Une critique matérialisme de la philosophie contemporaine

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Dans son dernier ouvrage, Misère de la philosophie contemporaine au regard du matérialisme, Yvon Quiniou se fait le critique de tout un pan de la pensée philosophique du XXe siècle, que cette pensée soit étiquetée « de droite », comme celle de Heidegger, ou « de gauche » comme celle de Foucault ou de Deleuze… Par Baptiste Eychart Continuer la lecture

Vivre sous des normes


 

Vivre sous des normes

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Les cinq études ici réunies peuvent d’abord se lire comme un post-scriptum aux Histoires de dinosaure, où Pierre Macherey avait rassemblé une série de textes écrits sur trois décennies pour montrer par l’exemple ce que signifiait, pour lui, « faire de la philosophie », tout en mesurant les transformations du champ où se déploie cette pratique. Au fil de ces textes écrits entre 1963 et 1993, c’est, de nouveau, tout un pan de l’histoire récente de la philosophie française qui se découvre. Macherey rappelle ainsi que Canguilhem aimait à raconter comment il avait été sollicité par Foucault pour « diriger » sa thèse, avant de recevoir le manuscrit de l’Histoire de la folie, « sans avoir rien su au préalable de son contenu, ni avoir eu à intervenir ». Peu après, dans la collection « Galien », dont il est le directeur, Canguilhem publie le deuxième grand livre de Foucault, Naissance de la clinique. Et c’est encore à Canguilhem, peut-être son seul « maître », que Foucault consacra l’un de ses tout derniers textes, écrit pour présenter l’épistémologue français aux lecteurs américains.

En filigrane, c’est aussi son propre itinéraire théorique que retrace Macherey. Plusieurs textes reviennent avec admiration sur l’enseignement de Canguilhem à la Sorbonne, autrement plus substantiel que les cours d’Aron où « tout, c’est-à-dire rien, était dit dès le début ». L’avant-propos rétrospectif évoque encore l’atmosphère de la rue d’Ulm, où Althusser invite le jeune agrégé de philosophie, dès 1963, à présenter un exposé sur Canguilhem qu’il fait publier l’année suivante dans la Pensée et qui méritait incontestablementune réédition. Tel un indice, le nom de Spinoza, troisième homme régulièrement convoqué dans ces études, fait signe vers la pensée de l’immanence et vers tous les travaux que Macherey lui a consacrés, de Hegel ou Spinoza (1979), au monumental commentaire de l’Éthique en cinq volumes, en passant par les études recueillies dans Avec Spinoza (1992).

Au-delà des aspects biographiques, ce qui justifie le rapprochement de Canguilhem et de Foucault est une certaine conception de la norme. À la question de savoir « ce que c’est que vivre, et vivre en société, sous des normes », « l’incontournable apport » de Canguilhem et de Foucault aura été de rompre avec la définition de la norme comme une instance transcendante qui s’appliquerait toujours de la même façon à un matériau indifférent. Dès sa thèse de médecine, l’Essai sur quelques problèmes concernant le normal et le pathologique (1943), Canguilhem montre que la vie n’est pas soumise à des normes qui s’imposeraient à elle de l’extérieur, mais que ce sont les normes qui, comme le dit Macherey, « de manière complètement immanente, sont produites par le mouvement même de la vie ». De son « archéologie du regard médical », Foucault, fidèle à la leçon de Bichat et de Canguilhem, conclut que la mort, loin d’être « cette nuit où la vie s’efface », devient avec la naissance de la clinique « ce grand pouvoir d’éclairement » qui jette sur la vie une lumière inédite. Il en découle une conception du « normal » profondément originale, qui s’appuie moins sur la définition d’une « normalité » figée et contraignante que sur la mise au jour d’une « normativité » qui exprime la dynamique des normes et qui laisse place à la possibilité d’un conflit et d’une contestation. « Au lieu de considérer la mise en oeuvre des normes comme l’application mécanique d’un pouvoir préconstitué », parler de normativité revient à souligner « le mouvement concret des normes », autrement dit leur historicité et leur plasticité.

Dès lors que la vie, cessant d’être définie comme une « nature substantielle », est pensée comme un « projet, au sens propre de l’élan qui la déséquilibre en la projetant sans cesse au-devant d’elle-même », il devient possible de passer au problème des normes sociales, sans risque d’assimiler le fonctionnement de la société à celui de l’organisme. Dans l’appendice ajouté à la réédition de sa thèse, Canguilhem ne soulignait-il pas la « priorité de l’infraction sur la régularité » ? Plaçant stratégiquement cette citation en conclusion du recueil, Macherey ne manque pas de préciser qu’il faut l’entendre « sur le plan de la vie individuelle comme sur celui de l’existence sociale ». Face au « triomphe obscène de l’esprit réactif », fustigé dans l’avant-propos, il était urgent de le rappeler.

Jacques-Olivier Bégot

De Canguilhem à Foucault, la force des normes,
de Pierre Macherey. Éditions la Fabrique,
145 pages, 13 euros.

 

N°69 – Février 2010


Foucault, la « vraie vie » et les Grecs


Foucault, la « vraie vie » et les Grecs

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Frédéric Gros, éditeur du Courage de la vérité, présente la dernière série de cours

donnés par Foucault au Collège de France en 1984.

 

Comment situer ce cours dans le contexte des derniers travaux de Foucault ? Plus précisément, comment s’articule-t-il, d’une part, au cours de l’année précédente sur « le gouvernement de soi et des autres », dont il est le second volet, et, d’autre part, aux derniers volumes de l’Histoire de la sexualité ?

Frédéric Gros. Le cours de 1984 se présente dans le prolongement immédiat de celui prononcé en 1983. Le thème retenu était celui de la parrêsia, un terme grec dont Foucault souligne l’importance dans la pensée politique grecque. La parrêsia signifie le « dire-vrai », le « franc-parler », le « courage de la vérité ». L’obligation à dire la vérité est un thème évidemment important dans l’ensemble de la philosophie occidentale, mais il est surtout présent dans la pensée morale, sous les formes, par exemple, de l’interdiction du mensonge ou de l’exigence de sincérité. Par exemple, on trouve dans la morale de Kant la démonstration de l’immoralité du mensonge. L’originalité de Foucault fut d’étudier comment ce souci de vérité fut d’abord pensé par les Grecs dans un horizon politique : celui de la prise de parole publique dans un cadre démocratique. La parrêsia, c’est la vertu du citoyen qui assure le bon fonctionnement de la démocratie en exprimant publiquement et courageusement son idée du bien commun, au risque même de heurter, de blesser. La parrêsia, c’est l’antidémagogie, et l’idée de Foucault, c’est de montrer qu’on ne peut pas, comme le fait Habermas, se contenter de définir la démocratie par des règles formelles de consensus, mais qu’il existe un êthos démocratique.

Pourquoi Foucault consacre-t-il une place majeure aux cyniques, longtemps négligés par les historiens de la philosophie ?

Frédéric Gros. Foucault redonne en effet aux cyniques une place déterminante dans l’histoire de la philosophie, puisqu’il finit presque par construire le cynisme et le platonisme comme les deux branches de l’alternative originaire de la philosophie. Le platonisme construit l’idée de la vérité comme substance de l’âme, fondement du logos, défi pour la pensée, essence d’un monde éternel, transcendant, intelligible. Le cynisme, de son côté, se donne une idée de la vérité comme défi posé à la vie, travail éthique sur soi, et appel à la transformation du monde. Il s’agit donc, avec le cynisme, d’explorer une voie de la philosophie qui ne serait pas pure élaboration spéculative d’un système, discours vrai sur le monde, mais un ensemble de propositions pratiques offertes aux sujets pour transformer leur existence et changer le monde.

Dans ce contexte, Foucault développe le thème de la « vie militante » comme forme de vie pleinement philosophique. Est-ce ainsi qu’il concevait finalement son propre rapport à la politique ?

Frédéric Gros. Il est à la fois difficile et tentant de relier les études précises de Foucault sur des textes grecs à son engagement politique. Il est certain en tout cas que la philosophie, envisagée dans la lumière projetée par l’examen des sagesses anciennes, implique une prise de parole publique et risquée, un engagement. Mais cet engagement doit s’accompagner d’un travail sur soi et d’une modification de son mode de vie. Le problème posé dans ce cours est celui de la « vraie vie » : qu’est-ce qu’une vraie vie et comment se fait-il que toute existence authentique soit en même temps toujours marginale ? C’est que la vérité n’est pas ce qui fait consensus, mais ce qui provoque et ce qui inquiète.

Entretien réalisé par Jacques-Olivier Bégot

 

N°58 – Avril 2009

 


Avec René Schérer


Avec René Schérer

Edito

par Jean Ristat

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Je relisais, il y a quelques jours, les pages consacrées à Jacques Derrida par Alain Badiou dans son livre Pe­tit panthéon portatif. D’entrée, il remarque qu’il y eut en France un « moment philosophique » fulgurant entre la fin de la guerre d’Algérie et la tempête révolutionnaire des années 1968-1976. Hélas, « la génération philosophique qui a été identifiée à ce moment a presque complètement disparu ».

Aquarelle de René Schérer

René Schérer est sans doute l’un des derniers représen­tants d’une époque que les forces réactives voudraient bien nous faire oublier. Celle, par exemple, de l’université de Vincennes, dont il nous dit qu’elle était ouverte à tous, ou­verte aussi à des contenus insolites : la politique, la sexualité. Professeur dès 1969, René Schérer y enseigne avec Foucault, Deleuze, Châtelet, Lyotard, Rancière, Revault d’Allonne, Lucien Goldmann. Son ami, Guy Hocquenghem, entre à Vincennes comme chargé de cours en philosophie en 1971. Ses interventions sur la conception homosexuelle du monde feront date. Il y renverse le point de vue jusqu’alors admis : « L’homosexualité n’est pas une maladie, une perversion de la sexualité mais une valeur positive, une affirmation du désir dans sa plénitude. » Il écrira, avec René Schérer, deux livres : en 1976, Co-ire, album systématique de l’enfance et, en 1985, l’Âme atomique. Pour sa part, René Schérer dans ses cours parle de Fou­rier, de la pédagogie et de son histoire, de l’enfance et de la sexualité. En 1972, il publie Charles Fourier, l’ordre subversif et, en 1974, son fameux Émile perverti. L’essentiel de son œuvre s’organise autour de ces thèmes. Ainsi, en 2001 et 2006, reviendra-t-il sur Fourier avec respectivement l’Écosophie de Charles Fourier et Charles Fourier, vers une enfance majeure. N’oublions pas Enfantines en 2002, livre dans lequel il rappelle que le XVIIIe siècle fut le siècle inventeur de l’enfance. « Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle s’accumulent les indices que, dans l’attitude des adultes envers les enfants, quelque chose se met à changer. » René Schérer n’a jamais cessé de philosopher sur l’enfance, même si aujourd’hui il constate qu’« il n’y a plus aucune liberté ou possibilité de penser l’enfance sans qu’on vous objecte le sexuel… ou alors, si l’on veut vraiment entreprendre une philosophie de l’enfance, on en arrive à gommer tout ce qui touche à la sexualité ainsi que le passionnel, l’émotif d’une manière générale. Ce qui n’est pas préférable non plus ».

Adorno écrivait déjà en 1963 : « Le tabou le plus fort, ac­tuellement, est celui qui concerne tout ce que l’on définit par “mineur” qui suscita déjà des tempêtes lorsque Freud découvrit la sexualité infantile. » Je renvoie le lecteur à son ouvrage Tabous sexuels et droit aujourd’hui. Il n’est pas question ici de s’attarder sur ces sujets, mais je veux simplement souligner la nécessaire liberté d’expression sans laquelle il n’y a pas non plus de liberté de penser. La rencontre de René Schérer avec les Lettres françaises (Franck Delorieux) traite également de son exclusion en 1954 du PCF pour des raisons, non de divergence politique, mais de morale sexuelle. La morale prolétarienne, comme on disait alors, n’admettait pas l’homosexualité. C’était un autre temps, et heureusement, le PCF a bien changé. Cela n’a pas détourné René Schérer du « communisme en tant qu’idée mais de sa mise en exercice dans le Parti ». Son témoignage, m’a-t-il semblé, peut nous aider à réfléchir sur notre histoire.

On présente René Schérer un peu rapidement comme un utopiste. Certes, il s’appuie sur Fourier pour réhabiliter l’idée d’utopie « comme la recherche d’une réalité absente ». Il ajoute qu’il « sauve Marx avec Fourier… Dans l’oeuvre de Marx, ce qui est absent, effacé, est au centre de celle de Fourier : la passion, le désir ».J’ai évoqué bien rapidement une œuvre que j’invite nos lecteurs à relire ou a découvrir. L’intelligence a tout à y ga­gner. Un livre d’entretiens de René Schérer avec Geoffroy de Lagasnerie, Après tout, est une excellente introduction à son parcours.

Jean Ristat


Novembre 2010 – N°76

Après tout, de René Schérer et Geoffroy de Lagasnerie. Éditions Cartouche, 206 pages, 17 euros.


Un petit soldat perdu de la révolution


Un petit soldat perdu de la révolution

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Avec son nouveau roman, Morgan Sportès dévoile les coulisses de l’épopée maoïste française. Les lecteurs de Maos retrouveront dans le roman de Morgan Sportès la quête de vérité qu’il mène sur le maoïsme en France. S’agit-il d’un roman ou d’un récit ? La question n’est pas oiseuse car un récit serait prisonnier de faits prétendument indiscutables alors que dans le cas d’un roman c’est l’interprétation des faits, dans la mesure où elle est libre et revendiquée comme telle, qui permet d’aller fort loin dans la mise à jour de cette vérité. Battant et rebattant sans cesse les cartes de la partie politique qui s’est jouée à la suite de 68, Morgan Sportès, tel un paléontologue qui reconstitue un animal disparu, fait parler cet envers d’un temps dont notre société croit pour une large part être sortie.

Ils ont tué Pierre Overney est rude pour tous ceux qui ont porté les maoïstes sur les fonts baptismaux et les ont accompagnés dans leurs agissements pendant des années.L’objectif de leur mise sur orbite était d’éliminer le Parti communiste. Son influence, sa combativité étaient intolérables pour le pouvoir pompidolien, mais aussi aux visées de Mitterrand qui n’acceptait le programme commun que dans la perspective de prendre 3 millions d’électeurs à Georges Marchais. C’est aussi l’époque où l’URSS, quoique systématiquement contrée par la Chine, étendait son influence dans le monde. L’indulgence policière envers les groupes maoïstes fut patente. Elle ira jusqu’à une collusion fort évidente pour qui sait interpréter l’incapacité de la police à contrecarrer des actions aussi voyantes que celles mise en oeuvre à Billancourt et ailleurs. Morgan Sportès ne cache rien de l’aide initiale de la CFDT ou du soutien d’intellectuels réputés comme Maurice Clavel, Sartre, Beauvoir, Glucksman, Geismar, Althusser, Foucault… Ils justifiaient des actions qui devaient renverser l’État bourgeois, à partir du rejet du PCF considéré comme stalinien et en collusion avec la bourgeoisie, sans se soucier du fait que Mao revendiquait toujours Staline et s’entendait avec Nixon. Sartre sera dans cette affaire autant l’inspirateur que l’otage de ce qu’il aura validé.

De tout cela découle que seule la violence dévoilera aux masses exploitées la nature fasciste du pouvoir. La police suit tout cela à la trace et de l’intérieur, en laissant faire. C’est au cours d’une de ces actions qu’Overney est tué par un vigile. Certains secteurs gaullistes, au sein de Renault et ailleurs, n’étaient pas mécontents des actions des maos. Il n’en reste pas moins que les chefs maoïstes ont fait le choix de ce genre d’incidents, ayant prévu pour le même soir une manifestation où les CRS devaient être attaqués avec des bouteilles incendiaires, créant ainsi une situation d’une extrême gravité. L’enterrement d’Overney donnera lieu à une grande manifestation où se retrouve toute la gauche non communiste. On y conspue Marchais et Séguy. Du grand art. Ensuite a lieu l’enlèvement d’un responsable de Renault qui ne dure que deux jours et se termine par une libération anticipée. Leurs auteurs ne seront pas arrêtés. On doute qu’ils aient été bien cherchés. On doute même que la police ait eu besoin de les chercher. Puis Tramoni, l’assassin d’Overney, sera abattu après sa sortie de prison. Là encore, grande faiblesse policière.

Ce roman est sans indulgence pour nombre de ceux qui, après avoir été les inspirateurs de cette misérable épopée et l’avoir encouragée de leur verbiage, se sont ensuite reclassés dans le cinéma, la presse, l’édition où ils ont fait de belles carrières. Par contre, il sauve la figure de quelques militants, la piétaille, qui sont restés ce qu’ils étaient, gardant en eux le sentiment désagréable d’avoir été manoeuvrés par des intellos, fils de bourgeois.

Le roman de Sportès a un lien de parenté avec le roman noir. Il nous présente les coulisses d’un monde qu’on croyait déjà bien connaître car tout ou presque avait été mis devant nos yeux. Mais en fait il manquait cet art de relier les faits entre eux, de donner consistance aux hypothèses, de les faire vivre avec intelligence et sensibilité En ces temps de célébration consensuelle de Mai 68, Morgan Sportès nous rappelle quelques vérités cruelles mais utiles.

François Eychart

Ils ont tué Pierre Overney, de Morgan Sportès. Editions Grasset, 2008.

Septembre 2008

Foucault, l’inquiétude de l’histoire

Foucault, l’inquiétude de l’histoire

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« La logique d’une pensée, écrivait Gilles Deleuze, c’est l’ensemble des crises qu’elle traverse, ça ressemble plus à une chaine volcanique qu’à un système tranquille et proche de l’équilibre. » Si cette phrase ne s’adresse pas seulement à l’oeuvre de Foucault, elle semble avoir été écrite pour elle. Cette phrase de Pourparlers se trouve d’ailleurs en introduction de la lecture que nous propose Mathieu Potte-Bonneville du philosophe artificier, comme Foucault aimait lui-même à se définir.

Cependant, indique l’auteur, tous les volcans n’ont pas la même importance pour comprendre la structure géologique d’une « chaîne volcanique » comme celle-ci. Dans l’ensemble des livres de Michel Foucault, Histoire de la folie, et les deux derniers tomes de l’Histoire de la sexualité révèlent au mieux, peut-être, la continuité d’une réflexion d’apparence si discontinue. Ces trois ouvrages contiennent en effet, dans leur forme achevée d’expression ou encore à l’état d’élaboration conceptuelle, les axes principaux du travail de Foucault: la production des normes, le jeu des pouvoirs, la fabrique du sujet. La méthode utilisée par Mathieu Potte-Bonneville est simple. C’est celle de toute lecture philosophique sérieuse. Qu’il s’agisse de Folie et déraison, titre donné à l’Histoire de la folie en 1961, de l’Usage des plaisirs ou du Souci de soi, parus tous deux en 1984, il serre au plus près le texte. Cette fidélité au dit du texte est, dans le même temps, conjuguée aux règles foucaldiennes de la lecture d’archive, ainsi résumées par Potte-Bonneville : « Là où l’archéologue ne contribue pas à rétablir la forme d’une identité contemporaine, mais tend à la disperser, l’historiographie nouvelle vise moins à réduire l’éparpillement temporel qu’à prendre appui sur lui, afin d’en établir la continuité. » Ici donc, un double mouvement analytique nous est proposé, projectif à partir d’Histoire de la folie, rétrospectif à partir du Souci de soi. Une lecture qui aboutit à deux thèses, de niveau épistémique différent; ce qui en fait vraiment une « lecture ». 

Thèse de premier niveau, disons celui de la glose, Mathieu Potte-Bonneville souligne ce que d’aucuns auraient voulu ne pas voir : Foucault, dans toutes ses productions, s’est attaché à lier entre eux le sujet et les normes, s’efforçant de tarcer une perspective de pensée et d’action politique cohérente et dégagée de toute tentation spiritualiste. Donc, pour Foucault, affirme et démontre Potte-Bonneville, il s’est toujours agi de « penser ensemble la liberté et le lien, ou le mouvement d’une transformation de soi et l’immanence du sujet à l’histoire ».

Thèse de deuxième niveau : si Foucault a été tellement constant, c’est qu’il a cherché à répondre à une inquiétude existentielle apparue, contingentement, au moment de l’éveil de sa sexualité. Inquiétude devenue éthique, qui a conduit le sujet Foucault à être attentif aux « dangers » guettant n’importe qui dans la production de soi et a guidé le philosophe dans sa remise en cause des créations normatives de notre modernité. Hölderlin écrivait « là où est le danger, croît aussi ce qui sauve », Foucault rectifie : le danger ne sauve personne, puisqu’il n’y a pas de salut. Mathieu Potte-Bonneville conclut : « A ce titre, son oeuvre est un appel conséquent, mais sans promesse, au travail de la pensée : se détourner de l’inquiétude pour viser les périls, puis s’inquiéter encore. Recommencer. »

Jérôme-Alexandre Nielsberg

Foucault, l’inquiétude de l’histoire, de Mathieu Potte-Bonneville, éditions PUF, collection Quadrige/Essais, 2004, 320 pages, 14 euros.