Sénac et Kateb : amitié littéraire et rupture idéologique


Sénac et Yacine : amitié littéraire et rupture idéologique

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Jean Sénac et Kateb Yacine (de même que Mohamed Dib) débutèrent presque ensemble dans le dossier ‘’La jeune poésie nord-africaine’’ du numéro 3 d’avril-mai 1947 de Forge, une revue dirigée à Alger par Emmanuel Roblès. Préjugée de gauche parce qu’elle était imprimée par le quotidien cryptocommuniste Alger Républicain, elle était pionnière dans l’interculturalité puisqu’elle constitue la première publication littéraire ouverte aux auteurs arabophones et berbérophones. Tout de suite, Sénac s’enthousiasma pour les textes de Kateb, son aîné de trois ans, et demanda des informations à Roblès qui, prophétique, lui répond le 30 juin  1947 : ‘’Yacine Kateb a 18 ans. Il est parti en France, il y a quinze jours. Conférences à Paris. Visites à Eluard, Aragon. M’a écrit lettre enthousiaste. Je serai heureux qu’il réussisse à s’imposer. Il a un réel talent’’.

Sénac retrouva Kateb et Dib dans le premier numéro de Soleil (janvier 1950), une revue lancée par lui et des amis de Radio Algérie. S’il insère des poèmes, son duo d’amis publie des ébauches ou extraits futurs de Nedjma et de L’Incendie. ‘’Mais pour des raisons politiques qui les regardent’’, c’est-à-dire sur injonctions soit du Parti Communiste Algérien dont ils étaient les compagnons de route soit de la direction de Alger Républicain auxquels ils collaboraient, Kateb et Dib renoncèrent vite de poursuivre leur contribution pour une publication marquée encore par un humanisme militant (‘’la fraternité et l’espoir des hommes’’, écrit Sénac dans un projet éditorial). Ce renoncement idéologique n’empêche pas ce dernier d’honorer ses deux amis, dans une lettre du 10 août 1951 adressée à Jean Grenier sur recommandation de Camus : ‘’Mohamed Dib est un écrivain parfait, affermi, généreux, qui possède son style comme sa vie ; Kateb Yacine est enthousiaste et brûlant comme la poudre. Tous deux sont communistes militants à ‘’Alger Républicain’’ et je ne sais si leur orthodoxie leur permet d’envisager l’acceptation d’une bourse Rockefeller’’. Tout en admiration devant Kateb, Sénac encense davantage l’écrivain qui ‘’parle plus haut que le mot’’ tout en ‘’affirmant debout sur les barricades que l’amour finit toujours par triompher avec la joie fraternelle des hommes’’. Le diptyque amour et révolution, qui n’était pas une séduisante formule littéraire, instaure définitivement l’identité créatrice de Kateb qui sera aussi celle de Sénac.

Kateb Yacine

A Paris, entre septembre 1950 et septembre 1952, Sénac croisa de nouveau Kateb soit à l’hôtel du Vieux Colombier – résidence où ils firent tous deux de nombreuses connaissances d’artistes – soit chez le photographe de ‘’Paris Match’’ Tony Saulnier-Ciolkowski, lequel résidait – heureux hasard – à la rue Jacob, près des éditions du Seuil. Ce grand reporter, généreux avec ses deux amis, devait mourir peu de temps après dans un accident d’avion.

A la parution de Terrasses à Alger en juin 1953, une ‘’nouvelles revue algérienne’’, fondée par Sénac, Kateb figure au sommaire avec un texte dont des extraits seront insérés dans Nedjma et Le Polygone étoilé. En présence de Camus, véritable maître d’œuvre, et aussi de Dib, Feraoun, Mammeri, etc., il avait signé le 22 décembre 1952 l’éditorial, véritable manifeste pour ‘’dégager l’homme de son désarroi’’. Malgré de louables déclarations d’intentions, l’intrusion de la politique dans le champ littéraire n’est pas encore à l’ordre du jour.

Dès les débuts de la guerre d’Algérie, Sénac fréquente derechef Kateb rencontré régulièrement dans les cafés et bistrots de Saint-Germain-des-Prés, autour de joyeuses libations ou attisant leurs dénonciations de l’ordre colonial. A la parution de Nedjma en juin 1956, Sénac est le premier à publier dans L’Express du 13 juillet 1956 un article soulignant les multiples nouveautés du roman : une allégorie en prise avec l’Histoire de l’Algérie en train de se faire, un éclatement du récit réaliste s’opposant au Nouveau Roman code déjà dominant, une unicité d’une œuvre à venir, trois aspects qui vont être développés par la quasi-totalité des critiques et exégèses de Kateb.  Il publie aussi entre juillet 1956 et février 1957, dans des journaux et revues d’orientations politiques diverses, la première étude d’ensemble sur ‘’Kateb Yacine et la littérature nord-africaine’’. Toujours sur la brèche, Sénac y distingue déjà la littérature des Français d’Algérie (Camus, Roy, Roblès, etc.), ‘’fidèle à une tradition humaniste européenne’’, de la littérature algérienne de langue française dont les écrivains ‘’ont été appelés pour porter témoignage du drame qu’ils partageaient avec leur communauté’’. Quant à Kateb, le critique ouvre ses propos sur ‘’les polémiques passionnées’’ soulevées par son roman, à l’instar de La Statue de sel (1953) d’Albert Memmi et Le Passé simple (1954), de Driss Chraïbi. Ces controverses portent essentiellement sur, d’une part, la forme du langage de l’écrivain rompant avec les conventions de ses pairs nord-africains, et d’autre part, les malheurs du peuple algérien vivant entre ‘’cruauté inouïe’’ du colonialisme et valeurs religieuses oppressantes. Ce dernier aspect provoqua le courroux de nombreux responsables de l’UGEMA (Union Générale des Etudiants Musulmans Algériens) qui ont vu une médisance vis-à-vis de l’Islam et ont considéré Kateb comme leur ‘’bête noire’’, eu égard à son soit disant anticléricalisme islamique (si l’on peut dire), en fait un rejet d’hommes religieux aristocrates et dominateurs plus que de la religion elle-même.

Les deux créateurs s’apprécient mutuellement, au point que Kateb, à son tour, loue Sénac, à titre privé (‘’Je t’embrasse la barbe’’) ou publiquement, à la télévision, dans la célèbre émission ‘’Lecture pour tous’’ (1956) de Pierre Desgraupes (‘’c’est un écrivain européen qui commence à exprimer une communauté algérienne, un jeune écrivain dont les œuvres ont une grande importance pour nous’’). A la première représentation du Cadavre encerclé les 24 et 25 novembre 1958 à Bruxelles, Sénac y était, d’autant que c’est son amie Edwine Moatti qui joue le rôle de Nedjma. Toute la troupe lui dédicace le numéro spécial de la revue Esprit où a été publiée la tragédie.

Jean Sénac

A l’indépendance, les deux poètes se retrouvent en octobre 1963 au Bureau exécutif de l’Union des Ecrivains Algériens dont la chartre est en grande partie une paraphrase d’une proposition de Kateb élaborée par le secrétaire général Sénac sans citation de l’auteur. Celui-ci prend la défense de son ami à qui ‘’on’’ a refusé de jouer Le Cadavre encerclé : ‘’Ce qu’est Kateb, sa vie, ses excès, ses déclarations folles, cela n’a pas de sens à côté de cette œuvre’’. Puis ce furent ‘’tu es belle comme un comité de gestion’’ et le dysfonctionnement  de l’union des écrivains placée sous l’égide du FLN qui suscitèrent le courroux de Kateb. Toujours en butte au lancinant dilemme de l’intellectuel face au pouvoir en contexte tiers-mondiste (‘’béni oui oui’’ inféodé à un régime ou ‘’travailleur intellectuel’’ – selon la terminologie marxisante de l’époque – au service de la collectivité libérée), Kateb fustigea donc doublement Sénac en 1967.  Ce dernier répond au ‘’révolté par contrat’’ qui n’a eu de tort que d’avoir mis ses ‘’pieds-noirs dans le couscoussier’’.  C’est la rupture pour divergences politico-littéraires entre deux personnalités aux ‘’moi’’ hypertrophiés et antagonistes. Les deux amis se séparèrent aussi tacitement qu’ils se sont connus.

Hamid Nacer-Khodja (Université de Djelfa)

N°65 – Novembre 2009

 



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Avec René Schérer


Avec René Schérer

Edito

par Jean Ristat

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Je relisais, il y a quelques jours, les pages consacrées à Jacques Derrida par Alain Badiou dans son livre Pe­tit panthéon portatif. D’entrée, il remarque qu’il y eut en France un « moment philosophique » fulgurant entre la fin de la guerre d’Algérie et la tempête révolutionnaire des années 1968-1976. Hélas, « la génération philosophique qui a été identifiée à ce moment a presque complètement disparu ».

Aquarelle de René Schérer

René Schérer est sans doute l’un des derniers représen­tants d’une époque que les forces réactives voudraient bien nous faire oublier. Celle, par exemple, de l’université de Vincennes, dont il nous dit qu’elle était ouverte à tous, ou­verte aussi à des contenus insolites : la politique, la sexualité. Professeur dès 1969, René Schérer y enseigne avec Foucault, Deleuze, Châtelet, Lyotard, Rancière, Revault d’Allonne, Lucien Goldmann. Son ami, Guy Hocquenghem, entre à Vincennes comme chargé de cours en philosophie en 1971. Ses interventions sur la conception homosexuelle du monde feront date. Il y renverse le point de vue jusqu’alors admis : « L’homosexualité n’est pas une maladie, une perversion de la sexualité mais une valeur positive, une affirmation du désir dans sa plénitude. » Il écrira, avec René Schérer, deux livres : en 1976, Co-ire, album systématique de l’enfance et, en 1985, l’Âme atomique. Pour sa part, René Schérer dans ses cours parle de Fou­rier, de la pédagogie et de son histoire, de l’enfance et de la sexualité. En 1972, il publie Charles Fourier, l’ordre subversif et, en 1974, son fameux Émile perverti. L’essentiel de son œuvre s’organise autour de ces thèmes. Ainsi, en 2001 et 2006, reviendra-t-il sur Fourier avec respectivement l’Écosophie de Charles Fourier et Charles Fourier, vers une enfance majeure. N’oublions pas Enfantines en 2002, livre dans lequel il rappelle que le XVIIIe siècle fut le siècle inventeur de l’enfance. « Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle s’accumulent les indices que, dans l’attitude des adultes envers les enfants, quelque chose se met à changer. » René Schérer n’a jamais cessé de philosopher sur l’enfance, même si aujourd’hui il constate qu’« il n’y a plus aucune liberté ou possibilité de penser l’enfance sans qu’on vous objecte le sexuel… ou alors, si l’on veut vraiment entreprendre une philosophie de l’enfance, on en arrive à gommer tout ce qui touche à la sexualité ainsi que le passionnel, l’émotif d’une manière générale. Ce qui n’est pas préférable non plus ».

Adorno écrivait déjà en 1963 : « Le tabou le plus fort, ac­tuellement, est celui qui concerne tout ce que l’on définit par “mineur” qui suscita déjà des tempêtes lorsque Freud découvrit la sexualité infantile. » Je renvoie le lecteur à son ouvrage Tabous sexuels et droit aujourd’hui. Il n’est pas question ici de s’attarder sur ces sujets, mais je veux simplement souligner la nécessaire liberté d’expression sans laquelle il n’y a pas non plus de liberté de penser. La rencontre de René Schérer avec les Lettres françaises (Franck Delorieux) traite également de son exclusion en 1954 du PCF pour des raisons, non de divergence politique, mais de morale sexuelle. La morale prolétarienne, comme on disait alors, n’admettait pas l’homosexualité. C’était un autre temps, et heureusement, le PCF a bien changé. Cela n’a pas détourné René Schérer du « communisme en tant qu’idée mais de sa mise en exercice dans le Parti ». Son témoignage, m’a-t-il semblé, peut nous aider à réfléchir sur notre histoire.

On présente René Schérer un peu rapidement comme un utopiste. Certes, il s’appuie sur Fourier pour réhabiliter l’idée d’utopie « comme la recherche d’une réalité absente ». Il ajoute qu’il « sauve Marx avec Fourier… Dans l’oeuvre de Marx, ce qui est absent, effacé, est au centre de celle de Fourier : la passion, le désir ».J’ai évoqué bien rapidement une œuvre que j’invite nos lecteurs à relire ou a découvrir. L’intelligence a tout à y ga­gner. Un livre d’entretiens de René Schérer avec Geoffroy de Lagasnerie, Après tout, est une excellente introduction à son parcours.

Jean Ristat


Novembre 2010 – N°76

Après tout, de René Schérer et Geoffroy de Lagasnerie. Éditions Cartouche, 206 pages, 17 euros.


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L’Algérie au bord des armes


L’Algérie au bord des armes

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Les piqûres de rappel sont rarement agréables. Douloureuses et inconfortables, elles assurent un office dont quiconque se passerait, n’était leur double vocation curative et mémorielle. Avec l’Algérie, la France a un carnet de santé à tenir à jour, et pour longtemps. C’est ce que Bernard du Boucheron nous signale avec son dernier ouvrage au titre vénéneux, Salaam la France, roman expéditif narrant les tribulations d’un médecin au fin fond d’une Algérie au bord de la sédition. Nous sommes en 1954. Frédéric Le Saulnier embarque à Marseille, direction Alger. Il a pour mission d’endiguer le trachome dans la région de Bou Djellal, sous les ordres du « Gégé », le Gouvernement général d’Alger. En métropole, on est en république. Ici, on est dans la gestion. D’un peuple, d’un corps expéditionnaire, d’une économie, d’un bouge et de ses pensionnaires. Le tout, sous l’œil torve et l’humeur maussade du « Mistratir », l’Administrateur de la bourgade. De la prise de contact à la fuite, Le Saulnier ne sera jamais chez lui à Bou Djellal. Comme aucun Françaoui, bien évidemment. Au milieu d’un théâtre d’ombres, entre fonctionnaires rongés de l’intérieur par l’objet inique de leur représentation et « indigènes » tantôt escrocs, tantôt escroqués, le toubib est un fusible que l’excès de tension fera griller, tôt ou tard.

En 1954, la France en Algérie pare encore sa présence des atours du progrès. La médecine en est un exemple parmi d’autres. C’est l’angle que Boucheron a choisi pour opérer son examen en coupe verticale de la période. Au menu, des personnages clés, incontournables, saisis à point : l’Administrateur retors, son adjoint sadique, le flic véreux, le souteneur violent, le notable fier. Côté femmes, le trio classique : la petite fille délurée, la putain et la femme fatale. En substance, le toubib déteste cordialement son Administrateur de patron, se méfie de son adjoint, fait ami-ami avec le flic, exècre le souteneur dont il soigne la pute, et baise la gamine tout en convoitant la seule vraie femme du bourg – en l’occurrence, celle du « Mistratir ». Boucheron égrène ses chapitres comme il débusque des traits de caractère : le Français face à l’Algérien, le colonisateur devant le colonisé, l’occupant vis-à-vis de l’occupé. On suit l’histoire de Le Saulnier comme autant d’épisodes au symbolisme qui, s’il se veut évocateur, n’en reste pas moins attendu. Le toubib a un cœur, c’est entendu. Il soigne les moutons comme les hommes, le corps des putes comme le cœur de Malika. Il garde ses distance avec l’autorité, se prend presque d’affection pour l’indigène – qui ne la lui rend pas. Il marche sur le fil ténu d’une neutralité coupable, envers un camp comme envers l’autre… Jusqu’à ce que l’indigène franchisse la ligne jaune. Le premier mort clôt le roman et ouvre les hostilités. On connaît la suite.

Comment ne pas penser à Jim Thompson et son roman 1 275 âmes que Bertrand Tavernier adapta pour le cinéma avec Coup de torchon… Il n’y a pas deux façons de dire la colonisation. Pas deux récits possibles. Boucheron connaît son affaire. Il tranche dans le vif avec le style qui sied à son entreprise. Avec intelligence mais sans excès. Sec comme le Djebel, son trait flirte presque avec le polar dont on le soupçonne d’être un secret amateur. Son cocktail enivre vite. Trop sans doute. Le point final tombe comme la température par une nuit saharienne. Au final, une facture classique qui sait entretenir l’intérêt. Seul regret, un format trop court pour goûter convenablement chacune des passions endurées, chaque épisode dans son entièreté, chaque odeur, chaque coup, chaque déchirure. Mais peut-être faut-il laisser la dureté de l’histoire à ce qu’elle fut, et prendre le roman pour ce qu’il est. L’essentiel est de savoir que l’on « a compris ». Les piqûres de rappel sont faites pour cela.

Matthieu Lévy-Hardy

Salaam la France, de Bernard du Boucheron
Editions Gallimard, 211 pages

Novembre 2010 – N° 76


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De l’usage du concept de totalitarisme (1)


De l’usage du concept de totalitarisme (1)

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Le livre de Michael Christofferson les Intellectuels contre la gauche, sous-titre « l’Idéologie anti-totalitaire en France, 1968-1981 », fait partie des ouvrages (ils ne sont pas nombreux) indispensables à qui veut comprendre l’histoire des années soixante-dix, et d’abord savoir ce qui s’est vraiment passé, à cette époque-là, sur la scène intellectuelle française.

Michael Christofferson est professeur d’histoire contemporaine à l’université de l’État de Pennsylvanie. Il n’est en rien impliqué dans les débats hexagonaux. Sa contribution à l’histoire des intellectuels français relève d’une méthode « sans a priori et sans idées reçues » qui consiste à suivre « pas à pas […] l’enchaînement des faits » (Ph. Oliveira).

Il ne va pas tomber dans le travers d’une simple chronique des années soixante-dix, mais articuler cette période précise de son étude à celles qui l’ont précédée : on se contente généralement de répéter qu’elles furent, intellectuellement, dominées par le philocommunisme et le tiers-mondisme.

Cependant, nous explique-t-il, il y a dans le milieu des années soixante-dix un changement radical dans la position des intellectuels français qui vont commencer à mener « une vigoureuse offensive contre le « totalitarisme de gauche » : pour eux, la pensée marxiste et révolutionnaire et le totalitarisme ont partie liée. Christofferson ouvre son essai sur une étude comparative consacrée au concept de totalitarisme.

D’où vient le mot ? Son sens et son usage sont-ils les mêmes en Italie, en Allemagne, aux États-Unis et en France ? Évidemment non, et la lecture de l’Introduction est instructive à cet égard. Il montre l’histoire de la construction du concept, ses variations. Ainsi, Hannah Arendt dans les Origines du totalitarisme, en 1951, le fonde sur la terreur « qui cherche à détruire l’individu autonome pour instaurer le règne d’une idéologie ». Mais en 1966, elle considère que « l’Union soviétique ne peut plus être qualifiée de totalitaire au sens strict du terme ». D’autres théoriciens vont réviser, reformuler leur définition, comme Brzezinski (conseiller de la présidence US), ou ne plus l’utiliser, comme Friedrich, pour appréhender la réalité soviétique des années soixante-dix. « Au milieu des années soixante-dix, la cote du concept de totalitarisme est au plus bas dans la plupart des pays qui l’ont vu naître pendant la guerre froide. »

Aussi, s’interroge Christofferson, « pourquoi les intellectuels hexagonaux se tournent-ils vers cette notion pour décrire non seulement le stalinisme mais également l’Union soviétique de leur époque (ainsi que toute pratique marxiste révolutionnaire) au moment même où leurs homologues occidentaux l’abandonnent ? » Il s’emploie à répondre à cette question en comparant les particularités américaines, allemandes ou italiennes à la situation française. Ce sont les relations des intellectuels de gauche avec le PCF qui vont expliquer que l’histoire du concept de totalitarisme en France est « tributaire de considérations politiques locales et non d’une analyse distanciée… » L’histoire du concept de totalitarisme est celle de son instrumentalisation, c’est-à-dire qu’elle est politique avant tout.

Je ne peux me livrer à un compte rendu détaillé des différents chapitres de ce livre. Je me contenterai d’en souligner les moments essentiels. Le premier chapitre « Du temps des compagnons de route à celui des gauchistes » montre ce que va devenir le projet révolutionnaire de 1944 à 1974 : dans l’immédiat après-guerre, il n’est pas fondamentalement remis en question. Les « intellectuels de gauche » ont simplement le « souci de défendre la liberté dans le cadre du socialisme ». Peu à peu, cependant, ils vont prendre leur distance, puis passer à une opposition de plus en plus déclarée et frontale au PCF et contester la nécessité d’œuvrer à la réalisation d’un projet révolutionnaire. Le rapport Khrouchtchev, l’insurrection hongroise en 1956, la guerre d’Algérie, l’arrivée du général de Gaulle au pouvoir jouent évidemment un rôle déterminant dans cette désaffection de l’intelligentsia de gauche.

Elle prône la démocratie directe et réaffirme et approfondit, dès 1968, des orientations libertaires, se refusant pour « une frange extrême des intellectuels » à l’exercice même du pouvoir. En 1972, la naissance de l’Union de la gauche et le Programme commun exacerbent les critiques contre le communisme. « La profondeur du gouffre apparu entre, d’un côté, les penseurs marqués par un gauchisme diffus et, de l’autre, les partis de gauche progressant rapidement vers le pouvoir, explique les particularités françaises du moment antitotalitaire des années soixante-dix », écrit Christofferson. Et non la parution de l’Archipel du Goulag, de Soljenitsyne.

Dans le chapitre II, il démontre avec force que le prétendu « choc » de la réception de cet ouvrage ne tient pas à ses « révélations » pour la bonne raison que « la majorité des intellectuels non communistes connaissent déjà parfaitement les échecs du socialisme soviétique ». Christofferson analyse « l’effet goulag » comme une invention a posteriori des intellectuels non-communistes pour contrer la montée en puissance du PCF à partir d’octobre 1974. Plus les chances de l’Union de la gauche d’accéder au pouvoir vont grandir, plus « le goulag » va devenir « un thème omniprésent dans le débat intellectuel et politique ». En 1974, au moment de la publication de l’Archipel du Goulag, le PCF va lancer une violente attaque contre ce livre et son auteur. Selon Christofferson, la controverse qui s’ensuivit, « l’affaire Soljenitsyne », favorisera l’essor de la critique du totalitarisme dont André Glucksmann et Claude Lefort se font les hérauts. Ces derniers vont même jusqu’à affirmer que les intellectuels auraient tout ignoré du goulag avant 1974…

Au fur et à mesure que le PCF perd sa place de premier parti de gauche, il faut donc « changer de tactique » et prétendre que « désormais c’est la domination idéologique du PCF qui transforme l’Union de la gauche en aventure dangereuse ».

Ainsi va-t-on faire de Soljenitsyne une figure prophétique, un nouveau Dreyfus, un nouveau Dostoïevski. Porteur d’une vérité universelle, il va légitimer, explique Christofferson, leurs discours, les installer comme « les seuls vrais représentants de la vocation de l’intellectuel ». Comment reçoit-on aux États-Unis, en Grande-Bretagne, l’Archipel du Goulag ? « Les opinions réactionnaires de l’écrivain russe heurtent les idées de la gauche intellectuelle. » En Allemagne fédérale, il en va de même au fur et à mesure des prises de position de Soljenitsyne sur la guerre froide. Le PCI a protesté clairement contre l’expulsion de l’écrivain d’URSS et, contrairement à la France, l’Archipel du Goulag n’est pas un enjeu de la politique intérieure italienne.

Jean Ristat

(Novembre 2009)


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Le courage de résister


Le courage de résister

Éditorial du 03 novembre 2007

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L’essai d’Alain Badiou, De quoi Sarkozy est-il le nom ?, est un des livres les plus roboratifs que j’ai lu depuis longtemps. Au sens strict du mot, il donne des forces et agit comme une médecine pour l’esprit que la dépression gagne peu à peu lorsqu’il considère la situation politique de la France et, plus généralement, celle du monde. Je ne peux taire mon admiration devant une analyse aussi rigoureuse, incisive et exigeante qui s’applique d’abord à la campagne électorale française des présidentielles pour se conclure – provisoirement – sur le « devenir de la politique d’émancipation, ouvrière et populaire, depuis à peu près deux siècles » et le moment actuel, le moment que nous vivons de l’hypothèse communiste. On comprend aisément, dans ces conditions, qu’il ne s’attarde pas sur ce qu’il appelle « la triade Mitterrand-Chirac-Sarkozy ». L’ouvrage d’Alain Badiou n’est pas d’ordre journalistique : il part de l’actualité pour inscrire sa réflexion sur les circonstances dans l’Histoire. Il s’agit donc d’un travail philosophique qui est proposé à notre sagacité. Il n’a rien de commun avec l’agitation médiatique dans laquelle le pouvoir en place veut nous étourdir et nous empêcher de penser. Il fait appel à notre intelligence, à notre raison, pour nous débarrasser des « affects dominants ». C’est pourquoi il analyse d’abord la peur et plus précisément « l’enchevêtrement contradictoire de deux types de peur » que les dernières élections ont convoquées : la peur des privilégiés, «conservatrice et crépusculaire », la peur des étrangers, des ouvriers, des jeunes de banlieue, des musulmans, des noirs, etc., « qui crée le désir d’avoir un maître qui vous protège » avec toutes ses variations policières et une autre peur, « une peur seconde », dérivée de la première, qu’exploite, à des fins électorales, le Parti socialiste. Alain Badiou montre que pour « les deux camps électoraux » il y a un consensus total sur de nombreux problèmes comme la Palestine, l’Iran, l’Afghanistan, le Liban, l’Afrique… Et il fait preuve d’une ironie mordante : « Puisqu’on est peur contre peur, nous devons comprendre que les seules interrogations émouvantes sont du type : doit-on avoir plus peur du balayeur tamoul que du flic qui le pourchasse ? ou : le réchauffement de la planète est-il ou non plus périlleux que l’arrivée de cuisiniers maliens ? Ainsi va le cirque électoral. » Nous touchons là avec cette dernière expression à l’un des points importants de la réflexion d’Alain Badiou : « Le vote est une opération de l’État. » Sarkozy, chef de l’État, « aura les mains libres, parce que dès que l’État a été investi par la peur, il peut librement faire peur. » Ainsi l’illusion principale aujourd’hui est celle qu’entretient la gauche en général, Ségolène Royal en particulier ; pour éviter, explique t-il « le flic agité comme maître du jeu », Ségolène Royal fait confiance à la peur de la peur. « Mais non ! Vous aurez la peur et le flic. » Il peut donc dénoncer le faux choix auquel nous sommes conviés et par là le vote : il faut rejeter nos illusions, « nier catégoriquement que le vote soit l’opération d’un choix véritable » et donc se tenir à distance de l’État.

Il dénonce, à juste titre me semble t-il, « une survenue immonde, un coup frappé sur la structuration symbolique de la vie politique française ». La victoire de Sarkozy « révèle le caractère intrinsèquement obsolète de tout repérage issu de la dernière guerre mondiale, le repérage droite-gauche ». Ce repérage vient sans doute de bien plus loin dans la vie politique de notre pays. Peu importe. Il a beau jeu de décrire la nostalgie des « sincères gens de gauche » pour « les temps de repérage clair ». Il a raison de se moquer des « rats de gauche » ou présumés tels qui « abandonnent les navires du vieux monde ». Et il voit dans les manoeuvres de rassemblement de Sarkozy « une logique du parti unique ». « Dès lors que tout le monde accepte l’ordre capitaliste, l’économie de marché et la démocratie représentative (…) pourquoi monter la fiction des partis opposés ? » Tout le monde ? Est-ce que les communistes français par exemple acceptent l’ordre capitaliste ? Passons. Reste la question de la démocratie parlementaire et du suffrage universel : « Je dois vous dire que je ne respecte absolument pas le suffrage universel en soi, cela dépend de ce qu’il fait. » Certes des « majorités qualifiées » ont légitimé Hitler, Pétain, la guerre d’Algérie, l’invasion de l’Irak. Qu’en aurait-il été de l’abolition de la peine de mort si on l’avait soumise à référendum ? Badiou définit les élections comme étant « incorporées à une forme d’État, le capitalo-parlementarisme, appropriée à la maintenance de l’ordre établi… »

Le travail de Badiou ne laisse pas indifférent. Il provoque souvent mais, dans la plupart des cas, ses propositions donnent à réfléchir. Le grand mérite de son essai est d’ouvrir le débat sur des thèmes qui sont présentés dans l’idéologie dominante comme hors de questions, des vérités éternelles : le suffrage universel, la démocratie représentative, la démocratie elle-même, etc.

Dans la troisième partie de son ouvrage, il énumère les 8 points qu’il faut tenir : 1. « Assumer que tous les ouvriers qui travaillent ici sont d’ici, doivent être considérés égalitairement, honorés comme tels, et singulièrement les ouvriers de provenance étrangère. » 2. « L’art comme création (…) est supérieur à la culture comme consommation. » 3. « La science, qui est intrinsèquement gratuite, l’emporte absolument sur la technique. » (…) 4. « L’amour doit être réinventé, mais aussi tout simplement défendu. » (…) 5. « Tout malade qui demande à un médecin d’être soigné doit l’être (…) sans aucune condition. » (…) 6. « Tout processus qui est fondé à se présenter comme le fragment d’une politique d’émancipation doit être tenu pour supérieur à toute nécessité de gestion. » 7. « Un journal qui appartient à des riches managers n’a pas à être lu par quelqu’un qui n’est ni manager, ni riche. » 8. « Il y a un seul monde. »

Ce dernier point est l’un des plus importants. Il y a un seul monde est une phrase performative. « Il faut renverser l’idée dominante de l’unité du monde par les objets, les signes et les élections, idée qui conduit à la persécution et à la guerre. L’unité du monde est celle des corps vivants et actifs, ici et maintenant. » Ce « monde unique est précisément le lieu où existe l’infinité des différences ». On comprend qu’affirmer l’unité du monde, aujourd’hui, s’oppose à la théorie réactionnaire de « l’intégration », à la politique des murs qu’on élève un peu partout : entre Israéliens et Palestiniens, à la frontière du Mexique et des USA, entre l’Afrique et l’Espagne.

Il faut aujourd’hui, en ce moment de l’histoire, du courage. Alain Badiou consacre de belles et fortes pages à la définition du courage. « La matière première du courage c’est le temps. » Il faut donc tenir, ce qui veut dire ne pas retourner aux moeurs anciennes. On a reçu un coup avec l’élection de Sarkozy et on a un sentiment d’impuissance. Il est donc nécessaire dans la désorientation générale de « s’orienter localement, point par point ». Sarkozy est le nom de cette désorientation des consciences. Et sans dire que Sarkozy ressemble à Pétain, Badiou montre que les racines inconscientes de la subjectivité de masse qui l’a porté au pouvoir sont le pétainisme, qu’il fait commencer avec la Restauration en 1815. On lira avec profit ces pages sur le travail (travailler plus pour gagner plus), la « crise du monde », le « déclin », les expériences étrangères (les étrangers font mieux que nous, Bush ou Blair, par exemple). Si on ne dit plus clairement qu’il faut en finir avec les Arabes et les Africains, on suggère qu’ils sont loin de nous valoir… Travail, famille, patrie, en somme ! Ainsi donc « tout courage est le courage de ne pas être pétainiste ».

Enfin deux chapitres passionnants vont clore l’essai : l’hypothèse communiste doit-elle être abandonnée ? Question à laquelle il répond que le communisme est la bonne hypothèse. L’histoire de l’hypothèse communiste et son moment actuel montre que nous sommes dans « une nouvelle période intervallaire, une période de triomphe apparent de l’adversaire ». L’hypothèse communiste a connu deux séquences. La première voit sa mise en place (1792, 1871) et se termine par l’échec de la Commune. La seconde va de 1917 à 1976. On peut discuter sur cette date, pourquoi pas 1989, année où tombe le mur de Berlin et par voie de conséquence s’effondre l’URSS ? Peu importe. Dans cette seconde séquence, il s’est agi de réaliser l’hypothèse communiste. Le Parti s’est révélé « inadéquat à assurer la durée réelle et la transformation créatrice de l’hypothèse communiste ». Après l’échec soviétique « incapable de construire un État de dictature du prolétariat au sens de Marx, soit un État organisant la transition vers le non-État », l’échec de la Révolution culturelle en Chine et Mai 68 en France, que faire ? Dans cette période intervallaire, il faut, nous dit Badiou, réinstaller l’hypothèse communiste dans le champs idéologique et militant.

Jean Ristat

De quoi Sarkozy est-il le nom ?, Alain Badiou, Editions Lignes, 158 pages, 14 euros.


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