Alain Badiou, le Possible et l’Impossible

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Le temps du malheur dont nous parlions à propos de la conférence d’Alain Badiou, «Notre mal vient de plus loin» est un temps désorienté. Désorienté veut dire qu’il « ne propose à sa propre jeunesse, et singulièrement à la jeunesse populaire, aucun principe d’orientation de l’existence ». Ainsi Badiou poursuit-il, inlassablement, de livre en livre, son analyse de la situation contemporaine — tragique, c’est l’évidence, le monde étant « livré à l’anarchie autoritaire du capitalisme» sans que rien ne semble pouvoir lui faire obstacle »… Par Jean Ristat Continuer la lecture

Yannis Ritsos, frère d’humanité


Yannis Ritsos, frère d’humanité

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L’œuvre mosaïque du poète grec Yannis Ritsos ramène la mémoire des hommes à son noyau sensible, reflète de lumineuses images où les élans coïncident avec la chair et l’esprit, la vie et la survie. Écriture imbriquée inconditionnellement à la vie tout entière qui, à la fois, précède, engendre et justifie son art.

En ces temps d’affadissement de la pensée, la voix puissante de Ritsos réussit ce tour de force de nous faire respirer l’air d’une époque où l’on était alors convaincu qu’il ne peut y avoir de liberté individuelle dans une société prisonnière, ni de bonheur personnel au milieu du malheur des peuples.

En 2009, on célébrait le centième anniversaire de sa naissance. Convoquer aujourd’hui le poète, c’est réactiver « une entreprise tenace et méthodique de désaliénation » qui fit du mythe antique tragique l’idéal canevas sur lequel il tissa le drame contemporain.

D’une enfance marquée par de multiples drames – la ruine économique d’une famille noble de propriétaires terriens, la mort précoce de la mère et du frère aîné, l’internement du père –, l’œuvre demeure hantée et vibre dans un équilibre toujours fragile, entre le désespoir personnel et la foi en l’avenir fondée sur l’idéal communiste. Proche dès 1931 du Parti communiste, Yannis Ritsos se mêle à l’action politique. En 1936, le long poème Épitaphe exploite la forme de la poésie populaire traditionnelle

et donne, en une langue simple, un émouvant message de fraternité. À partir d’août 1936, le régime dictatorial de Metaxas contraint Ritsos à la prudence, d’autant plus qu’Épitaphe a été publiquement brûlé. Ses nouvelles inclinations surréalistes ouvrent les portes du rêve où transparaissent l’angoisse, les évocations de souvenirs doux et amers

Les Letters Françaises, revue littéraire et culturelle

Ritsos avec Theodorakis

De récentes publications réalisées, notamment, par l’exemplaire éditeur Ypsilon – tel le Temps pierreux – mettent en lumière ses années de déportation. Le poète paya ainsi son engagement contre la droite fasciste ; la libération de la Grèce, à partir d’octobre 1944, sera suivie de l’occupation britannique puis américaine, précédant la guerre civile. Durant sa détention sur l’île de Makronissos, puis plus tard dans d’autres camps pendant la dictature des colonels, Ritsos écrit continûment. D’août à septembre 1949, à Makronissos, dès 5 heures du matin, chaque jour, il noircit un petit carnet, plie ensuite ses poèmes, les glisse dans une bouteille qu’il enfouit sous terre à l’insu des gardiens. Sous la pression internationale, menée entre autres par Aragon et Neruda, le Grec fut libéré en 1952. Dans une valise à double fond fabriquée par ses camarades, Yannis Ritsos transporta ses écrits.

Son attachement à la « grécité » détentrice de la mémoire historique imprégnera toute son oeuvre future : Romiossini (Grécité, publié seulement en 1954 ; mis en musique par Theodorakis en 1966) est un hymne bouleversant au sol bafoué de la Grèce. De la Sonate du clair de lune (1956) – prix national de la poésie – aux longs monologues inspirés par la mythologie et la tragédie antique, aux derniers poèmes plus synthétiques, ou encore les écrits en prose, l’œuvre foisonnante de Yannis Ritsos réifie la présence des êtres, le poids des choses. Car l’écriture de combat peut aussi parler de témoins muets de la vie quotidienne, d’événements infimes qui font notre existence.

Malgré la tristesse et l’effondrement de ses idéaux, son dernier recueil, Tard, très tard dans la nuit (Éditions Le Temps des cerises, 1995), célèbre la vie et préserve une lueur d’espoir. Dix ans après sa mort, dans une Grèce au bord du gouffre, du marasme économique et des faillites politique et sociale, résonne l’injonction du Retour d’Iphigénie. « Ne pleure pas sur la Grèce, quand on croit qu’elle va fléchir, le couteau contre l’os et la corde au cou. La voici de nouveau qui s’élance, impétueuse et sauvage, pour harponner la bête avec le trident du soleil. »

Veneranda Paladino

Au Festival Strasbourg-Méditerranée : le théâtre Les Foirades réinvestit le Retour d’Iphigénie, le 29 novembre, à 20 h 30, au Théâtre Stroë, à Bouxwiller.
www.strasmed.com

Pour Larry Clark


CHRONIQUE PHOTOGRAPHIQUE DE FRANCK DELORIEUX

Pour Larry Clark

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Extrait de Tulsa-larry Clark 1963/1971

Depuis l’invention de la photographie, de nombreux artistes ont représenté l’adolescence, par exemple Von Gloeden ou Herbert List. À la fin du XIXe siècle, le baron Von Gloeden se rend à Taormina, où il demande à de jeunes garçons de prendre des poses inspirées de l’Antiquité pour les photographier – non sans flirter avec le kitsch. Dans les années 1930, Herbert List photographie des adolescents sur les plages de la Baltique, de l’Italie ou de la Grèce, jouant, faisant du sport, travaillant dans une atmosphère de joie, de fête, de santé. Le temps, évidemment, passa. Aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale, le baby-boom provoqua un profond changement : dès la fin des années 1950, les adoles­cents se retrouvèrent en nombre, revendiquèrent un mode de vie qui leur était propre, une rébellion sur fond de musique rock, l’indépendance – inventant ce que les adultes appelèrent « crise de l’adolescence ». C’est dans ce contexte que Larry Clark commença son oeuvre photographique.

Contrairement à ce que pensent d’aucuns, ses photographies ne sont pas posées mais prises sur le vif. Ainsi explique-t-il, dans un entretien donné au magazine Artpress, comment il réalisa sa première série, Tulsa, de 1963 à 1971 : « Un jour, j’ai eu cette sorte de révélation que je pourrais photographier mes amis, parce que je n’avais jamais rien vu qui leur ressemblait. Nous sortions des années 1950, où tout était réprimé, et à l’époque, en Amérique, on ne parlait jamais de drogue. Ce n’était pas censé exister, et pourtant ça existait. Dans un premier temps, je n’ai fait que m’exercer à photographier, et si vous regardez le livre Tulsa, il n’y a que des intérieurs. Donc des espaces assez confinés, et le Leica était très silencieux – je n’aurais jamais pu faire ça avec un reflex et ses miroirs qui claquent l’un contre l’autre –, au point que tout le monde s’y est fait assez vite. (…) Ça faisait partie de la scène, c’était très organique, on ne se posait pas la question de savoir si les photos allaient être montrées ou publiés. C’était très intime et, avec un 50 mm, on est très proche des gens, donc j’étais vraiment… juste là ! »

« Juste là ! » : l’oeuvre de Larry Clark joue avec le docu­mentaire, son réalisme confine au vérisme, parfois sans se soucier de l’esthétique, même si les cadrages et les éclairages prouvent qu’il s’agit bien d’oeuvres d’art. Aussi les scènes sont fortes, parfois violentes, toujours dérangeantes. La mort est présente, sous forme d’une seringue ou d’un revolver. Chaque photographie interroge celui qui la regarde : est-il un simple voyeur qui se repaît soit du morbide, soit d’un érotisme que la société d’aujourd’hui condamne ? Ce trouble nous renvoie à nos propres fantasmes, à nos propres pulsions de vie ou de mort, à nos propres perceptions et conceptions de l’adoles­cence. L’adolescent n’est pas pur, de cette pureté aux relents chrétiens, à l’image de premier communiant sage, souriant et sans une mèche qui dépasse. Larry Clark montre ce que les Grecs et les Romains avaient déjà compris. Deux dieux sont de perpétuels adolescents : Éros et Dionysos. D’Éros, Hésiode dit qu’il est « le plus beau parmi les dieux immortels, celui qui rompt les membres et qui, dans la poitrine de tout dieu comme de tout homme, dompte le coeur et le sage vouloir ». Quant à Dionysos, lisons le portrait qu’en dresse Giorgio Colli dans le magnifique la Sagesse grecque : « Dionysos est l’impossible, l’absurde qui sous l’effet de sa présence se réalise. Dionysos est vie et mort, joie et souffrance, extase et spasmes, bienveillance et cruauté, chasseur et proie, taureau et agneau, mâle et femelle, désir et détachement, jeu et violence, mais tout cela dans l’immédiateté, dans l’intériorité d’un chasseur impitoyable qui s’élance et d’une proie qui saigne et meurt, tout cela est vécu en même temps, sans un avant ni un après, et avec une plénitude bouleversante en chaque extrême. » Les adolescents de Larry Clark qui bandent, baisent, zonent, se shootent, sont à l’image de ces dieux intranquilles.

Quant à la censure des révérends pères Delanoë et Girard, il aurait peut-être mieux valu suivre Larry Clark lui-même qui explique, après avoir reconnu que ces images ne devaient pas être montrées à de « jeunes enfants », « qu’ils devraient plutôt interdire l’exposition à toute personne âgée de plus de dix-huit ans » ! Larry Clark, dans son oeuvre photographique comme cinématographique, nous parle des adolescents, du point de vue des adolescents, avec un regard d’adolescent. Les adolescents sauraient s’y retrouver.