Cohen et Lorca : petite valse en trois langues

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Il y a une chanson de Leonard Cohen dont l’écho s’élève dans ma mémoire au-dessus de toutes les autres, par sa beauté et par le caractère original de sa composition. Il s’agit d’un morceau, sur l’album « I’m your man », inspiré de la « Petite valse viennoise » de Federico Garcia Lorca… Par Sébastien Banse Lire la suite

L’Espagne de Louis Parrot


L’Espagne de Louis Parrot

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Louis Parrot était un amoureux de l’Espagne. Pas celle des corridas et des fiestas, plutôt celle que ses pérégrinations au fond de provinces perdues lui avaient fait connaître. L’Espagne était pour lui un mélange de pauvreté et de grandeur qui avait imprimé sa marque au peuple et se trouvait à l’origine de la République et du Frente popular.

Parrot a beaucoup écrit sur l’Espagne, à commencer par un Panorama de la culture espagnole publié en 1937 aux Éditions sociales internationales (ouvrage saisi par la police de Daladier en 1939), suivi de traductions dont Ode à Salvador Dali de Garcia Lorca (en collaboration avec Éluard), et Espagne au cœur de Neruda. Son exploration des contrées reculées lui inspira un roman, Nous reviendrons, qui a le goût puissant et subtil des grands vins espagnols dont on sait tout de suite qu’ils sont venus sur une terre aride fécondée par un travail séculaire. On goûte leur saveur, oubliant ceux qui les ont produits, hommes vieillis avant l’âge, déformés par le labeur, enfermés dans une pauvreté si grande qu’y mettre fin semble, à première vue, impossible. Parrot se souciait de leurs douleurs, de leurs joies, détectant avec sûreté en eux la qualité cachée et mal développée qui leur permettrait une remontée vers la lumière.

Où habite l’oubli présente les grandes voix de la culture espagnole : Machado, Lorca, Ramon de la Serna, Bergamin, sans compter tous ceux qui ne font que passer dans ces pages, comme Rafaël Alberti, Vincente Aleixandre, Juan Ramon Jiménez… Lui-même poète, Parrot est de plain-pied avec eux. Il en donne de vivants portraits. De Ramon de la Serna « on eût dit qu’il portait sous son gilet noir le vêtement broché colorié des matadors andalous, tant on croyait voir étinceler autour de lui, alors qu’il parlait, ces paillettes roses et violettes qui éblouissent les spectateurs dans les arènes. » Lorca « était un homme tendre et dur à la fois, Espagnol jusqu’à l’excès[…]lorsqu’il chantait au piano, son visage, qui menaçait de s’alourdir, se transfigurait, et c’est alors que se vérifiait, dans toute sa gracieuse concision, ce mot du langage populaire : tenia angel, il avait, il tenait de l’ange. » Miguel Hernandez est montré « dans son vêtement de paysan, rugueux et lumineux comme une orange. »

Les pages qui analysent leur évolution vers le peuple ne sont pas seulement brillantes, elles exposent le mouvement de fond qui bouscule la culture espagnole et s’affirme dans le Frente popular. Parrot s’attarde à juste titre avec Machado sur le christianisme. Pendant des siècles celui-ci a vu sa signification profonde confisquée par l’Église qui le mit au service des puissants et des riches, usant pour cela d’un rationalisme meurtrier très loin du message d’origine. Par un retournement de l’histoire c’est en combattant le franquisme que le peuple put faire vivre sa foi chrétienne. Machado constate que le sens fraternel de cette foi « ne se trouve pas dans l’âme caldéronienne, baroque et ecclésiastique mais dans son âme cervantine, non pas catholique mais seulement humaine et universellement chrétienne ». Propos de grandes conséquences pour l’époque. Avec Lorca, Hernandez, Machado, tous juchés sur Cervantès, la littérature espagnole est sortie de ses corsets et rayonne comme jamais.

La première publication d’Où habite l’oubli eut lieu en 1944 quand la fin proche de l’hitlérisme semblait annoncer celle du franquisme. Pour les républicains émigrés c’était une question de mois. Le livre montrait alors la richesse de la culture espagnole et combien l’épisode franquiste était une incroyable régression. Le maintien de Franco fut une des premières décisions de la guerre froide. Parrot aura parlé pour plus tard, car la vérité est sœur de l’espérance.

François Eychart

Où habite l’oubli, de Louis Parrot, Éditions Farrago, 158 pages, 18 euros.
Rappel : Nous reviendrons, et l’Intelligence en guerre, Le Castor Astral.

 


Garcia Lorca Quand les phalangistes assassinaient le poète de Grenade.


Garcia Lorca

Quand les phalangistes assassinaient le poète de Grenade.

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Alors que l’Espagne ouvre quelques-unes des fosses com­munes où sont enfouies des victimes du franquisme, le Conseil général du pouvoir judiciaire suspend le juge Garzon pour avoir enquêté sur la disparition et l’exécution de plusieurs dizaines de milliers de per­sonnes durant la guerre civile. Cette Espagne où les descendants des vic­times de Franco semblent obtenir gain de cause n’en finit plus pourtant de voir ressurgir ses démons. C’est cette histoire d’hier à aujourd’hui que nous évoque avec force et émotion le récit de Bruno Doucey, Federico Garcia Lorca : « Non au franquisme », consacré à l’as­sassinat du poète andalou. Par le biais d’une collection qui s’adresse en priorité aux adolescents, l’auteur fait revivre la violence des franquistes qui prirent le pouvoir à Grenade et la noblesse et la dignité de celui qui s’était déclaré « du parti des pauvres ». L’alternance de points de vue, où le journal d’un jeune franquiste encadre le récit de la fin de la vie de Federico Garcia Lorca, permet de comprendre en profondeur ce qui déter­mine socialement et humainement les choix politiques des hommes des deux camps. Mais Bruno Doucey est un poète et c’est en poète qu’il nous fait connaître et aimer son héros, in­telligent, tendre, aimable et habité par la poésie. Le récit, où les vers de Garcia Lorca coulent de source pour dire ce que seule la poésie peut dire, avance dans une tension et une émotion de plus en plus vives jusqu’à ces jours de 2009 où sont ouvertes les fosses dans cette région de Viznar où fut fusillé « le Rossignol de Gre­nade ». Au même moment, le phalangiste à la retraite, qui n’a en rien changé, relit son journal et se dit qu’avec ces fouilles, il faudrait peut-être investir dans l’édition, car Garcia Lorca prend de la valeur ! Suivi d’une biographie, d’un album de photos et d’un texte qui place la mort du poète dans un éclairage personnel et historique, ce court récit brosse avec force le panorama des intellectuels et des artistes engagés dans le combat contre le franquisme. L’auteur a judicieusement établi le lien avec l’Espagne actuelle, où la majorité des Espagnols sont favorables à une justice réparatrice , mais où les tortionnaires ont été amnistiés.

Ce petit ouvrage enrichit la collec­tion dirigée par Murielle Szac où, parmi d’autres titres, on trouve les « Non » à la torture, à la guerre, à l’exploitation, aux avortements clandestins… Il est le bienvenu et participe par sa qualité d’écriture et de réflexion à l’éveil de l’in­telligence et de la sensibilité au monde ainsi qu’au refus de la passivité devant l’injustice, et par là même à notre faculté de révolte face à l’inacceptable, d’hier à aujourd’hui.

Marie-Thérèse Siméon

Federico Garcia Lorca : « Non au franquisme », de Bruno Doucey, Éditions Actes Sud, 96 pages, 7,80 euros.