François Esperet : une découverte majeure


François Esperet : une découverte majeure

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Sur la couverture blanche, on lit d’abord, en italiques noires, Larrons, puis, en plus petits caractères, François Esperet. Suit, entre deux larges parenthèses, une mauve et une noire, la photo en noir et blanc d’un avant-bras tatoué et enfin, en capitales mauves minuscules, le nom de l’éditeur : Aux forges de Vulcain. La quatrième de couverture est tout aussi sobre, apprenant seulement au lecteur que « François Esperet est né en 1980 » et que « Larrons est son premier texte publié. » Mais ces informations laconiques sont précédées de dix lignes mystérieuses. « Dans Paris prostitué souvent le soir je les vois / les princes dé- risoires de la nuit les beaux étalons / castrés qui raclent le sol de leurs sabots précieux / avant de s’élancer trotteurs hystériques efféminés / dans les courses poussives des prix crépusculaires / je sens le souffle idiot de leurs museaux camés / je vois leurs yeux aveugles se noyer en souriant / dans l’effondrement des paupières et des cernes / au fond boueux exsangue de leurs tristes orbites. » On arrête là la citation, malgré l’envie de la poursuivre, pris par le rythme et les images : il s’agit des dix premières lignes, des dix premiers vers, de Larrons, ce « texte » sans équivalent, qui tombe comme un ovni dans la littérature de peu d’exigence et de grande consommation qui fait les choux gras des magazines et des émissions spécialisées.

Le titre, déjà, étonne. On pense immédiatement aux Larrons de Faulkner (son roman ultime, un chef-d’œuvre apaisé et scandaleusement méconnu), ou aux deux larrons, le bon et le mauvais, dont les croix étaient plantées de part et d’autre de celle  du Christ. Les quelques lignes mises par l’auteur en exergue de son livre, tirées de l’Évangile de saint Luc, confirment l’intuition: les Larrons de François Esperet ne sont pas étrangers à ceux du Nouveau Testament.

Il ne reste plus qu’à se lancer dans le « texte », dans les quatre chants composant ce poème épique, dans les quatre nouvelles en vers libres et non ponctués composant cet étrange roman (et on se dit qu’on n’est, tout compte fait, pas loin de Faulkner, dont certains « romans » majeurs, Descends, Moïse ou les Invaincus, étaient composés de récits n’entretenant entre eux que peu de rapports, sinon thématiques).

Les premiers vers cités plus haut rappellent le Genet du Condamné à mort ou du Chant d’amour : l’intensité de la vision, l’incandescence, le rythme, et le bras tatoué en couverture. On pense aussi (l’excès, le dégoût, la colère, et la citation de l’Évangile en exergue) aux cris d’un Léon Bloy, à sa perpétuelle fureur, à sa compassion brutale. Ou au Kaddish d’Allen Ginsberg, à son réalisme symbolique et halluciné.

La suite du livre est à la hauteur de ses premières lignes et appelle une autre référence, la plus probante: Larrons est un récit en vers, épique et lyrique, évoquant certaines très longues chansons (« New Danville Girl », « Joey ») dans lesquelles Bob Dylan (dont seuls les jurés du Nobel semblent se refuser à comprendre qu’il est le plus grand poète américain vivant) se transforme en narrateur au souffle ample et à la versification souple.

La comparaison avec Dylan s’impose d’autant plus que, de même que Dylan, dans Joey, où il contait la grandeur et la chute d’un caïd de la mafia new-yorkaise, Esperet a choisi pour personnages des membres du milieu d’aujourd’hui, des larrons ni bons ni mauvais, qui dealent, baisent, flambent, s’entre-tuent, tout en se rêvant, pour certains, en bons pères de famille.

Le poème de François Esperet se déploie sur un peu plus de trois mille vers avec un naturel sans faille, une véritable puissance lyrique et narrative. Tout au plus pourrait-on lui reprocher de très rares facilités, qui font tiquer à la lecture, mais qu’on serait bien en peine, pour les citer précisément huit jours après, de retrouver au milieu de la densité de cette pâte.

Son livre est une histoire de chute et de rédemption, gravée en lettres de feu, a-t-on envie d’écrire en se disant que, pour une fois, la tarte à la crème reprend tout son sens. Elliott Murphy, le grand poète rock new-yorkais, parisien d’adoption, a écrit Party Girls & Broken Poets. Ce titre aurait pu être celui de Larrons. Filles de joie, poètes maudits : compassion, déchéance et poésie.

Christophe Mercier

Larrons, de François Esperet. Aux forges de Vulcain, 102 pages, 14,90 euros.

Mark Twain, auteur pour la jeunesse ?


Mark Twain, auteur pour la jeunesse ?

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Revue culturelle et littéraire les lettres françaises

Mark Twain

Hemingway a dit un jour que toute la littérature américaine était née des Aventures de Huckleberry Finn, et Faulkner a déclaré, devant un parterre d’étudiants : « Évidemment, c’est Mark Twain qui est notre grand-père à tous. » Les deux géants que, littérairement, tout oppose, se rejoignent sur un point : sans Twain, la littérature américaine n’aurait pas été la même.

Aux États-Unis, sa popularité n’a jamais faibli, et les éditions de ses livres sont innombrables. En France, cependant, on a longtemps eu du mal à trouver ses deux romans les plus célèbres, Tom Sawyer et Huckleberry Finn, autrement que dans des collections pour enfants (et les adaptations à la télévision française dans les années soixante étaient clairement des feuilletons pour la jeunesse). D’autres titres moins célèbres (Un Yankee à la cour du roi Arthur, le Prince et le Pauvre) ont souvent été adaptés plus que traduits. Quant à Pudd’nhead Wilson, son troisième chef-d’oeuvre, monument de noirceur,  il est toujours très peu lu chez nous – sans doute le titre peu engageant de la seule traduction qui en existe, Wilson Têtede- Mou, y est-il pour quelque chose ?

Depuis quelques années, cependant, l’étiquette d’« humoriste » qui lui colle à la peau, et a sans doute écarté de lui les lecteurs « sérieux », commence à faire place à une image plus complexe, plus complète. Bernard Hoeppfner, qui a donné de nouvelles traductions de ces livres intraduisibles (car ce sont des livres parlés, des livres écrits à l’oreille, dans lesquels la voix et les accents des personnages occupent une place essentielle) que sont Tom Sawyer et Huckleberry Finn, y a-t-il contribué. Il y a quelques mois, il procurait enfin la première version française de Nº 44, le Mystérieux Étranger, le roman que Twain a achevé et renoncé à publier, et dont l’édition américaine complète n’a vu le jour qu’en 1969, plus d’un demi-siècle après sa mort. On y découvrait un Twain au pessimisme radical, obsédé par la mort, le temps, les danses macabres. Aujourd’hui, sous le titre la Prodigieuse procession, il nous propose un choix d’articles « polémiques » de Twain, dans lequel le journaliste qu’était, à l’origine, Samuel Langhorn Clemens reprend la plume pour stigmatiser, sans s’abriter derrière la fiction, certains aspects de la société américaine de son époque. Ces articles, pour la plupart, datent des dernières années de la vie de Twain, alors que, écrivain célèbre, riche et fêté, il traversait une série d’épreuves qui ne pouvaient que renforcer son pessimisme foncier : mort soudaine de sa fille aînée, en 1896, grave dépression de la cadette, crises d’épilepsie de la plus jeune, maladie et mort de sa femme. Sa vie s’achèvera dans le drame. La veille de Noël 1909, il est réveillé par des cris dans sa ferme du Connecticut : Jean, la plus jeune de ses filles, a été trouvée morte dans sa salle de bains. Ce jour-là, Twain dicte les pages poignantes qui closent sa monumentale Autobiographie, et décide de ne jamais plus écrire. Il attend la mort, qui survient trois mois plus tard, en avril 1910.

Au cours de ces années tragiques, Twain, s’il continue à écrire, répugne à donner à lire ce qu’il écrit et, comme Nº 44, le Mystérieux Étranger, comme son Autobiographie (dont la première édition intégrale n’est parue aux États-Unis que l’année passée), certains des textes de ce volume n’ont été révélés qu’après sa mort. Ce n’est pas le cas de tous, et bon nombre d’entre eux, publiés dans la presse de l’époque, prouvaient que le grand écrivain canonisé était resté un polémiste incisif, et redoutable, utilisant l’arme la plus puissante qui soit, l’humour.

À les lire aujourd’hui, on est frappé par leur actualité, et leur universalité. Mondialisme aidant, les tares des États-Unis ne sont plus maintenant leur apanage, et les interrogations de Twain sur les immigrés (à l’époque, les émigrés chinois en Amérique), considérés comme boucs émissaires d’une société qui a peur, sur l’impérialisme sous prétexte d’aide aux peuples sous-développés, ou sur les guerres de conquête déguisées en interventions de paix pourraient être celles d’un intellectuel d’aujourd’hui doté à la fois de lucidité et du courage de penser et de dire.

Le regard incisif de Twain ne porte pas uniquement sur son propre pays, et la Belgique colonialiste, la France de l’affaire Dreyfus, la Russie tsariste donnent lieu à des charges sans merci. Le texte qui donne son titre au volume date de 1901, et n’a été publié dans son intégralité qu’en… 1992 ! Il s’agit d’une monumentale parade carnavalesque, dans laquelle défilent des chars représentant chaque pays. Sur le char de la France (« en costume gai et minimal de ballet et coiffée d’un bonnet phrygien mité »), on voit une « guillotine, Zola sous la hache, les onze autres patriotes français bâillonnés et attendant leur tour ». Et, suivant à pied le char : « une figure mutilée, marquée “Dreyfus” ; une figure mutilée enchaînée, marquée “Madagascar” ; une figure mutilée enchaînée marquée “Tonkin” ; garde d’honneur, détachement de l’armée française portant des « têtes » de Chinois et un butin ». La parade s’achève avec « la statue de la Liberté, éclairant le monde, torche éteinte et à l’envers, suivie par le drapeau américain, roulé et orné d’un voile de crêpe ».

Qui a dit que Mark Twain était un auteur pour la jeunesse ?

Christophe Mercier

La Prodigieuse procession, et autres charges,
de Mark Twain, traduit de l’américain par Bernard Hoepffner,
Agone, 320 pages, 23 euros.

Les ambiguïtés de Kathy Acker

Galerie

Je revois encore la nécrologie parue avec retard (et avec plusieurs erreurs) dans « le Carnet » du Monde. J’y avais appris que Kathy Acker avait succombé à un cancer le 29 novembre 1997. Cela faisait longtemps que je n’avais plus communiqué avec elle… Par Gérard-Georges Lemaire Continuer la lecture