant qu’idée mais de sa mise en exercice dans le Parti ». Son témoignage, m’a-t-il semblé, peut nous aider à réfléchir sur notre histoire.

On présente René Schérer un peu rapidement comme un utopiste. Certes, il s’appuie sur Fourier pour réhabiliter l’idée d’utopie « comme la recherche d’une réalité absente ». Il ajoute qu’il « sauve Marx avec Fourier… Dans l’oeuvre de Marx, ce qui est absent, effacé, est au centre de celle de Fourier : la passion, le désir ».J’ai évoqué bien rapidement une œuvre que j’invite nos lecteurs à relire ou a découvrir. L’intelligence a tout à y ga­gner. Un livre d’entretiens de René Schérer avec Geoffroy de Lagasnerie, Après tout, est une excellente introduction à son parcours.

Jean Ristat


Novembre 2010 – N°76

Après tout, de René Schérer et Geoffroy de Lagasnerie. Éditions Cartouche, 206 pages, 17 euros.