L’Espagne de Louis Parrot


L’Espagne de Louis Parrot

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Louis Parrot était un amoureux de l’Espagne. Pas celle des corridas et des fiestas, plutôt celle que ses pérégrinations au fond de provinces perdues lui avaient fait connaître. L’Espagne était pour lui un mélange de pauvreté et de grandeur qui avait imprimé sa marque au peuple et se trouvait à l’origine de la République et du Frente popular.

Parrot a beaucoup écrit sur l’Espagne, à commencer par un Panorama de la culture espagnole publié en 1937 aux Éditions sociales internationales (ouvrage saisi par la police de Daladier en 1939), suivi de traductions dont Ode à Salvador Dali de Garcia Lorca (en collaboration avec Éluard), et Espagne au cœur de Neruda. Son exploration des contrées reculées lui inspira un roman, Nous reviendrons, qui a le goût puissant et subtil des grands vins espagnols dont on sait tout de suite qu’ils sont venus sur une terre aride fécondée par un travail séculaire. On goûte leur saveur, oubliant ceux qui les ont produits, hommes vieillis avant l’âge, déformés par le labeur, enfermés dans une pauvreté si grande qu’y mettre fin semble, à première vue, impossible. Parrot se souciait de leurs douleurs, de leurs joies, détectant avec sûreté en eux la qualité cachée et mal développée qui leur permettrait une remontée vers la lumière.

Où habite l’oubli présente les grandes voix de la culture espagnole : Machado, Lorca, Ramon de la Serna, Bergamin, sans compter tous ceux qui ne font que passer dans ces pages, comme Rafaël Alberti, Vincente Aleixandre, Juan Ramon Jiménez… Lui-même poète, Parrot est de plain-pied avec eux. Il en donne de vivants portraits. De Ramon de la Serna « on eût dit qu’il portait sous son gilet noir le vêtement broché colorié des matadors andalous, tant on croyait voir étinceler autour de lui, alors qu’il parlait, ces paillettes roses et violettes qui éblouissent les spectateurs dans les arènes. » Lorca « était un homme tendre et dur à la fois, Espagnol jusqu’à l’excès[…]lorsqu’il chantait au piano, son visage, qui menaçait de s’alourdir, se transfigurait, et c’est alors que se vérifiait, dans toute sa gracieuse concision, ce mot du langage populaire : tenia angel, il avait, il tenait de l’ange. » Miguel Hernandez est montré « dans son vêtement de paysan, rugueux et lumineux comme une orange. »

Les pages qui analysent leur évolution vers le peuple ne sont pas seulement brillantes, elles exposent le mouvement de fond qui bouscule la culture espagnole et s’affirme dans le Frente popular. Parrot s’attarde à juste titre avec Machado sur le christianisme. Pendant des siècles celui-ci a vu sa signification profonde confisquée par l’Église qui le mit au service des puissants et des riches, usant pour cela d’un rationalisme meurtrier très loin du message d’origine. Par un retournement de l’histoire c’est en combattant le franquisme que le peuple put faire vivre sa foi chrétienne. Machado constate que le sens fraternel de cette foi « ne se trouve pas dans l’âme caldéronienne, baroque et ecclésiastique mais dans son âme cervantine, non pas catholique mais seulement humaine et universellement chrétienne ». Propos de grandes conséquences pour l’époque. Avec Lorca, Hernandez, Machado, tous juchés sur Cervantès, la littérature espagnole est sortie de ses corsets et rayonne comme jamais.

La première publication d’Où habite l’oubli eut lieu en 1944 quand la fin proche de l’hitlérisme semblait annoncer celle du franquisme. Pour les républicains émigrés c’était une question de mois. Le livre montrait alors la richesse de la culture espagnole et combien l’épisode franquiste était une incroyable régression. Le maintien de Franco fut une des premières décisions de la guerre froide. Parrot aura parlé pour plus tard, car la vérité est sœur de l’espérance.

François Eychart

Où habite l’oubli, de Louis Parrot, Éditions Farrago, 158 pages, 18 euros.
Rappel : Nous reviendrons, et l’Intelligence en guerre, Le Castor Astral.