Sur les chemins du paradis

Sur les chemins du paradis

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Je le dis tout net : Alexis Forestier est un des artistes majeurs de notre temps, ce que vient de confirmer avec éclat son dernier spectacle créé en avril dernier à la Roche-sur-Yon, Divine party. Quatre heures pour parcourir à sa manière, à la fois d’une totale fidélité au texte de Dante, la Divine comédie, et d’une profonde originalité – marques de son travail mené à son extrême aboutissement –, quatre heures d’enchantement, tant l’intelligence créatrice imprègne de son sceau le voyage qui nous est offert ; c’est cela Divine party. Rien d’étonnant si Alexis Forestier et ses endimanchés (c’est le nom de sa compagnie) ont achevé l’élaboration de cette dernière production (réalisée par étapes successives) à la Fonderie de François Tanguy et du Théâtre du Radeau. Il y a entre ces deux équipes une évidente communauté d’esprit. À telle enseigne qu’Alexis Forestier envisage maintenant de s’établir au Mans, pas trop loin de la Fonderie…

Si Divine party n’est pas tout à fait un chef d’œuvre, il nous en indique le chemin, un chemin qu’Alexis Forestier, à son habitude, balise en architecturant à la perfection l’espace (enfin à sa vraie grande dimension, celle de la scène du théâtre de la Roche-sur-Yon) et le son. On retrouve ce qui faisait déjà la réussite de son Woyzeck, fragments complets, et de quelques autres de ses productions, mais cette fois-ci maîtrisé, magnifié. Le bric-à-brac de la scène rempli d’objets, de cadres, d’instruments de musique, d’appareils électroniques, est savamment agencé ; c’est un labyrinthe dans lequel se meuvent avec souplesse et dextérité les deux principaux protagonistes, chanteurs, musiciens, régisseurs, techniciens, diseurs, choreutes et coryphée tout à la fois. Soit Alexis Forestier lui-même et sa complice retrouvée avec un évident bonheur, Cécile Saint-Paul, alors que les musiciens, bricoleurs de sons, Julien Boudart et Antonin Rayon achèvent d’habiter l’espace. À eux quatre, ils sont la foule des humains traversant l’enfer, puis le purgatoire pour atteindre le paradis… Vers le chemin de la perfection ? Alexis Forestier s’évertue toujours à ne pas nous mener vers cette mort certaine. En toute conscience et… inconscience. Et la langue de Dante proférée dans sa version originale (sur-titrée ; les panneaux sur lesquels la traduction apparaît s’intègrent à la scénographie et à la dramaturgie) chante et claque tout à la fois, mêlée à la langue de Kafka qu’une fois de plus Alexis Forestier introduit dans le  cours du spectacle. Avec ses ritournelles et ses chansons aussi superbes que peu connues. Le tressage entre les chants italien et allemand est parfait. Ces derniers accompagnant et commentant les premiers : « Du tréfonds/de la lassitude/Nous montons/avec des forces neuves/sombres messieurs/qui attendent/que les enfants/soient exténués » ou encore « Je ne connais pas le contenu/Je n’ai pas la clé/Je ne crois pas les bruits/Tout cela est compréhensible/Car je suis moi-même tout cela »…

C’est une étonnante machine théâtrale que met en place Alexis Forestier, une machine comme les appréciait justement l’auteur pragois (écrivain de prédilection de François Tanguy aussi). C’est son dérèglement progressif que nous donne à voir Alexis Forestier. Et à entendre ; Divine party, qui fait parfois penser au travail de l’américain Richard Foreman, est aussi (avant tout ?) un incroyable concert de rock qui ouvre les portes de l’imaginaire et de l’hallucination. Le mouvement de l’œuvre d’Alexis Forestier est ainsi constitué qui le voit reprendre, de spectacle en spectacle, avec toujours un peu plus de maturité, en les approfondissant, les mêmes thématiques, les mêmes motifs mélodiques, les mêmes airs et chansons, les mêmes matériaux : c’est une marche inexorable vers l’apaisement du « paradis » de Dante, alors que l’enfer n’est que grincements, désaccords, bruit et fureur, effondrements, mais toujours traversé de moments de douce ironie et de calme. Avec les endimanchés Alexis Forestier explore, défriche de nouvelles terres, s’approchant de la frontière de ce qui ne peut être nommé, joué ou représenté. Vers un lointain dont s’approcha Dante, jadis, au plus proche de son désir. Ce faisant, c’est bien le monde d’aujourd’hui qu’Alexis Forestier interroge, c’est bien l’art (et pas seulement celui du théâtre) d’aujourd’hui qui est questionné avec des tentatives de réponse qui passent par le collage, la citation, l’utilisation de matériaux textuels, sonores, visuels, hétéroclites… toutes expériences menées hardiment depuis dada. Et que Forestier reprend à son compte.

Jean-Pierre Han

Divine party par Alexis Forestier et les endimanchés.

Mai 2010

Les fulgurances du théâtre du Radeau


Les fulgurances du théâtre du Radeau

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Ricercar, le dernier spectacle de François Tanguy et du théâtre du Radeau s’est donné au festival Mettre en scène à  Rennes – un compagnonnage de longue date – avant de partir en tournée et d’être accueilli au prochain festival d’Avignon.

Le mérite premier des spectacles de François Tanguy est de rendre impossible tout commentaire et par-delà toute exégèse. Voilà qui satisfera sans doute Jean-Pierre Siméon qui, dans son bref et salutaire essai, Quel théâtre pour aujourd’hui ?(1), sur lequel nous reviendrons, s’évertue à pourfendre cette maladie toute contemporaine de la glose concernant la moindre représentation théâtrale, prônant en revanche un retour au sensible et à la notion de plaisir.

Si les spectacles de François Tanguy échappent à toute exégèse, et son dernier opus, Ricercar, plus que jamais, c’est d’abord parce qu’ils se donnent au présent de l’indicatif, un présent qui rameute néanmoins tout notre passé, tout notre vécu – et en cela ils nous touchent de plein fouet –, un présent qui s’exprime dans toute son absolue densité. Le travail de Tanguy et de son équipe du Radeau ne tend pas à une représentation quelconque, pas plus qu’il ne cherche à être dans l’illustration d’une éventuelle fable ou d’un discours préétabli, il demeure dans l’ordre de la présentation, de la chose en train de vivre et de se constituer, sans intention préalable. Jamais appellation de spectacle vivant n’aura été mieux adaptée. On aura bien sûr compris que nous œuvrons – car du coup le spectateur est éminemment sollicité, non plus voyeur passif devant le déroulement d’une pièce – dans l’ordre de la temporalité. C’est de la chair (de la viande dirait Guyotat) qui est au travail ici, dans son activité de vie et de mort.

On aura également compris l’une des raisons pour lesquelles François Tanguy poursuit et creuse désormais, de spectacle en spectacle, de proposition en proposition, avec une rare persévérance, la même matière volontairement placée sous le signe du thème musical. Comme un peintre qui, sur la même toile, s’acharnerait, couche après couche, à travailler les mêmes motifs, à préciser les contours de ces motifs autrefois esquissés, maintenant précisés. Mais c’est bien vers la thématique (la métaphore) musicale que le théâtre du Radeau entend nous mener. Les titres de ses spectacles nous y invitent : Choral (1994), Orphéon (1998), Cantates (2001), Coda (2004), aujourd’hui Ricercar qui désigne une pièce instrumentale libre en style d’imitations, et  qui renvoie par extension au terme de recherche. Il n’est pas jusqu’au Chant du bouc dès 1991 qui nous rappelait que l’origine du théâtre en Occident était à chercher du côté de la musique, le Radeau s’engageant ensuite délibérément sur cette voie qu’il venait de désigner. Et effectivement la composition même de ses spectacles ressortit à une composition musicale savante avec ses points, ses contrepoints, ses fugues, son entrelacs de thèmes, ses tempi divers et variés… Rien d’étonnant non plus si, pour poursuivre le même mouvement de recherche, les derniers spectacles du Radeau se déroulent désormais dans le même cadre, soit une tente abritant toujours le même espace scénique savamment organisé dans son rapport au public, à la fois de plain-pied et loin de l’espace de jeu. À l’intérieur de cet espace de jeu se meuvent d’autres cadres manipulés par les acteurs ou les servants de l’œuvre, car tout sur le plateau est toujours en perpétuelle mouvance, en perpétuel décalage d’avec un point fixe – le regard du  spectateur est sans cesse déplacé –, et avec le même bric-à-brac d’accessoires lui aussi savamment organisé : longues tables de réfectoire qui serviront de tréteaux sur lesquels seront parfois données des scènes de théâtre, chaises, objets entassés, lampes  renversées ou simplement posées de guingois… Dans la longue perspective avec ses différents niveaux de profondeur attirant l’œil du spectateur jusqu’à son point d’invisibilité tout semble étrangement posé de travers, comme penché. Au point que  l’on finirait presque par croire que c’est notre esprit qui vacille…

La métaphore musicale va de soi, je le répète, elle est encore affermie par la manière dont l’ensemble des textes, toujours volontairement plus ou moins audibles, dans des variations acoustiques et lumineuses sensibles, est émis. Les voix se perdent ainsi dans un murmure chanté, enchanté, ou sont recouverts par une intensité sonore assourdissante, variations de sons qui sont celles-là mêmes que nous subissons dans nos rêves et qui naissent sans doute de la soudaine friction entre le réel et l’imaginaire.

L’habileté de François Tanguy, et c’est en cela qu’il mérite le qualificatif d’artiste, au sens plein du terme, consiste à nous plonger dans un autre espace-temps dont il est, avec Ricercar tout particulièrement, le maître absolu. Metteur en scène, scénographe,  créateur lumières et sonore (avec Marek Havlicek), il convoque comme toujours une multitude d’écrivains et de musiciens, de Carlo Emilio Gadda (l’Affreux pastis de la rue des Merles ne pouvait lui échapper) à Georg Büchner en passant par Dante (comme toujours et plus que jamais), Lucrèce ou Giacomo Leopardi, de Dimitri  Shostakovitch à Györgu Kurtag en passant par Alban Berg ou Luciano Berio. Ces extraits d’œuvres multiples il se plaît à les entrecroiser, les coudre ensemble ou les mettre en opposition ; c’est effectivement le… Ricercar. Porté à son point de maturité, avec de purs moments de fulgurance poétique, avec ces tableaux imprégnant définitivement notre esprit, comme – et pour ne prendre qu’un seul exemple – ces trois hommes assis, en début de spectacle, que l’on voit de dos, chapeau vissé sur le crâne,  dans la pénombre, eux-mêmes assistant à une scène de théâtre dans le lointain entre deux femmes costumées, jouant sur une table convertie en tréteau, avant d’intervenir brusquement et de revenir s’asseoir. Une composition à la Magritte, d’où l’humour comme chez Kafka, lui aussi et comme toujours cité, n’est pas absent. Au  lointain les deux figures féminines ont lancé leur texte : « Il avait vu dans son sommeil, ou bien rêvé… que diable avait-il donc été capable de rêver… un rêve étrange… », l’amorce avec Gadda, ou les premières clés du spectacle…

François Tanguy est l’architecte de nos (ses) rêves les plus fous. C’est une sorte d’inventaire de toutes les langues, de tous les sons, de tous les silences aussi – doux crépitement du défilement d’une pellicule qui enregistrerait nos faits et gestes – de tous les genres théâtraux qu’il entreprend, allant à chaque fois, un peu plus loin avant, avec son équipe, Frode Bjornstad, Laurence Chable, deux complices de toujours, Fosco Corliano, Claudie DrouetKatia Grange, Jean Rochereau et Boris Sirdey. Ses fulgurances nous plongent au plus profond de notre conscience. C’est après tout ce  que l’on est en droit d’exiger de l’acte poétique.

Jean-Pierre Han


1)  Jean-Pierre Siméon : Quel théâtre pour aujourd’hui ? Les
Solitaires intempestifs. 96 pages, 12 €.