Un Banks mineur


Un Banks mineur

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Sur les bords d’un lac des Adirondacks, un peintre aventurier succombe aux charmes d’une enfant gâtée et passablement dérangée de la haute bourgeoisie. Le peintre a des sympathies d’extrême gauche et pense à rejoindre la guerre d’Espagne qui fait rage au loin, tandis que la riche héritière se débat avec les secrets qui entourent sa naissance. Pendant ce temps, la femme de l’artiste croit trouver le grand amour dans les bras d’un guide de la réserve.

C’aurait pu être un grand roman sur la difficulté de l’engagement, sur une lutte des classes entre des hommes qui possèdent les secrets de cette nature et des bourgeois qui la leur ont confisquée dans leur quête d’une authenticité de pacotille. De Russell Banks, qui fut souvent l’observateur attentif des phénomènes sociaux, des effets d’un système sur la vie des gens ordinaires, on pouvait s’attendre à une étude de cette Amérique que la Grande Dépression vient de balayer et qui a laissé la population exsangue et les syndicats démobilisés. Au contraire, le climat social ne sert ici qu’à pimenter une affaire de cœur entre des personnages trop caricaturaux pour prétendre à une quelconque représentativité historique. Le personnage du peintre engagé voudrait rappeler Hemingway ou Dos Passos. Il apparaît plutôt comme un véritable aristocrate qui s’ignore, déguisé en défenseur des opprimés. Son courage physique et ses faits d’armes sentimentaux suffisent à peine à masquer le talent qui lui a offert le succès dont il se moque. C’est un colosse dont l’âme est restée d’une telle pureté qu’elle ne supporte pas de voir mitrailler des fascistes sans défense alors même que l’auteur nous a décrit la perte de son innocence au cours de la Première Guerre mondiale. Face à ce portrait sans nuance, l’héritière apparaît plus intéressante. Sa folie est le fruit d’une histoire familiale sordide. Puisque sa naissance même est une offense aux convenances, une erreur de parcours qu’on s’efforce de rectifier à coups de mensonges et de secrets pour sauver la face, sa névrose est le produit de sa classe. Il est dommage que Banks ne trouve à y opposer que le solide bon sens montagnard de ces guides des régions sauvages dont l’espèce disparaît peu à peu. Ce crépuscule-là non plus, celui d’un monde qui s’éteint, Banks n’arrive pas à le saisir. La nature sacralisée dans des descriptions sans relief ne sera pas le théâtre d’un affrontement ni son enjeu, mais le décor de luxe d’un double adultère transformé en drame par quelques rebondissements poussifs. Ainsi dépouillé de toute complexité historique, le récit est réduit à sa dimension de mélodrame bourgeois dans lequel les hommes qui subissent la loi économique et le mépris de ceux qui la font ne sont que des figurants censés mettre en valeur les qualités extraordinaires des personnages principaux.

La question du départ pour l’Espagne du héros n’est qu’un dilemme affectif. La Dépression qui a obligé ces hommes sauvages à se transformer en esclave des bourgeois arrogants est réglée en une page, destinée à expliquer l’attirance de l’épouse -européenne rebelle à sa famille conservatrice- pour cet homme rustique. « La vieille et perpétuelle attirance de la bourgeoise pour le mâle prolétaire. C’était sans doute ça. (…) Voilà l’explication, pensa-t-il. Une affaire de classe » L’Histoire n’est pas le moteur du récit, mais une simple toile de fond devant laquelle les personnages viennent exposer à l’envi leurs considérations morales. Il manque alors du souffle et de l’élégance à Banks pour réussir à intéresser aux atermoiements sentimentaux de ses protagonistes. Ses tentatives pour prendre de la distance et jeter in fine un regard ironique sur leurs motivations laissent des regrets. Ces dernières pages recèlent quelques lignes d’une lucidité cruelle mais bien trop tardive pour effacer une impression d’inachevé.
Si le constat peut paraître sévère, c’est aussi parce qu’il est établi à l’aune des précédents romans de Banks, parmi lesquels quelques belles réussites (Affliction, Continents à la Dérive, De Beaux Lendemains). C’est là qu’on le découvrira à son avantage et que ses admirateurs de longue date se consoleront en attendant des jours meilleurs.

Sébastien Banse

La Réserve, Russell Banks, traduit de l’anglais (américain) par Pierre Furlan. Actes Sud, 380 pages, 23 euros.

Féroce Amérique


Féroce Amérique

Retour d’un livre original et fort dans lequel Vladimir Pozner fait le terrible inventaire de l’autre face d’un mythe.

C’est un grand livre, inclassable, que Vladimir Pozner, écrivain français d’origine russe, a ramené de sa visite aux États-Unis en 1936, alors que le pays était encore plongé dans la Grande Dépression. La forme de ce roman à part alterne entre le carnet de notes, le collage de documents d’époque et le récit du voyage qui entraîne l’auteur des mines de charbon des Appalaches jusqu’aux collines d’Hollywood. Le titre du premier chapitre, « Un jour comme les autres« , est aussitôt démenti par la première phrase : « …oui, mais le soleil va plus vite« . En effet, tout va plus vite aux Etats-Unis, et les tendances qui s’y affirment s’imposeront bientôt au reste du monde. Sans élaborer de théorie générale a priori, Pozner recueille des faits qui pourraient presque paraître anodins. Mais de leur totalité il déduit une logique, un système, qu’il analyse avec une lucidité féroce.

Le voyage commence donc par l’endroit où personne ne veut aller : Harlem, et le sous-titre du chapître résume la condition dont les Noirs américains pensaient avoir été délivrés: « Les esclaves ». Pozner livre un long témoignage de cet enfer diffus où les Noirs s’épuisent à quelques rues de la plus éclatante opulence. Ces derniers, qui doivent louer leur force,  ou leur corps, pour subsister, ne sont pas plus avancés qu’à l’abolition de l’esclavage : enrôlés pour une bouchée de pain au cours d’embauches qui ressemblent fort à des marchés aux esclaves, ils ne craignent plus la corde, mais les balles des policiers.  La phrase revient comme un leitmotiv : « Ils tirent pour tuer ». « Il y a aussi quelques policiers noirs », ajoute un harlémite. Mais parce qu’ils doivent prouver plus férocement qu’un policier blanc qu’ils ont rejoint le bon côté de l’Amérique, celui du manche, « ce sont les plus féroces ». Derrière l’agitation révolutionnaire qui se répand, Pozner voit déjà les erreurs qui seront commises plus tard : le  nationalisme noir qui reproduit la concurrence entre les races, en se contentant d’inverser la hiérarchie : « ce nationalisme farouche ne va pas sans danger. Il risque d’isoler encore davantage les Noirs d’Amérique. » Mais si Pozner suggère alors l’importance du rôle que doivent jouer les organisations syndicales, il ne fait pas référence aux centrales réformistes passées du côté de la loi et qui font dire à ce shérif : « Quelque soit l’objet de la grève, l’ordre doit être maintenu. J’ai foi en la démocratie et le syndicalisme. » Pozner pense aux révolutionnaires qui continuent à bercer le rêve d’un syndicat unitaire, aux mineurs bootleggers qui extraient pour eux-mêmes le charbon des mines que les trusts ont fermées puisque le pétrole rapporte davantage… Face à eux, les sociétés de surveillance, chargées de briser les grèves. Pozner dresse le portrait de la plus célèbre d’entre elles, Pinkerton, dont les brutes laissèrent, sur le cadavre du syndicaliste Frank Little, après l’avoir exécuté, un message à ses camarades : « Premier et dernier avertissement .»

Chez Pozner, comme chez Dashiell Hammett, McCoy, ou W. R. Burnett, les gangsters prennent leur essor aux côtés des industriels qui les ont engagés pour intimider les grévistes et les concurrents. Et les patrons qui les ont promus s’aperçoivent trop tard que leurs employés sont devenus assez forts pour leur disputer le contrôle d’une ville. A partir de la guerre des journaux à Chicago, qui donna naissance aux premiers gangs, Pozner analyse les racines du crime organisé. Et conclut : «Le succès du gangster, dans un régime économique fondé sur le profit et la concurrence, est dû à un petit nombre de raisons dont quelques-unes relèvent des conditions de développement historique des États-Unis, mais dont la cause déterminante est qu’en Amérique le capitalisme est parvenu à son apogée ».

Le livre de Vladimir Pozner n’est pas un polar, mais l’un de ses chapitres pourrait être le synopsis d’un roman noir que personne n’a écrit : l’agonie des ouvriers de Gauley Bridge, morts d’avoir respiré trop de silice dans le tunnel qu’ils creusaient pour le compte de la Union Carbide. Tous de pauvres chômeurs, Noirs et blancs, venus de loin pour trouver un travail et dont les corps iront fertiliser un champ, sur lequel on plantera du maïs, une fois le tunnel creusé et la silice extraite. « Tout autour de Gauley Bridge, la terre a largement gagné en cadavres ce que les hommes avaient extrait en silice, et en  fin de compte, les morts, eux aussi, n’ont été qu’un sous-produit des travaux de construction ».

Pour finir, à Boston, là que, un siècle et demi plus tôt, la Révolution américaine avait pris effet « avant que la guerre ne commence », « dans le coeur et dans l’esprit du peuple » (Adams), Pozner ne trouve plus que « le gouverneur qui envoya sur la chaise électrique un bon cordonnier et un pauvre crieur de poisson », Sacco et Vanzetti. A ces deux-là, et à quelques autres, Pozner réussit à conférer le statut auquel ce même Vanzetti s’était résigné, peu avant de mourir pour un crime qu’il n’avait pas commis : « un homme vaincu, mais une ombre formidable .»

Sébastien Banse

Vladimir Pozner, Les États-Désunis, Editions Lux, 2009,  355 pages, 22 euros.