En famille à Étretat avec Duteurtre


En famille à Étretat avec Duteurtre

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Étretat : une petite station balnéaire de Normandie, coincée entre un ciel pur, des falaises blanches, une plage de galets et une mer glaciale. Longtemps, en dehors de quelques artistes, écrivains ou musiciens (Maupassant, Leblanc, Offenbach…), Étretat ne fut fréquenté que par des familles d’habitués dont celle du président de la République René Coty. Ce monde, avec ses codes, ses rites, avec son élégance et sa discrétion, avec son côté terriblement « bourgeois de province », qui survivront jusqu’aux années 1970, ce monde semble désuet, lointain, déjà mort, la parfaite antithèse de notre époque. Qu’en subsistera-t-il ? Un roman, les Pieds dans l’eau, de Benoît Duteurtre.

Le livre se compose d’une suite de chapitres courts, plus ou moins indépendants les uns des autres, dont les deux pivots sont la mer et cette famille Coty dont Duteurtre est le descendant. La plage, d’abord. Elle est présente dès les premières phrases, claires, précises et musicales : « Mon histoire commence dans une poudre de lumière, un après-midi d’été. La pente de galets blanchis par le sel glisse rapidement vers le rivage où l’eau claire et profonde donne une sensation de fraîcheur, même en plein mois de juillet. (…) Par instants, la mer lance paresseusement quelques vaguelettes vers le rivage, comme pour se rappeler à l’attention des promeneurs. Dans la brise légère de cette journée, on dirait qu’elle hésite, se soulève à peine, se retourne et s’aplatit mollement avec ce bruit de frottement qui distingue une plage de galets d’une plage de sable. » Logique, me dira-t-on, de commencer par la mer quand il s’agit de décrire l’histoire et la vie d’une station balnéaire. Certes. Mais Duteurtre va plus loin, il en fait la métaphore de son écriture. « Vous cherchez à percer les mystères de la vie et de la mort ? Installez-vous de longs après-midi sur une plage et tâchez d’éprouver la densité de chaque instant. Vous rêvez de devenir artiste, ou savant ? Étudiez l’éclairage vert fugace dans le creux d’une vague, au moment où elle se retourne et va s’écraser sur les galets. L’histoire et la société vous passionnent ? Revenez chaque été sur le même rivage ; observez les changements et les évolutions ; au besoin imitez les comportements pour mieux les comprendre. » Nous sommes ici au coeur du projet de Duteurtre : le monde qui nous entoure est le seul sujet pour le romancier. Notre auteur, se revendiquant de Balzac et de sa Comédie humaine, se refuse à prendre la littérature comme une fin en soi. À travers la description de cette petite ville, il crée une image d’un certain monde, il la fixe : Étretat – et ses familles qui ont chacune leur place sur la plage suivant une hiérarchie très précise, qui se croisent sur la grève, s’invitent ou s’évitent – devient un microcosme, métaphore de ce qu’Aragon appelait « le vaste monde ». Plus encore, l’observation des galets, le comportement des hommes face au galet devient le prétexte d’une jolie méditation métaphysique dans un chapitre qui leur est consacré.

Quant à Coty, qui s’en souvient de nos jours ? Que sait-on de lui en dehors du fait qu’il laissa le pouvoir au général de Gaulle au moment de la guerre d’Algérie ? On finit par « confondre (son nom) avec celui d’un parfumeur ». Sa famille, Mme Coty et les deux filles ne se laissent pas avoir par les feux du pouvoir. Les petites ne s’amuseront de la situation de leur père qu’en fouillant dans les bagages de la reine d’Angleterre de passage à l’Élysée. Benoît Duteurtre décrit un milieu qui ne veut rien d’autre que la tranquillité et la simplicité. Des Français moyens qui entendent bien le rester. Peu attirés par l’argent, goûtant les joies de la famille ( ?), catholiques progressistes (les plus dangereux selon Vailland), toujours en quête d’une vie sans éclat, ils seront plutôt incommodés par les flashs et le papier glacé d’une presse qu’on n’appelait pas encore « people ». L’épisode présidentiel fut une parenthèse vite refermée et dont les souvenirs seront finalement dispersés. Au final, la tendresse du regard que porte Duteurtre sur ces gens nous les rend proches, sympathiques.

Récit d’une famille bourgeoise dans un milieu bourgeois, récit d’un fils de famille qui garde, sinon cultive les tics de ce milieu, les Pieds dans l’eau est aussi un autoportrait sans concession, mais pudique. Duteurtre n’est ni dans la mortification ni dans le déballage. Cette pudeur peut parfois sembler amputer cette vie de certaines dimensions, à tout le moins essentielles : qu’en est-il des amours de ce jeune homme ? On ne le saura pas. L’homosexualité à Étretat est à peine évoquée. Après tout, d’autres écrivains sont peut-être plus doués pour ce genre de littérature – ou devraient savoir qu’ils ne le sont pas… Les Pieds dans l’eau, en somme, n’est pas fait pour plaire à ceux qui aiment savoir comment on se fait enculer par un rappeur de seconde catégorie. Les nuits parisiennes n’apparaissent que par contraste avec ces moeurs de province dont Paris est si loin – tout du moins à l’époque.

On connaît Duteurtre satiriste du monde moderne, de ses ridicules, de ses fausses avancées et de ses réelles régressions. Il a pu le pousser jusqu’à en faire une marque de fabrique tantôt réjouissante, tantôt irritante lorsqu’il semble prendre systématiquement le contre-pied de son époque. Ici, la nostalgie adoucit, tempère les charges au demeurant parfaitement justifiées lorsqu’il s’agit de vitupérer l’envahissante laideur des supermarchés et parkings ou des fenêtres de Plexiglas posées sur la demeure familiale, mais aussi lorsqu’il dénonce la politique de récolte massive des galets pour construire des autoroutes, ce qui aboutit à l’effondrement des falaises. Duteurtre insiste sur la qualité de la courtoisie de son petit monde, cette courtoisie que l’on dit surannée et dont Schopenhauer faisait une condition essentielle de la vie en société. Le philosophe allemand utilise à ce sujet la métaphore des porcs-épics qui, l’hiver, ont froid s’ils s’éloignent et se piquent s’ils se rapprochent trop. Comme on le voit par exemple dans le très émouvant chapitre sur la mort de sa grand-mère, mais aussi dans l’ensemble de les Pieds dans l’eau, il se tient toujours à la bonne distance, ni trop près ni trop loin de son sujet, trouvant toujours un équilibre élégant qui rend ce roman délicieux à lire.

Franck Delorieux


Les Pieds dans l’eau, de Benoît Duteurtre. Éditions Gallimard, 239 pages, 17,50 euros.

De l’usage du concept de totalitarisme (1)


De l’usage du concept de totalitarisme (1)

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Le livre de Michael Christofferson les Intellectuels contre la gauche, sous-titre « l’Idéologie anti-totalitaire en France, 1968-1981 », fait partie des ouvrages (ils ne sont pas nombreux) indispensables à qui veut comprendre l’histoire des années soixante-dix, et d’abord savoir ce qui s’est vraiment passé, à cette époque-là, sur la scène intellectuelle française.

Michael Christofferson est professeur d’histoire contemporaine à l’université de l’État de Pennsylvanie. Il n’est en rien impliqué dans les débats hexagonaux. Sa contribution à l’histoire des intellectuels français relève d’une méthode « sans a priori et sans idées reçues » qui consiste à suivre « pas à pas […] l’enchaînement des faits » (Ph. Oliveira).

Il ne va pas tomber dans le travers d’une simple chronique des années soixante-dix, mais articuler cette période précise de son étude à celles qui l’ont précédée : on se contente généralement de répéter qu’elles furent, intellectuellement, dominées par le philocommunisme et le tiers-mondisme.

Cependant, nous explique-t-il, il y a dans le milieu des années soixante-dix un changement radical dans la position des intellectuels français qui vont commencer à mener « une vigoureuse offensive contre le « totalitarisme de gauche » : pour eux, la pensée marxiste et révolutionnaire et le totalitarisme ont partie liée. Christofferson ouvre son essai sur une étude comparative consacrée au concept de totalitarisme.

D’où vient le mot ? Son sens et son usage sont-ils les mêmes en Italie, en Allemagne, aux États-Unis et en France ? Évidemment non, et la lecture de l’Introduction est instructive à cet égard. Il montre l’histoire de la construction du concept, ses variations. Ainsi, Hannah Arendt dans les Origines du totalitarisme, en 1951, le fonde sur la terreur « qui cherche à détruire l’individu autonome pour instaurer le règne d’une idéologie ». Mais en 1966, elle considère que « l’Union soviétique ne peut plus être qualifiée de totalitaire au sens strict du terme ». D’autres théoriciens vont réviser, reformuler leur définition, comme Brzezinski (conseiller de la présidence US), ou ne plus l’utiliser, comme Friedrich, pour appréhender la réalité soviétique des années soixante-dix. « Au milieu des années soixante-dix, la cote du concept de totalitarisme est au plus bas dans la plupart des pays qui l’ont vu naître pendant la guerre froide. »

Aussi, s’interroge Christofferson, « pourquoi les intellectuels hexagonaux se tournent-ils vers cette notion pour décrire non seulement le stalinisme mais également l’Union soviétique de leur époque (ainsi que toute pratique marxiste révolutionnaire) au moment même où leurs homologues occidentaux l’abandonnent ? » Il s’emploie à répondre à cette question en comparant les particularités américaines, allemandes ou italiennes à la situation française. Ce sont les relations des intellectuels de gauche avec le PCF qui vont expliquer que l’histoire du concept de totalitarisme en France est « tributaire de considérations politiques locales et non d’une analyse distanciée… » L’histoire du concept de totalitarisme est celle de son instrumentalisation, c’est-à-dire qu’elle est politique avant tout.

Je ne peux me livrer à un compte rendu détaillé des différents chapitres de ce livre. Je me contenterai d’en souligner les moments essentiels. Le premier chapitre « Du temps des compagnons de route à celui des gauchistes » montre ce que va devenir le projet révolutionnaire de 1944 à 1974 : dans l’immédiat après-guerre, il n’est pas fondamentalement remis en question. Les « intellectuels de gauche » ont simplement le « souci de défendre la liberté dans le cadre du socialisme ». Peu à peu, cependant, ils vont prendre leur distance, puis passer à une opposition de plus en plus déclarée et frontale au PCF et contester la nécessité d’œuvrer à la réalisation d’un projet révolutionnaire. Le rapport Khrouchtchev, l’insurrection hongroise en 1956, la guerre d’Algérie, l’arrivée du général de Gaulle au pouvoir jouent évidemment un rôle déterminant dans cette désaffection de l’intelligentsia de gauche.

Elle prône la démocratie directe et réaffirme et approfondit, dès 1968, des orientations libertaires, se refusant pour « une frange extrême des intellectuels » à l’exercice même du pouvoir. En 1972, la naissance de l’Union de la gauche et le Programme commun exacerbent les critiques contre le communisme. « La profondeur du gouffre apparu entre, d’un côté, les penseurs marqués par un gauchisme diffus et, de l’autre, les partis de gauche progressant rapidement vers le pouvoir, explique les particularités françaises du moment antitotalitaire des années soixante-dix », écrit Christofferson. Et non la parution de l’Archipel du Goulag, de Soljenitsyne.

Dans le chapitre II, il démontre avec force que le prétendu « choc » de la réception de cet ouvrage ne tient pas à ses « révélations » pour la bonne raison que « la majorité des intellectuels non communistes connaissent déjà parfaitement les échecs du socialisme soviétique ». Christofferson analyse « l’effet goulag » comme une invention a posteriori des intellectuels non-communistes pour contrer la montée en puissance du PCF à partir d’octobre 1974. Plus les chances de l’Union de la gauche d’accéder au pouvoir vont grandir, plus « le goulag » va devenir « un thème omniprésent dans le débat intellectuel et politique ». En 1974, au moment de la publication de l’Archipel du Goulag, le PCF va lancer une violente attaque contre ce livre et son auteur. Selon Christofferson, la controverse qui s’ensuivit, « l’affaire Soljenitsyne », favorisera l’essor de la critique du totalitarisme dont André Glucksmann et Claude Lefort se font les hérauts. Ces derniers vont même jusqu’à affirmer que les intellectuels auraient tout ignoré du goulag avant 1974…

Au fur et à mesure que le PCF perd sa place de premier parti de gauche, il faut donc « changer de tactique » et prétendre que « désormais c’est la domination idéologique du PCF qui transforme l’Union de la gauche en aventure dangereuse ».

Ainsi va-t-on faire de Soljenitsyne une figure prophétique, un nouveau Dreyfus, un nouveau Dostoïevski. Porteur d’une vérité universelle, il va légitimer, explique Christofferson, leurs discours, les installer comme « les seuls vrais représentants de la vocation de l’intellectuel ». Comment reçoit-on aux États-Unis, en Grande-Bretagne, l’Archipel du Goulag ? « Les opinions réactionnaires de l’écrivain russe heurtent les idées de la gauche intellectuelle. » En Allemagne fédérale, il en va de même au fur et à mesure des prises de position de Soljenitsyne sur la guerre froide. Le PCI a protesté clairement contre l’expulsion de l’écrivain d’URSS et, contrairement à la France, l’Archipel du Goulag n’est pas un enjeu de la politique intérieure italienne.

Jean Ristat

(Novembre 2009)