Visions de François Esperet

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Ce tissage verbal compose une fresque d’images, une vaste tapisserie. « Visions de Jacob » de François Esperet doit s’entendre. Lu à haute voix, il donnera la mesure du souffle puissant et tragique qui l’anime et le porte de part en part comme un grand poème de notre temps… Par Jean Ristat Lire la suite

N° 89 – Les Lettres Françaises du 5 janvier 2012

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Au sommaire du numéro 89 : L’art photographique de Colette Raynaud, par Franck Delorieux ; Dashiell Hammett, par Sébastien Banse ; la bibliothèque chinoise (II) de Jean Ristat ; Marguerite Duras, par Marc Sagaert ; François Esperet : découverte d’un poète, par Christophe Mercier ; Malik Kuzman, par Franck Delorieux ; Annie Ernaux, par Jean-Pierre Han ; correspondance de Balzac, par Gérard-Georges Lemaire ; Sarte, le marxisme et la révolution, par Baptiste Eychart ; l’atelier d’Etienne-Martin, par Itzhak Goldberg… Lire la suite

François Esperet : une découverte majeure


François Esperet : une découverte majeure

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Sur la couverture blanche, on lit d’abord, en italiques noires, Larrons, puis, en plus petits caractères, François Esperet. Suit, entre deux larges parenthèses, une mauve et une noire, la photo en noir et blanc d’un avant-bras tatoué et enfin, en capitales mauves minuscules, le nom de l’éditeur : Aux forges de Vulcain. La quatrième de couverture est tout aussi sobre, apprenant seulement au lecteur que « François Esperet est né en 1980 » et que « Larrons est son premier texte publié. » Mais ces informations laconiques sont précédées de dix lignes mystérieuses. « Dans Paris prostitué souvent le soir je les vois / les princes dé- risoires de la nuit les beaux étalons / castrés qui raclent le sol de leurs sabots précieux / avant de s’élancer trotteurs hystériques efféminés / dans les courses poussives des prix crépusculaires / je sens le souffle idiot de leurs museaux camés / je vois leurs yeux aveugles se noyer en souriant / dans l’effondrement des paupières et des cernes / au fond boueux exsangue de leurs tristes orbites. » On arrête là la citation, malgré l’envie de la poursuivre, pris par le rythme et les images : il s’agit des dix premières lignes, des dix premiers vers, de Larrons, ce « texte » sans équivalent, qui tombe comme un ovni dans la littérature de peu d’exigence et de grande consommation qui fait les choux gras des magazines et des émissions spécialisées.

Le titre, déjà, étonne. On pense immédiatement aux Larrons de Faulkner (son roman ultime, un chef-d’œuvre apaisé et scandaleusement méconnu), ou aux deux larrons, le bon et le mauvais, dont les croix étaient plantées de part et d’autre de celle  du Christ. Les quelques lignes mises par l’auteur en exergue de son livre, tirées de l’Évangile de saint Luc, confirment l’intuition: les Larrons de François Esperet ne sont pas étrangers à ceux du Nouveau Testament.

Il ne reste plus qu’à se lancer dans le « texte », dans les quatre chants composant ce poème épique, dans les quatre nouvelles en vers libres et non ponctués composant cet étrange roman (et on se dit qu’on n’est, tout compte fait, pas loin de Faulkner, dont certains « romans » majeurs, Descends, Moïse ou les Invaincus, étaient composés de récits n’entretenant entre eux que peu de rapports, sinon thématiques).

Les premiers vers cités plus haut rappellent le Genet du Condamné à mort ou du Chant d’amour : l’intensité de la vision, l’incandescence, le rythme, et le bras tatoué en couverture. On pense aussi (l’excès, le dégoût, la colère, et la citation de l’Évangile en exergue) aux cris d’un Léon Bloy, à sa perpétuelle fureur, à sa compassion brutale. Ou au Kaddish d’Allen Ginsberg, à son réalisme symbolique et halluciné.

La suite du livre est à la hauteur de ses premières lignes et appelle une autre référence, la plus probante: Larrons est un récit en vers, épique et lyrique, évoquant certaines très longues chansons (« New Danville Girl », « Joey ») dans lesquelles Bob Dylan (dont seuls les jurés du Nobel semblent se refuser à comprendre qu’il est le plus grand poète américain vivant) se transforme en narrateur au souffle ample et à la versification souple.

La comparaison avec Dylan s’impose d’autant plus que, de même que Dylan, dans Joey, où il contait la grandeur et la chute d’un caïd de la mafia new-yorkaise, Esperet a choisi pour personnages des membres du milieu d’aujourd’hui, des larrons ni bons ni mauvais, qui dealent, baisent, flambent, s’entre-tuent, tout en se rêvant, pour certains, en bons pères de famille.

Le poème de François Esperet se déploie sur un peu plus de trois mille vers avec un naturel sans faille, une véritable puissance lyrique et narrative. Tout au plus pourrait-on lui reprocher de très rares facilités, qui font tiquer à la lecture, mais qu’on serait bien en peine, pour les citer précisément huit jours après, de retrouver au milieu de la densité de cette pâte.

Son livre est une histoire de chute et de rédemption, gravée en lettres de feu, a-t-on envie d’écrire en se disant que, pour une fois, la tarte à la crème reprend tout son sens. Elliott Murphy, le grand poète rock new-yorkais, parisien d’adoption, a écrit Party Girls & Broken Poets. Ce titre aurait pu être celui de Larrons. Filles de joie, poètes maudits : compassion, déchéance et poésie.

Christophe Mercier

Larrons, de François Esperet. Aux forges de Vulcain, 102 pages, 14,90 euros.