Festival de Nancy : une utopie théâtrale

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Sous la forme d’un passionnant récit, Jean-Pierre Thibaudat a retracé la riche histoire du Festival mondial du théâtre de Nancy, utopie théâtrale qui s’est développée vingt années durant, de 1963 à 1983, et qui a bouleversé le paysage du théâtre français au XXe siècle… Par Jean-Pierre Han. Continuer la lecture

N° 87 – Les Lettres Françaises du 2 novembre 2011

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Au sommaire du numéro 87 : le 7e Festival Strasbourg-Méditerranée ; Nazim Hikmet, par Joël Isselé ; Yannis Ritsos, par Veneranda Paladino ; Nabile Farès, par Ali Chibani ; correspondance Gaston Gallimard- Jean Paulhan, par Christophe Mercier ; Jean-Richard Bloch, par Jean-François Nivet ; Jordi Pere Cerda, par Bernard Lesfargues ; Alain Badiou par Jean Ristat ; Graine de fascistes à l’oeuvre, par Jean-Pierre Han ; Elsa Triolet à Tahiti, par Marie Masson… Continuer la lecture

Un festival de combat


Un festival de combat

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C’est peu dire que nos gouvernants actuels ne s’intéressent guère à la francophonie. Il suffit de voir ce qui se passe dans nos centres culturels à l’étranger. Alors, pour ce qui est de la francophonie, et plus encore des francophonies, sur nos propres terres, en Li­mousin par exemple, où depuis vingt-huit ans maintenant se tient un festival d’un intérêt et d’une qualité que plus personne ne lui dénie… Résultat, le ministère des Affaires étrangères que dirige (vraiment ?) Bernard Kouchner a baissé sa subvention de 20 % ; autant dire que la manifestation que dirige Marie-Agnès Sevestre a vraiment du plomb dans l’aile, si on veut bien considérer que ce n’est pas franchement du côté du ministère de la Culture qu’elle pourra trouver un supplément d’aide… Savoir que ce n’est pas seulement le festival qu’elle dirige qui se trouve dans cette impasse ne la consolera sûrement pas…

C’est donc une sorte de petit miracle que les « Francophonies », comme on les surnomme puissent, grâce à la ténacité de ses responsables, poursuivre sa route cette année, et continuer à être un formidable lieu de rencontres foison­nantes d’hommes et femmes, artistes, écrivains ou non, de cultures différentes ce qui, là encore, n’est guère dans l’air du temps (de nos diri­geants s’entend). On comprendra aisément que l’éditorial du programme du festival que signe Marie-Agnès Sevestre, ait une tonalité plus radicale que d’ordinaire dans ce genre de pu­blication. Et si, comme elle l’écrit, « construire un festival, dans ce contexte (qu’elle vient de décrire – NDLR), relève d’une sorte de défi, d’inconscience pour tout dire… », suivons-la dans ce défi et cette inconscience, comme nous ne pouvons que la suivre lorsqu’elle affirme (c’est le titre de son édito) vouloir offrir « la jouissance du verbe dans un monde incertain »…

Ce combat, cette radicalité se retrouvent dans la programmation qui a dû être resserrée sur dix jours seulement, du 23 septembre (jour de grève et de manifestations nationales : tout un symbole !) jusqu’au 2 octobre (autre jour de manifestation). Avec en ouverture « théâtrale », un spectacle québécois de Louis Mauffette, Poé­sie, sandwichs et autres soirs qui penchent, un spectacle de poésies (Marie-Agnès Sevestre tient parole, si on ose dire, concernant la « jouissance du verbe »), avec plus de vingt acteurs pour clamer et jouer Rimbaud, Aragon, Joyce, Tsve­taïeva et quelques autres. Un beau pied de nez aux « assis » de toutes sortes et de tous bords, malheureusement pas toujours convaincant, et même, à certains égards, plutôt naïf et convenu. Mais enfin le « la » était donné. Aux antipodes de cette « foire » poétique, le Corps blanc, de la chorégraphe Ea Sola, est apparu d’une rigueur extrême, bâti à partir du texte d’Étienne de La Boétie, Discours de la servitude volontaire. Il aura donc fallu que ce soit une artiste vietna­mienne qui nous restitue, à sa belle manière, ce texte majeur écrit par un jeune homme de seize ou dix-huit ans aux alentours de 1548, dans un pays en proie aux troubles religieux… Le résultat sur le plateau (le spectacle avait été créé il y a un peu plus d’un an mais a été retra­vaillé, et apparaît encore plus rigoureux qu’il ne l’était) est étonnant et fort, d’une radicalité qui aura sûrement choqué plus d’un spectateur peu habitué à ce type de proposition. Il n’empêche, trois danseurs tentent de se dépêtrer comme ils le peuvent de cette servitude qui leur colle à la peau. Leurs gesticulations (ou ce que l’on pourrait considérer comme tel) réglées avec une rigueur extrême ne nous apparaissent la plus grande partie du spectacle que derrière un écran de plastique translucide, nous projetant dans une sorte de vision cauchemardesque qui nous renvoie à notre propre existence ligotée dans notre société de consommation. Corps contraints, Ea Sola s’interdit et nous interdit toute échappatoire, c’est-à-dire tout mouve­ment chorégraphique traditionnel.

Le festival, cette année, marche en synergie avec le 50e anniversaire des indépendances africaines. Retour donc sur les années 1960 et l’émergence de jeunes nations débarras­sées du colonialisme et pleines de nouvelles espérances. Avec Vérité de soldat, un « docu-fiction théâtral » de BlonBa, mis en scène par Patrick Le Mauff l’ancien directeur (de 2000 à 2006) du festival, sur un texte de Jean-Louis Sagot-Duvauroux d’après le livre de Soungalo Samaké, nous y plongeons totalement. Nous sommes au coeur du Mali contemporain où Soungalo Samaké, un sous-officier parachu­tiste qui arrêta lui-même le premier président de la République du Mali, Modibo Keita, et devint donc un des principaux acteurs de la répression menée par le nouveau chef d’État, Moussa Traoré, avant d’être arrêté et empri­sonné à son tour, retrouve à sa sortie de prison un intellectuel progressiste qu’il a lui-même torturé. Entre les deux hommes un surpre­nant rapport s’établit, le deuxième, Amadou Traoré, finissant par publier les mémoires de son ex-tortionnaire… Docu-fiction ? L’histoire est véridique. Elle nous permet de suivre les soubresauts de l’évolution d’un pays en voie d’émergence. Comme l’affaire est menée, à la fois en langue bamanan et en français, avec doigté et un vrai et discret savoir théâtral par Patrick Le Mauff, on est réellement captivé. Les trois acteurs Adama Bagayoko, Maïmou­na Doumbia (le personnage de la femme née d’un viol collectif ressortit ici de la fiction) et Michel Sangaré sont tout simplement parfaits de retenue. Un spectacle éminemment poli­tique, aux antipodes de la mode du bruit et de la fureur d’aujourd’hui, voilà qui est rare et mérite attention, malgré les quelques défauts (longueur, rythme) que les mauvais esprits ne manqueront pas de mettre en exergue.

Voilà aussi qui est emblématique du festival, nouvelle manière si on ose dire, qui se profes­sionnalise au plan de l’esthétique et qui aborde de front les problèmes politiques, comme cela a sans doute été le cas dans le très attendu Amne­sia des tunisiens Jalila Baccar et Fadhel Jaïbi, qui tournera dans notre Hexagone à défaut de pouvoir être joué dans son pays d’origine. Comme c’est le cas pour les Inepties volantes, de Dieudonné Niangouna, reprises ici après avoir triomphé en 2009 au Festival d’Avignon. Mais c’est un juste retour des choses, puisque la pièce avait été lue au festival des Francophonies en 2008…

Ce ne sont là que quelques très lacunaires mais emblématiques exemples destinés à (ré)affirmer la nécessité du festival des Francopho­nies en Limousin, puisque malheureusement la question est bien de savoir s’il pourra perdurer.

Jean-Pierre Han

Festival les Francophonies en Limousin, jusqu’au 2 octobre. Tél. : 05 55 10 90 10.