Sherwood Anderson : les évasions impossibles


Sherwood Anderson: Les évasions impossibles

Sherwood Anderson est né le 13 septembre 1876, dans l’Ohio. Très tôt orphelin de père, il est obligé de travailler pour subvenir aux besoins de sa famille. Après avoir occupé divers emplois et s’être engagé dans l’armée au cours de la Guerre Hispano-Américaine en 1898, il finit par épouser, six ans plus tard, la fille d’une famille aisée de l’État, qui lui offre les moyens de lancer une carrière d’entrepreneur. Mais après des années d’insatisfaction et de mésentente conjugale, en 1912, à la suite d’un épisode dépressif qui le voit disparaître pendant plusieurs jours, Anderson décide d’abandonner son entreprise et sa vie de famille pour se consacrer à l’écriture. Son premier roman est publié en 1916, mais c’est avec Winesburg, Ohio, en 1919, qu’il s’attire les louanges et l’attention du monde littéraire américain, à défaut du succès commercial qu’il connaîtra plus tard.

Ville imaginaire et pourtant si réaliste, Winesburg est inspirée directement des lieux qu’Anderson a connu, pendant son enfance et son mariage et qui lui ont fourni la matière pour écrire ces vingt-et-une brèves histoires, toutes indépendantes et toutes intimement liées, qui constituent cet ouvrage à mi-chemin entre le recueil de nouvelles et le roman. Il y est souvent question de mariage, comme institution qui enferme l’homme et la femme dans des rôles différents mais également insatisfaisants, qui contrecarre les plans de ceux qui voudraient vivre libre, comme la mère du jeune journaliste George Willard, le seul personnage qui traverse chacun de ces récits : « la grand et belle jeune fille à la démarche onduleuse, que l’on voyait se promener sous les arbres avec des hommes, était de celles qui tendent sans cesse la main dans les ténèbres pour saisir une autre main. » Prisonnière d’un couple sans amour, d’une existence sans surprise et sans illusion, elle rêve pour son fils l’évasion dont elle aura été privée. Cette délivrance passe par la ville, à cette époque où l’industrialisation se répand, sur les cendres de la Guerre de Sécession, guerre civile qui a unifié le pays. Mais dans un pays unifié, on ne s’exile pas. L’idéal des pionniers, l’accord avec la nature, les grandes étendues sauvages, tout cela disparaît tandis que le capital et l’industrie moderne se répandent sur tout le territoire des États-Unis. Le livre d’Anderson décrit la transformation de la vieille société agricole, l’alliance de la religion et du capital, héritage de la Manifest Destiny, l’idéologie qui avait présidé à la conquête des territoires sauvages : « Tout en travaillant jour et nuit pour augmenter le produit de ses fermes et pour étendre ses biens, le vieillard regrettait de ne pouvoir employer son énergie inquiète à bâtir des temples, à détruire les infidèles et, d’une façon générale, à glorifier sur la Terre le nom de Dieu. »

Il n’est pas étonnant que Sherwood Anderson ait été l’une des influences de la plupart des auteurs de la Lost Generation Steinbeck, Scott Fitzgerald, Hemingway – et un de leurs compagnons, jusqu’à sa mort, en 1941, sur un bateau qui l’emportait au Panama, d’une péritonite causée par un cure-dent avalé avec une olive, dans un verre de martini.

Sébastien Banse

Sherwood ANDERSON, Winesburg-en-Ohio,
Gallimard, 305 pages, 8,90 euros.