De l’écriture moderne sur l’art : de Gertrude Stein à Louis Aragon


De l’écriture moderne sur l’art : de Gertrude Stein à Louis Aragon

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I

Portrait de Gertrude Stein, par Picasso

Gertrude Stein voit pour la première fois un tableau de Picasso chez le clown Sagot ; ce dernier lui permet d’acheter la première toile du jeune Espagnol. Elle fait sa connais- sance. Il lui plaît. Beaucoup. Ce dernier entreprend de faire le portrait de son mécène en jupe-culotte, qui ne pose pas moins de quatre-vingt-dix fois ! Depuis lors, comme le révèle l’Autobiographie d’Alice Toklas (1933, ouvrage paru en France l’année suivante), amitié et fascination se mêlent dans son esprit. Ses Mémoires évoquent sans fin la figure aimée de Picasso, jusqu’au point de s’intéresser de près à sa poésie (qu’elle ne goûte guère, comme elle l’avoue dans l’Autobiographie de tout le monde, en 1937). Elle écrit sur Picasso en 1909, en même temps qu’elle écrit sur Matisse. Les deux textes sont publiés ensemble dans la revue d’Alfred Stieglitz, Camera Work, en 1912. En 1938, elle fait paraître en français, chez Floury, une monographie sur Picasso qui fait date. Elle y explique : « Il connaît ce que les autres ne savent pas encore. Il est dans le XXe siècle, dans un siècle qui voit la terre comme on ne l’a encore jamais vue (…) Alors, Picasso a sa splendeur. Oui. »

Quand son frère Leo et elle décident de faire collection à part en 1914, il choisit Matisse et elle, Picasso, bien qu’elle ait pour Matisse de l’estime et de l’admiration. Mais dans cette relation passionnelle, à la fois « sentimentale » et esthétique, on ne peut voir une simple toquade. N’a-t-elle pas trouvé dans ses compositions cubistes un paradigme puissant à sa recherche littéraire ? Leo le remarque d’ailleurs à propos du Portrait of Mabel Dodge at the Villa Cavania (1913) : il y voit « une absurdité complète ». Dans son Picasso, elle donne en tout cas trois raisons à cette révolution: 1. dans la composition parce que la conception de la vie s’était élargie; 2. la foi dans les yeux et le déclin du prestige de la science; 3. l’encadrement de la vie: « Le besoin du tableau figé dans son cadre ayant cessé, venait l’heure des tableaux sortant de leurs cadres. » Elle a donc tenté d’en faire de même pour l’art romanesque.

« L’Aventure des Stein », Galeries nationales du Grand Palais, jusqu’au 16 janvier 2012. Catalogue sous la direction de Cécile Debray, Éditions de la RMN et du Grand Palais. 456 pages, 50 euros.
 
Contemporanéité de Gertrude Stein, sous la direction de Jean-François Chassey et Éric Giraud, Éditions des Archives contemporaines. 194 pages, 25 euros.
 

II

Pour Aragon, Picasso prend consistance dans son histoire personnelle à la Libération. En 1950, il loue son Homme au mouton, qui lui permet de le situer dans une grande histoire de la sculpture. Puis il fait encore son éloge dans un dialogue burlesque avec un critique. Il y prend fait et cause pour Champfleury, le porte-drapeau du réalisme de Courbet. Il y relie le peintre à Goya. Et il demande qu’on voie les choses comme lui : « Mais promenez-vous et tâchez d’avoir les yeux de Picasso ; je vous assure que vous rencontrerez très peu de gens faits comme des personnages de David ou de Girodet, et une quantité incroyable de caricatures ou de monstres sortis du caprice picassien » (les Lettres françaises, 1954). Enfin, il écrit beaucoup sur d’autres artistes, surtout sur Chagall.

Écrits sur l’art moderne, Louis Aragon, Flammarion, 720 pages, 35 euros.
 

III

Dans la collection de Leo et Gertrude Stein, Cézanne a une place essentielle, comme d’ailleurs dans celle de leur frère aîné, Michael. À tel point que quand Leo s’installe en Italie, il comprend pourquoi son ainé aime Cézanne, il limite. (Ce fut Berenson qui leur conseilla de rencontrer ce peintre.) Il lui écrit que les Pommes (1878) « ont une importance unique pour moi qui ne peut pas être remplacée ». Ils sont allés chez Ambroise Vollard et tombent en arrêt devant « un merveilleux petit paysage vert ». « Avant la fin de l’hiver […] , emportés par un bel élan, (ils) décidèrent d’aller jusqu’au bout. Ils décidèrent d’acheter un grand Cézanne. Ensuite ce serait fini. »

En ce qui concerne Aragon, Cézanne n’a pas une place aussi grande. Et pourtant, il admire ses toiles dans un bel essai narratif, Tableaux d’une exposition, en 1945 : « Mais, enfin, j’étais là, il était bien cinq heures d’hiver, le feu de l’éclairage inventé était violent et froid comme la saison, le portrait d’on ne sait qui par

Cézanne s’y allumait au mur, avec ce fond d’un bleu vert que je ne sais pas pourquoi on n’appelle jamais le bleu Cézanne… »

« Cézanne à Paris », musée du Luxembourg, jusqu’au 26 février 2012. Catalogue. Éditions de la RMN. 224 pages, 39 euros.
Cézanne, puissant et solitaire, de Michel Hoog, « Découvertes », Gallimard. 176 pages, 14,30 euros. Cézanne, portrait, de Pascal Bonafoux, « Bibliothèque », Hazan. 300 pages, 15 euros.
 

IV

Henri Matisse est une des grandes rencontres des Stein. Elle a eu lieu au premier Salon d’automne avec la Femme au chapeau. « Ce tableau plaît à Gertrude Stein. Elle dit qu’elle veut l’acheter » (Autobiographie). Elle le fait. Et l’artiste lui plaît aussi : « L’amitié avec les Matisse grandit vite. » Et elle achète avec Leo d’autres pièces. « Petit à petit », souligne-t-elle, « ils se mirent à venir rue de Fleurus pour voir les Matisse et les Cézanne. Matisse amenait des gens, et chacun amenait des gens… », note-t-elle. Chez elle, il y a l’esquisse de la Musique (1906), le Nu bleu (1907) et surtout le Bonheur de vivre (1905- 1906). Après, avec l’apparition de Picasso, l’étoile de Matisse pâlit, enfin aux yeux de Gertrude. Mais elle continue à l’apprécier.

Pour Aragon, l’intérêt pour Matisse ne se traduit d’abord par aucun texte monographique important. Son nom figure de temps à autre, souvent après la Libération, alors que le débat entre le réalisme et l’abstraction bat son plein. C’est en 1971 qu’explose la bombe Henri Matisse, roman (paru d’abord en deux volumes, puis en « Quarto » en 1998). C’est sans doute l’un des chefs-d’œuvre de l’écrivain. Si la Semaine sainte a été une biographie savante de Géricault traduite sous la forme d’une fiction, Henri Matisse est la métamorphose d’une longue méditation sur l’art qui devient un récit romanesque – la pensée sur l’art d’Aragon se raconte et donne lieu à un ouvrage ample et foisonnant qui de son objet précis – les travaux du peintre – produit la vision plastique d’Aragon sous un aspect novateur et, en même temps, celle de la création littéraire au-delà de ses bornes anciennes.

Gérard-Georges Lemaire


Les ambiguïtés de Kathy Acker

Les ambiguïtés de Kathy Acker

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Je revois encore la nécrologie parue avec retard (et avec plusieurs erreurs) dans « le Carnet » du Monde. J’y avais appris que Kathy Acker avait succombé à un cancer le 29 novembre 1997. Cela faisait longtemps que je n’avais plus communiqué avec elle : j’étais parti vivre en Italie et elle, elle avait connu une grande notoriété dans le Royaume-Uni. Nous nous sommes connus à New York en 1980. à cette époque, je cherchais des auteurs en vue de la collection que Christian Bourgois m’avait chargé de créer chez lui et que j’avais baptisé « Les Derniers Mots » en hommage à William S. Burroughs. Mes différents voyages aux États-Unis m’ont permis de connaître Anne Waldman, John Giorno, Ted Berrigan, Terrence Sellers, Kenneth Gangemi, une quantité infinie de poètes liés au St. Mark’s Church Project. Et bien sûr Kathy Acker. Un beau jour, cette dernière est venue à Paris et a habité quelques jours dans mon appartement de la rue Paul-Fort. Il y avait quelque chose de très inquiet en elle. Elle avait toujours les nerfs à fleur de peau. Et, plus que tout, une grande réserve, comme si elle était toujours sur la défensive. Les relations avec elle étaient toujours difficiles, sans la moindre raison. Elle tenait à marquer ses distances : je n’ai pas été capable de me rapprocher d’elle – ou je n’en ait pas éprouvé le besoin (ou le désir, qui sait ?). Quoi qu’il en soit, une sorte d’amitié mal fagotée s’était nouée au fil du temps. À condition de ne pas chercher qui se trouvait derrière son masque de jeune punk sauvage et vénéneuse (il n’était d’ailleurs pas sorcier de très vite percer à jour une femme fragile et toujours sur le fil du rasoir). Et, plus que tout, elle entretenait une contradiction troublante entre les apparences qu’elle s’était choisies et l’écrivain qu’elle désirait incarner. Ces deux images ne collaient pas ensemble. Et sa littérature souffrait (à dessein) de cette même tension.

Une écriture violente, des sujets scabreux, un érotisme à fleur de peau et qui frôle la pornographie : on a là tous les ingrédients d’une littérature iconoclaste et scandaleuse. Mais une fois de plus, il ne faut pas se fier à la surface des choses. Kathy Acker était un écrivain qui recherchait les limites ultimes de l’art de la fiction et n’hésitait pas à les transgresser. Plus ses écrits mettaient à nu les rapports familiaux, amoureux, sentimentaux dans le sens le plus large du terme, plus elle a voulu ancrer sa démarche dans l’histoire des Belles Lettres et parfois de l’art. Ses personnages portent souvent des noms illustres : Rimbaud, Laure, Don Quichotte, Toulouse-Lautrec, Pasolini – en dresser la liste serait long et fastidieux. Et elle parodie et plagie des auteurs comme Gertrude Stein et Faulkner, Bataille et Dickens, William S. Burroughs, Jean Genet et Gustave Flaubert. Comme tout semble se dérouler dans un monde en ruines, un peu comme dans Film de Samuel Beckett qu’interprète Buster Keaton très âgé – quand je l’avais interrogée à ce sujet, elle avait répondu : « La culture prend de plus en plus l’aspect d’un sac de haillons » – et elle ne croyait pas que c’était nécessairement un point négatif. Au contraire, peut-être. Mais ses fictions se devaient d’être fidèles à cette réalité qui se présentait à elle, où tout semblait devoir s’effilocher et se réduire en poudre. Il y a une forte connotation nihiliste dans sa quête. Et, en même temps, la volonté de trouver de nouveaux moteurs romanesques et de nouvelles manière de représenter l’univers en allant bien au-delà du monologue intérieur de Joyce, de la rupture de la logique narrative de Burroughs et du discours psychanalytique qui a proliféré depuis Freud. Le monde des humeurs et le monde des idées se confondent chez elle, dans un effondrement dramatique de la pensée occidentale. Et rien ne pourra y remédier. Sauf peut-être l’acceptation de l’inacceptable, de toutes ces ambiguïtés et de tous ces conflits insolubles. Souvent dans ses livres, comme c’est d’ailleurs le cas dans Sang et Stupre au lycée, on a l’impression que la narratrice (ici Janey) est une jeune fille en proie à un mal-être existentiel presque absolu. En réalité, c’est une multitude de voix qui parlent et Janey n’est qu’une incarnation parmi d’autres, non un sujet. Car le sujet du livre est insaisissable, singulier et pluriel à la fois, et la narratrice ne fait qu’emprunter des rôles pour les besoins du petit théâtre des enfers modernes qui est si cher à Kathy Acker. Avec elle la littérature se change en fantasmagories impures – un éternel et malheureux retour sur elle-même dans le sang et les viscères.

Gérard-Georges Lemaire

Février 2005