Alfred Hayes, scénariste et romancier

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Le cas d’Alfred Hayes (1911-1985) est atypique : né en Angleterre dans une famille juive, mais élevé à New York, auteur d’un recueil de poèmes, il servit en Europe durant la guerre, et resta à Rome où, coup d’essai-coup de maître, il écrivit l’un des six épisodes de « Païsa » de Rossellini. Ce n’est qu’en cette même année 1946 qu’il publia le premier de ses sept romans, « All Thy Conquests ». Il ne s’agit donc pas d’un génie littéraire impécunieux exploité par l’ « usine à rêves », mais d’un homme qui semble avoir mené de front une double carrière de romancier et de scénariste… Par Christophe Mercier Lire la suite

Franck Delorieux lit « les Saisons »

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Mardi 26 septembre, Franck Delorieux était à la librairie Gallimard, à Paris, pour une rencontre et une lecture de son recueil de poésies, Les Saisons, illustré par Bernard Moninot et paru il y a peu aux éditions Gallimard. Il en a également profité pour présenter son premier ouvrage de photographie, Le Rameau vert, publié récemment par les éditions Helvétius. Lire la suite

Franck Delorieux : La force de l’amour

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Il y a dans la poésie française de ces dernières années quelques jeunes poètes qui font entendre un chant à la fois très ancien et absolument moderne. Ils me font croire, comme disait Aragon, à l’éternel printemps qui nous rappelle toujours, même au plus profond du malheur, que la vie est plus forte que la mort. Franck Delorieux est, incontestablement, de ceux-là… Par Jean Ristat. Lire la suite

Erri De Luca : une ode lumineuse

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Dans ce bref ouvrage qualifié de « roman », Erri de Luca conçoit une trame composite, tressant différentes péripéties autour d’une fable métaphysique. Un regard incisif sur l’actualité sociale avec les réfugiés, le travail ouvrier, la pauvreté et un « portrait » aussi ironique que tendre de sa chère ville de Naples… Par Claude David-Basualdo Lire la suite

Jean Ristat, entre l’enfance et la nuit des fantômes


RistatPar la structure en diptyque de son livre, qui met en miroir des fragments sur son enfance et le récit de quelques expériences sexuelles adultes, sous forme d’une lettre ouverte à un inconnu, Jean Ristat invite le lecteur à l’interpréter comme une mise à nu de son intimité et de ses causes. Œuvres posthumes, dit le titre. Œuvres posthumes publiées du vivant de l’auteur. Pourquoi ? Là-dessus l’écrivain est assez clair. « L’étrange idée de publier ses œuvres posthumes ! Outre l’avantage d’en préparer soi-même l’édition, il ne fait pas bouder le plaisir de pouvoir se regarder de l’autre côté du miroir. Il m’arrive parfois d’en rire aux éclats. »

C’est un voyage au pays des morts, à l’image du livre XI de l’Odyssée, où Ulysse, après avoir accompli le rituel de la nekuia qui invoque le divin Tirésias, va en enfer. Mais, à la différence d’Ulysse, Jean Ristat ne va pas en enfer. Il se contente d’observer autour de lui les disparus, toujours présents, et de chercher la mort en lui, à travers son enfance ou ce qu’il en reste en lui, et à travers les rencontres sexuelles pareilles à de funèbres rituels. Car dans cette remémoration, il découvre que la mort est passée par là. Et que le personnage que le narrateur fait revivre, l’enfant ou l’amant, a dû mourir avant de renaître dans ces pages.

Les livres de Jean Ristat, qu’il s’agisse d’essais littéraires, de poèmes, de théâtre ou de récits intimes, ont une singularité que leur format signale déjà. Mais surtout leurs genres sont versatiles. Les poèmes sont aussi des pièces de théâtre, les pièces de théâtre sont aussi des essais historiques ou mythologiques, les récits sont des poèmes. Théâtre-roman, bien sûr, en hommage au maître et ami Aragon. Organisation visuelle et théorisation de la sexualité, en hommage à Sade, très présent dans la seconde partie du récit, intitulée Conversation dans un salon d’amour et sous-titrée de façon provocante « pastorale ». Certes, la référence à la Philosophie dans le boudoir est explicite, mais « pastorale » vient jeter un trouble.

Ristat_7470Quant à la première partie, intitulée Biographie portative de Jean Ristat, elle se présente, de façon trompeuse, comme une suite de notations parfois très allusives, parfois très développées, venues de réminiscences d’une enfance villageoise, entre une grand-mère aimante et des parents plus ou moins lointains. Une enfance dure et solitaire, marquée par une maladie, un souffle au cœur, et par une absence de repères familiaux conventionnels. L’enfant souvent abandonné observe avec vivacité le chaos dans lequel vivent les adultes. Peu socialisé, peu policé, le village d’Argent-sur-Sauldre, dans le Cher, est une sorte de no man’s land, en pleine guerre, et dans l’après-guerre. Forgerons, mécaniciens, fermiers constituent une société intemporelle qui n’est pas sans évoquer le petit monde du Chaminadour de Jouhandeau, avec l’étroitesse provinciale en moins. Car l’enfant n’évolue pas dans un monde étriqué où chacun s’épie, mais il se constitue dans un univers qui ne connaît aucune norme, aucune frontière.

La narration fragmentaire, qui joue beaucoup des changements de registres, est pleinement justifiée. Ainsi qu’elle l’était dans un autre grand récit d’enfance, L’Asphyxie de Violette Leduc, qui comme celui-ci, décrivait l’une après l’autre des saynètes traumatiques, ou vécues comme telles, après coup. Jean Ristat fait preuve de plus d’humour, de plus de distance littéraire. Car si ses souvenirs ont gardé une grande force émotionnelle, une grande vibration de vie, il les place dans un cadre littéraire armorié de prises de conscience légèrement ironiques, comme des « tableaux vivants » qui soulignent un imperceptible artifice volontaire et déterminé. On n’est pas dans le récit d’enfance compassionnel, émotionnel, pathétique, malgré la violence de certaines scènes. Pas plus que dans le second volet, on ne sera dans le texte érotique ou pornographique ou même libertin. On est en pleine littérature, dans les deux cas, c’est-à-dire dans un livre qui se dit livre, ainsi que l’annonce le titre général, souriant dans la mort.

L’exergue de Leibniz fait de tout portrait une anamorphose et par analogie de tout livre aussi. Il faut comme pour le crâne des Ambassadeurs de Holbein un instrument particulier pour le reconnaître dans la masse informe, qui se trouve aux pieds des personnages, et qu’il est impossible, à l’œil nu, d’identifier. Chaque tableau est une énigme, comme un roman ou une nouvelle de Henry James. Et le lecteur devient, armé de cet instrument qu’est l’intelligence interprétative ou traductrice, un enquêteur. Jean Ristat compte sur ce pacte avec le lecteur qu’il entraîne dans sa propre quête, en lui donnant quelques indices, parfois explicites parfois plus mystérieux. Mais le pacte le plus important, il le signe avec lui-même. Celui non pas de tout livrer de son enfance et de sa sexualité, mais de pouvoir l’écrire, et pour cela il doit se sentir, se savoir, se décider mort. « Ceci est une évidence qui est posée comme la limite au-delà de laquelle je ne puis donner d’explication et dont la perception que j’en ai ne peut être analysée par moi sous peine de ruiner l’édifice avant même qu’il soit sorti de terre. »

Le récit d’enfance se fait donc au gré des souvenirs spontanés, des visions qui suscitent tantôt de simples aphorismes, tantôt de véritables scènes dramatiques, tantôt des informations, tantôt des fragments de chants lyriques, tantôt des réflexions sur la remémoration même. Oui, on pense, et l’auteur le cite, à Notre-Dame-des-Fleurs, car de Genet, Jean Ristat a eu l’enfance villageoise et religieuse, dans un climat de pauvreté et de liberté conquise, de sourde agressivité et de sentiment de solitude, de rejet. L’environnement est en gros le même. La violence et le désir, aussi, les mêmes. Le ton parfois les rapproche. « Déesses voilées de noir, vos jupons sont troués d’étoiles », dit-il aux femmes seules, mères ou épouses, que les hommes ont abandonnées pour mourir au front. Genet, mais aussi Rimbaud à Charleville et Lautréamont et ses cauchemars, à propos desquels Jean Ristat écrit : « Retourner la pensée comme on retourne un gant : la poésie. »

ristat 3La fragmentation numérotée, qui voudrait donner au récit l’apparence d’un dossier d’annotation, est, en réalité, une manière subtile de casser les scènes, de rompre avec le réalisme, et de donner, paradoxalement plus de force aux images mises en place. On abandonne toute fiction, pour constituer un album d’images animées, vivantes. Pièces à conviction. Dossier. Et bien sûr, surgit alors une autre référence littéraire : celle de Pétrole de Pasolini, livre lui réellement posthume, puisqu’il fut publié en 1992, dix-sept ans après l’assassinat du poète. « Appunti » (Notes) : ainsi Pasolini désignait-il les scènes qui lui venaient à l’esprit, séquences ou analyses, où l’enfance, également, se mêlait au désir, et où toute une vie était brassée, à la façon d’un montage cinématographique. Le père de Jean Ristat complétait parfois ses semaines de mécanicien dans la cabine du projectionniste, après son travail. Et les films défilent dans la mémoire de l’écrivain.

Pasolini aussi se promenait auprès des fantômes. D’innombrables morts accompagnaient sa création. L’un de ses plus beaux films, le court métrage La Terre vue de la Lune met en scène une morte, suicidée, si heureuse dans la mort, retrouvant les siens, dans un univers soudain coloré et riant, absurde et charmant, prospère et délicieux, où aucune frontière ne sépare les vivants des défunts. Les fantômes de Jean Ristat sont plus inquiétants, mais ce sont eux qui lui permettent de raconter sa propre histoire : « Ainsi me promené-je fantôme au pays des fantômes dans un récit décousu dont je ne retrouverai jamais la mélodie. Et je ne songe même plus à rapiécer ma robe en lambeaux. Pourquoi prendrais-je désormais quelque précaution en pénétrant dans le taillis de ronce ? N’ai-je pas un plaisir savant à m’entourer d’une cour d’orties blanches alors que, sévèrement allongé dans ma couche froide, j’entends distraitement le chant des crapauds ? » Ce chant même qu’évoquait Leopardi dans ses fameuses Ricordanze. Les ressouvenirs.

Curieusement la seconde partie, érotique et crue, est peut-être encore plus attachée à une réflexion sur le temps, sur la mémoire, sur l’évanescence des sensations, sur ce « dépotoir, un terrain vague où s’accumulent des détritus ». « Ainsi, écrivant, je suis à la trace des fantômes auxquels je prétends donner un corps. Le mien sans doute, qui tremble et souffre encore à leur évocation. Je les vois qui m’entourent. Il m’arrive parfois de les entendre parler entre eux et, lorsque je tends les bras, ils s’éloignent. »

La nuit sur laquelle se clôt le livre est cette obscurité même où semble disparaître ce « je qui n’est qu’une convention » . « Quel est donc cet autre qui me nargue ainsi en se faisant passer pour moi ? » s’interroge le narrateur qui, comme le double héros Carlo de Thetis et Carlo de Polis, se scinde en deux. Et comme le personnage pasolinien, c’est dans la nuit qu’il trouve sa vérité. « Une nuit sans étoiles, à couper avec un couteau de boucher pour s’y frayer un chemin, une nuit comme un drap froid où l’on se jette pour ne plus rêver. »

René de Ceccatty

Œuvres posthumes, tome II, de Jean Ristat, Gallimard, 240p., 24€.

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Des livres et des affaires


Des livres et des affaires

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« Les mêmes noms et les mêmes enseignes jalonnent ce court essai. Si d’autres vont les rejoindre, ceux-là nous accompagneront jusqu’au bout. Ils font la pluie (sur les idées) et le beau temps (sur les affaires) du « monde du livre ».

Gallimard, Hachette, Grasset, Actes Sud, Seuil, Lagardère, La Martinière… Voici quelques-uns, parmi d’autres, de ces noms et de ces enseignes qui ont retenu l’attention de l’auteur, Thierry Discepolo, l’un des fondateurs de la revue Agone et des éditions du même nom. Son livre, solidement documenté (1), va à l’encontre de la présentation habituelle du milieu de l’édition, auquel les commentateurs et journalistes réservent d’ordinaire un traitement romantique. Ici, à la légende des « grands éditeurs », aux exploits littéraires des hommes de lettres se substitue l’analyse des aspects matériels du métier, « garants des conditions concrètes de mise en circulation et de diffusion des livres et des idées ».

Thierry Discepolo, La trahison des éditeurs

Par l’étude de ces enseignes éminentes, Thierry Discepolo met à jour un certain nombre de tendances problématiques qui prennent toutes leur source dans la recherche d’un profit maximal : la centralisation toujours plus intense de la production, par le jeu des fusions-acquisitions ; le gigantisme des groupes d’édition et leur niveau d’imbrication avec l’industrie, notamment la fusion de leurs activités avec celle du divertissement ; la surproduction nécessaire, qui « constitue en particulier un instrument d’occupation du terrain : la surface en mètres carrés de tables d’exposition et en mètres linéaires d’étagères de librairies est limitée. Ainsi les livres se poussent-ils les uns les autres d’une parution à l’autre ; et le plus gros producteur se donne les moyens de rendre les concurrents moins visibles. Naturellement, la surproduction dépend des capacités de financement : plus le groupe est grand et plus importants sont ses moyens ».

Si la taille n’est pas garante de la vertu, et si les « petits éditeurs » sont parfois tentés d’imiter les « grands », il n’en demeure pas moins qu’on ne peut pas grossir exponentiellement sans que soient opérés des choix purement commerciaux, étrangers au contenu des livres, et que « c’est en changeant d’échelle que les grandes entreprises façonnent un monde où la question même de l’existence de ce type de concurrence parasite finit par ne plus se poser ».

Puisque les œuvres intellectuelles ne peuvent être abstraites des conditions de leur élaboration et de leur mise en circulation, n’est-il pas contradictoire – ou plutôt hypocrite– de publier des livres qui se veulent ou s’affirment critiques, dans des maisons qui appartiennent à des groupes qui mettent ces mêmes principes à mal quotidiennement, par leur fonctionnement d’entreprise, par leur but avoué d’accumulation de valeur ? L’industrie de l’édition se doit pourtant de se présenter dans les habits étincelants de la raison et du progrès. Les légendes ne manquent pas pour que la « narration » rachète tous les faits. Thierry Discepolo pointe ces contradictions, ces paradoxes qui se résolvent dans la logique de marché : le plaidoyer pour la librairie indépendante, de qualité, et la cour menée auprès des grandes surfaces, justifiée par la « démocratisation de la culture » ;  le transfert (au sens footballistique) des auteurs entre les différents éditeurs (2), des petits vers les grands en cas de succès initial, et parfois dans l’autre sens, quand le temps se gâte ou quand la mode est passée ; les prétentions à l’indépendance intellectuelle et éditoriale au sein de groupes, dans des situations de dépendance économique.

En interrogeant le paradoxe de produire en masse de la littérature militante pour les masses et en soulignant la contradiction des écrivains réputés contestataires au service des grands groupes, qui participent à leurs profits et leur fournissent d’invraisemblables alibis intellectuels, Discepolo plaide pour que les auteurs ne soient pas exonérés de cette question de la pratique : « Tout auteur soucieux des effets politiques directs et indirects de ce qu’il écrit ne devrait-il pas commencer par se demander si la modification des consciences à laquelle il oeuvre n’est pas ruinée par sa participation à l’irrigation de fait, grâce aux bons soins de son éditeur, du système de la grande distribution ? Et si cette participation renforce la valeur d’une démonstration dont la diffusion dépend de fait du bon fonctionnement du système dont il a été démontré qu’il est nuisible au monde dans lequel on vit ? »

En effet, la quête de succès rapides et spectaculaires amène les maisons d’édition « sans éditeurs » à produire de manière industrielle un grand nombre d’ouvrages au détriment de la cohérence, de l’excellence d’une « ligne éditoriale » pourtant vantée par certaines des enseignes qui doivent l’essentiel de leur renommée à des faits de gloire littéraires d’une autre époque. « La diversification de l’offre de chaque maison est indispensable pour entrer dans le plus grand nombre de lieux et pour placer le plus grand nombre d’exemplaires possible. Une diversité qui peut produire de curieux mélanges » (3).

Cette analyse des effets de la dépendance financière à un groupe sur l’indépendance intellectuelle, ainsi que celle du discours qui est tenu en faveur des « avantages » de cette dépendance, ne tombe pas ex cathedra. Si Discepolo ne pose pas son propre travail en modèle dans son ouvrage, l’activité des éditions Agone n’en fournit pas moins l’exemple d’un autre modèle de fonctionnement, et une réponse à la question posée par son livre : « la diffusion de ‘bonnes idées’ et d’analyses ‘justes’ suffit-elle ? La manière de faire des ‘bons’ livres n’a-t-elle qu’une importance secondaire ? » : « Notre pari fut de ne jamais publier un livre pour le seul motif de sa rentabilité, de ne pas choisir un auteur sur le seul critère de sa notoriété et de ne pas traiter un sujet en vertu de sa seule actualité. Au moment où le marché du livre se caractérise par un emballement productiviste qui pousse les éditeurs, pour imposer leurs marques, à publier toujours davantage d’ouvrages de moins en moins maîtrisés et dont la durée de vie est toujours plus courte, nous avons opté pour la lenteur d’une politique de fonds. Ce projet éditorial répond aussi et surtout à un projet politique: proposer des œuvres qui fournissent au plus grand nombre des outils pour comprendre le monde dans lequel nous vivons. » (4)

Sébastien Banse

(1) Il y a, parmi les annexes, une précieuse Chronologie 1826–2011 des créations, fusions et  rachats des éditeurs et diffuseurs-distributeurs cités.

 
 (2) Dernière cocasserie éditoriale en date, survenue depuis la parution du livre : Fâché avec le PDG su Seuil, Jacques-Alain Miller, gendre et ayant-droit de Lacan a choisi de quitter l’éditeur historique de l’auteur pour rejoindre La Martinière, comme l’explique Alain Beuve-Méry dans le Monde du 10/09/2011 :
«  Jacques Lacan est l’un des auteurs emblématiques du Seuil, maison à laquelle son oeuvre est attachée. 22 volumes de lui y sont d’ores et déjà publiés, et chaque séminaire se vend en moyenne autour de 10 000 exemplaires. Afin de conserver cette oeuvre prestigieuse au sein de son groupe, Hervé de La Martinière, PDG des éditions du même nom, dont le Seuil est une filiale, s’est entremis. « J’ai une profonde admiration pour le travail de Jacques-Alain Miller, explique-t-il ; je lui ai proposé de changer d’éditeur, mais de rester dans notre groupe« . L’affaire s’est conclue, mardi 6 septembre, sur un coin de bureau. L’éditeur a écrit : »Jacques-Alain, je suis ravi de vous accueillir au sein des éditions La Martinière. » Ce à quoi le psychanalyste a répondu : « Hervé, le plaisir est partagé, j’entre aux éditions de La Martinière avec Lacan et l’ensemble du champ freudien. » D’où cette curiosité : plus connues pour leurs beaux livres que pour leurs essais en sciences humaines, les éditions La Martinière devraient accueillir les prochaines parutions signées Lacan ».
 

(3) Thierry Discepolo en donne suffisamment d’exemples. J’en ajoute un autre, auquel je cherche encore une explication : que fait la biographie d’Harvey Milk par Randy Shilts, chez M6 éditions, au milieu des livres de cuisine ?

(4) Extrait de la présentation des éditions Agone. Fondées à Marseille en 1998, huit ans après la revue du même nom, les éditions Agone ont choisi le principe de l’autogestion. On peut citer, dans leur catalogue, pêle-mêle : Howard Zinn, Noam Chomsky, George Orwell, Pierre Bourdieu, Stig Dagerman, Jean-Pierre Garnier… Thierry Discepolo a également développé sa conception du métier d’éditeur dans un article intitulé « Tout ça n’est pas seulement théorique », publié dans le numéro 44 de la revue Agone. Une discussion avec Eric Hazan et les gens d’Article 11 abordait également certaines de ces questions. Notons enfin qu’un extrait du présent ouvrage est disponible sur le site d’Acrimed, le sommaire et la conclusion le sont chez Atheles.org.

Thierry DiscepoloLa trahison des éditeurs, éditions Agone, 2011, 205 pages, 15 euros.


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Correspondances Jean Paulhan


Correspondances Jean Paulhan

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Après les lettres échangées avec André Gide, Léon-Paul Fargue, Georges Jean- Aubry, Marcel Ray (tous ces volumes chez Gallimard), avec Jacques Rivière (Éditions Claire Paulhan), avec Sylvia Beach et Adrienne Monnier (Imec Éditions), la bibliographie épistolaire de Valery Larbaud s’enrichit d’un nouveau volume d’importance : la Correspon­dance de Larbaud et de Jean Paulhan, qui prit la suite de Jacques Rivière à la tête de la Nouvelle Revue française.

On ne s’étonnera pas d’y entendre surtout parler boutique, et de ne pas trouver le ton de complicité qui faisait le prix des lettres à Marcel Ray ou à Léon-Paul Fargue. Entre Larbaud et Paulhan, entre le directeur de la NRF et un collaborateur historique de la revue, et l’un des plus prestigieux, le ton est feutré, et rares les confidences. Tout au plus le « Cher Mon­sieur » de 1920 fait-il place, en 1926 (après un bref intermède, en 1924-1925, où ils se donnent du « Cher Valery Larbaud » et « Mon cher Paulhan »), à un « Cher Ami » qui restera im­muable. Pas de prénom, pas de tutoiement : les relations des deux hommes sont essentiellement professionnelles et n’empiètent que rarement sur le domaine de la vie privée de chacun. Les rencontres elles-mêmes paraissent rares (il ne semble pas que Paulhan ait réalisé le projet, qui revient comme un serpent de mer, d’une visite, l’été, au domaine de Larbaud, à Valbois, près de Saint-Pourçain-sur-Sioule), et quand ils se voient à Paris (parfois à Châtenay, chez Paul­han, le plus souvent au domicile de Larbaud, rue du Cardinal-Lemoine), les rendez-vous sont pris avec une exactitude toute administrative : « Je reçois votre mot ; je suis content que vous désiriez me voir, et serai content de vous revoir, après l’épreuve que vous avez subie. Je vous attendrai lundi prochain (je ne suis pas libre avant) 27, chez moi, de 5 à 7 heures de l’après-midi ; ou si ce jour ne vous convient pas, ce sera mercredi 29, entre les mêmes heures » (Larbaud à Paulhan, 22 avril 1931).

Curieusement, la présence chez Larbaud de la jeune Laeta, la petite-fille de sa com­pagne Maria Nebbia (on sait, par le Journal, la place que Laeta a tenu dans la vie de Larbaud quinquagénaire), semble autoriser une forme d’intimité jusque-là absente (« Nous allions justement écrire à Madame Jean Paulhan pour la remercier d’être venue prendre des nouvelles de Laeta. Cela n’a rien été qu’une brusque poussée de température. » Suivent quinze lignes sur la santé de Laeta, et ses progrès scolaires, 10 avril 1935).

Larbaud et Paulhan, nous l’avons dit, par­lent boutique. Mais comme dans leur boutique on vend de la littérature, et que tous deux, dans ce domaine, sont des experts, leurs lettres sont souvent passionnantes.

Chacun, en découvreur inlassable, tente de faire partager à l’autre ses plus récents enthousiasmes : Larbaud, spécialiste des lit­tératures anglo-saxonnes et hispaniques, s’en­flamme pour James Joyce (qu’il contribue à traduire), pour Samuel Butler (qu’il traduit et fait connaître en France), pour Faulkner (sa préface à Tandis que j’agonise a été écrite avant celle de Malraux à Sanctuaire. Si elle a été moins « médiatisée » – Malraux, on le sait, en connaissait un rayon en fait de « médiatisation » –, elle est néanmoins plus subtile et plus juste). Amateur de poé­sie, il fait parvenir à son ami les poèmes d’un jeune écrivain d’Antibes, Jacques Audiberti, qui deviendra un auteur Gallimard. Paulhan, lui, fait lire à Larbaud les textes nouveaux de Jouhandeau, ou Colline, de Giono, qui vient de paraître.

Ce qui frappe, à la lecture de ces lettres, c’est que les deux hommes ne traitent pas vraiment d’égal à égal. Paulhan ne se départit jamais d’une sorte de déférence, la déférence due à un auteur rare, mais mythique, dont l’oeuvre a été considérée d’emblée (au moins dans le cas d’A. O. Barnabooth) comme appartenant au patrimoine littéraire français. Paulhan, vis-à-vis de Larbaud est souvent dans la position du solliciteur, du demandeur d’avis (il connaît la culture encyclopédique de Larbaud, et sa curiosité boulimique), du directeur de revue toujours prêt à publier en avant-première un de ces textes brefs ciselés par Larbaud, et qui, édités en plaquettes, font aujourd’hui les délices des bibliophiles. Il ne cesse de redire à Larbaud son admiration, au point de le gêner (« Non, ce Sémaphore est une petite pièce de circons­tance, impubliable. Vous êtes trop indulgent », Larbaud à Paulhan, 17 mars 1930). À l’inverse, l’attention que Larbaud porte aux travaux littéraires de son correspondant semble relever de la politesse plus que d’un véritable intérêt (« J’ai été content de savoir que vous travailliez aux Fleurs de Tarbes », écrit-il le 17 mars 1930).

Comme toutes les Correspondances de Larbaud, celle-ci gagne, au fil des ans, en pa­thétique involontaire, devient le roman d’un homme amoureux des mots, des paysages, des êtres, et qui, à dater d’un jour fatal d’août 1935, va se trouver muré dans le silence. Une des ultimes lettres de Paulhan est, à cet égard, prémonitoire : « Vous ne me parlez guère de votre santé, et je crains que votre médecin ne se rende pas assez compte de la fatigue que peut entraîner, pour vous, le séjour de Paris en été. » La lettre date du 27 août 1935. Avant la fin du même mois, Larbaud sera terrassé par un accident cérébral.

Dès lors, la correspondance entre les deux hommes devient un monologue de Paulhan, qui, d’une exemplaire fidélité, ne cessera, jusqu’à la fin, d’écrire au reclus de Vichy, de lui réitérer son admiration, de lui donner des nouvelles de leurs amis communs. Une fois, la première et la seule, le 23 septembre 1954, il lui écrit « Cher Valery ». Mais il prend l’ha­bitude de terminer ses lettres par « Je vous embrasse ». Comme si une affection longtemps tenue à distance entre deux hommes de lettres se traduisait enfin dans les mots. Et l’une des rares lettres écrites par Larbaud, du fond de son gouffre, est pour Paulhan. Elle est brève, et poignante. « Merci cher ami, je vous embrasse moi aussi et j’accepte votre souhait… / Votre ami / Valery / 16 mai 52. »

Christophe Mercier

Correspondance 1920-1957, Valery Larbaud, Jean Paulhan.
Éditions Gallimard. 430 pages, 24 euros.

N°79 – Février 2011


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Les livres ne sont pas des cercueils


Les livres ne sont pas des cercueils

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Le nom de Bourgeade est si agréable à prononcer ! Pierre Bourgeade, avec le prestige évangélique du « Pierre, tu es Pierre » : j’y pensais en écoutant un prêtre ânonner les lieux communs de rigueur devant son cercueil dans une église d’où, à la sortie, on apercevait un lieu que Pierre affectionna davantage que ladite église : la brasserie Lipp. C’est là que je l’ai vu le plus souvent. J’ai très peu d’amis écrivains, j’en ai un de moins (une déclaration bien égoïste). En apprenant sa mort (une notice nécrologique dans le Monde), je découvris qu’il avait quinze ans de plus que moi alors que je nous croyais du même âge : son rire m’en persuadait. Je ne sais plus comment je sais que Jean Racine est de la famille Bourgeade. Ce n’est pas lui qui me l’a dit. Aurait-il préféré descendre de Sade ? Ce n’est pas sûr. Racine, c’est quand même plus chic. On le complimenta en écrivant qu’il perpétuait l’esprit d’André Breton et de Georges Bataille. C’est paresseux de dire ça. Bourgeade a écrit une oeuvre qui n’appartient qu’à lui. « L’écrivain érotise le monde », a-t-il affirmé.

J’ai assisté à ses funérailles, à l’église Saint-Germain-des-Prés. Je pensais à cette page     « du même auteur » dont on affuble nos livres. Tous ces titres, témoins des efforts incroyables qu’il faut faire pour aboutir à des paragraphes publiables. Les titres de Bourgeade : la Rose rose, New York Party, ces livres qui nous firent nous rencontrer. Nous avions décidé tacitement et une fois pour toutes que nous étions deux bons prosateurs et que nous n’allions pas perdre notre temps à nous complimenter. On se retrouvait (chez Lipp, donc) et on commentait ce qu’il est convenu d’appeler

l’actualité. Nous étions davantage complices que confrères. Quels éclats de rire lorsque nous découvrîmes que Françoise Verny, arrivée chez Gallimard, nous faisait miroiter à l’un et à l’autre le même prix Goncourt que nous n’avons pas obtenu (années quatre-vingt). Pour qui nous prenait-elle ?

L’écrivain considérable que fut Pierre Bourgeade va exister sans le secours de son charme personnel. Il n’a pas eu l’importance immédiate que lui refusèrent des critiques peu perspicaces. Je parie sur ses derniers livres, Ramatuelle, Warum, et j’ai hâte de lire ceux que je n’ai pas lus. La voix, ça ne trompe pas. Il avait une voix aussi agréable à entendre que l’était son nom de famille. Et cette voix devenait des phrases, des paragraphes, une oeuvre. Entre deux interviews par téléphone où je suis contraint de parler de moi, je me sens un peu meilleur en me recueillant pour penser au facétieux et profond, au sentimental et à l’érotique élégant que fut et que reste l’écrivain

Pierre Bourgeade. Tout à l’heure, je prends un avion pour Hongkong : j’aurais aimé le lui dire. On aurait parlé Chine et femmes et Van Gulik et politique. Depuis sa mort, j’ai offert quelques-uns de ses livres à des personnes que je chéris : les livres ne sont pas des cercueils.

François Weyergans, de l’Académie française

Avril 2009 – N° 58


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