Nostalgie du migrant : Joseph Roth à Paris

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L’ouvrage « Joseph Roth, l’exil à Paris » fait le point sur les années que l’écrivain passa en exil à Paris, de 1933 à sa mort en 1939. La multiplicité des approches que propose cette somme, issue en grande partie d’un colloque qui s’est tenu en 2009, soixante-dix ans après la mort de Roth à Paris, en fait tout l’intérêt… Par Amélie Le Cozannet Lire la suite

Silvia Baron Supervielle : Traduire est un mystère

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Traduire est un mystère. C’est une activité comparable à celle du miroir, de la fenêtre, du fleuve, des livres. Excepté que, au lieu de chercher à y voir notre visage, nous y découvrons le surprenant visage d’un étranger. Et, en même temps, nous découvrons que nous sommes étrangers comme lui… Par Silvia Baron Supervielle Lire la suite

Un exil au Paradis


Un exil au Paradis

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Les Lettres Françaises, revue littéraire et culturelle

Yannick Blanc, les Esperados

Le remarquable livre de Yannick Blanc (1989) est enfin réédité et augmenté d’un essai inédit de l’auteur. Dans ce texte à mi-chemin entre pamphlet, chronique d’une époque et exégèse de son propre livre, Yannick Blanc jette un regard désabusé sur l’euphorie des années 70. Regard oscillant entre désinvolture et amertume, scandé par des réflexions sur les postures de l’époque (envers la drogue ou le communautarisme) et leurs conséquences. Néanmoins une certaine violence empêche le style d’être aussi caustique et impartial que le voudrait l’auteur.

Ancien journaliste à Actuel, dont le premier numéro avait été consacré aux « Communautés contre la famille », Yannick Blanc retrace la trajectoire de Pierre Conty, dit « le tueur fou de l’Ardèche », dont les trois meurtres firent les gros titres de l’été 1977, avant sa disparition mystérieuse. Les Espérados  est le conte cruel d’enfants du baby-boom nourris des illusions d’un communisme primitif dont Marx faisait déjà la critique et d’une nostalgie française de la paysannerie. Alors qu’aux Etats-Unis à la même époque on dénonçait la « stérilité mentale et spirituelle » des ruraux (Clement Wood) et qu’on tournait Délivrance  où des culs-terreux massacrent des citadins, la France restait tributaire d’un culte de la terre hérité du XIXème siècle et revivifié sous Pétain. Dans les années 20 les sociologues américains avaient déjà combattu la nostalgie d’une mythique harmonie au sein du village, en montrant les divisions engendrées par la hiérarchie au sein du groupe et l’inégale répartition des richesses : c’est ce que démontre l’expérience vécue par Pierre Conty et ses proches.

La fuite vers l’ailleurs édénique de Pierre Conty et de ses compagnons de défaite n’est pas un enracinement, mais un isolement : Yannick Blanc les accuse d’être redevenus des paysans dans le sens le plus négatif du terme, abrutis et accablés par le rythme des saisons, mais c’est l’inverse qui se produit : la communauté ne crée nul lien avec les paysans, ce n’est pas un retour au sol mais une greffe qui ne prend pas, un exil. Conty et les autres rêvent d’une terre vierge et nient la réalité villageoise. Ils ne connaissent rien aux techniques agraires et n’apprennent guère. Ils continuent, à travers diverses combines, de vivre de la ville qui incarne la vraie mère nourricière de ces égarés. Leur projet est lui aussi déraciné de toute réflexion construite. Conty et ses disciplines n’aspirent pas à la sagesse, ils ne font que se fuir eux-mêmes, de Grenoble à Antraigues puis à Rochebesse. Ils n’ouvrent nulle perspective de société nouvelle, mais se replient sur eux-mêmes. S’il juge parfois l’expérience, Yannick Blanc ne juge jamais les êtres qui y ont participé, et son récit reste empreint de pudeur.

Contre la famille, ces communautés ? Mais le mode de vie est atavique, familial, proche du foyer primordial que décrit Fustel de Coulanges. Blanc nous restitue une époque dans sa dimension humaine, faillible et tragique.

Manon Birster

 

Les Espérados, Yannick Blanc
Editions L’échappée, octobre 2011, 298p., 14 euros.

 


Nazim Hikmet : le métier de l’exil


Nazim Hikmet : le métier de l’exil

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En ces temps incertains, il est sans doute salutaire, de se souvenir que pour des milliers d’hommes l’idéal communiste ne fut pas seulement une idéologie, mais aussi un espoir, à vous faire pleurer de rage, oui, à sacrifier votre vie dans la lutte pour un monde meilleur – pour tous.

Nazim Hikmet, qui croyait à la fraternité des artistes, comme à celle des combattants, ressuscite toujours, si tant est que sa puissance vitale lui ait jamais permis de disparaître !

Les Lettres Françaises, revue littéraire et culturelle

Nazim Hikmet

Hikmet naît en 1902 à Salonique, dans une famille de hauts dignitaires ottomans. Il commence à écrire des poèmes alors que son pays se débat dans ce que l’on appelle alors les guerres balkaniques, prélude à celle de 14-18, qui détruira l’Empire ottoman. Il s’engage rapidement dans la lutte contre l’occupation occidentale en 1919 puis rejoint les forces de la Résistance de Mustafa Kemal, découvre l’Anatolie, devient communiste, part à Moscou, en revient, et commence une longue série d’emprisonnements, alors qu’Ata- turk construit, en despote modérément éclairé et totalement autocratique, une Turquie laïque et occidentalisée. Il ne cesse d’écrire, en particulier, enfermé à Bursa pendant plus de dix ans, son grand livre Paysages humains. En même temps, de 1940 à 1950, il entretient, avec un jeune ami romancier, une riche correspondance, où s’affirme : De l’espoir à vous faire pleurer de rage.

Il s’agit pour Hikmet de faire vivre des centaines d’individus, d’où le titre de l’œuvre, pourvus d’un prénom et d’un nom, ou d’un surnom, évoqués en quelques vers ou en plusieurs pages, saisis dans leur humanité : des miséreux, des héros modestes, des lâches, des politiciens corrompus, des écrivains ratés, des paysannes farouches et courageuses… Autour d’eux les tranchées des Dardanelles ou la steppe immense, l’aube bla- farde et solitaire d’une cellule ou les odeurs et le brouhaha d’un compartiment de troisième classe, entre Istanbul et Ankara, et en eux la force de la lutte pour la liberté, ou le désarroi de la pauvreté, ou les tortures de la jalousie. Hikmet est peu à peu – il le reconnaît et va même parfois jusqu’à s’en effrayer – comme dépassé par la démesure d’une telle entreprise poétique, ce work in pro- gress de plusieurs milliers de vers, sa Légende des siècles, pour lui qui s’en tient à ce XXe siècle, où il se félicite de vivre, qu’il dit aimer avec ferveur et colère.

Viendront ensuite : une grève de la faim entreprise pour obtenir une amnistie, des inter- ventions turques puis internationales, et la « libération » en 1950. Se sentant menacé, il devra pourtant à nouveau se séparer de sa femme et de son fils nouveau-né, et subir l’exil. Il retrouvera alors le Moscou de sa jeunesse où il mourra en 1963.

C’est durant ces dernières années qu’il écrit La vie est belle, mon vieux (édité naguère sous le titre les Romantiques) : ici aussi, en une architecture à la fois savante et vivante, mêlant les retours en arrière, les monologues intérieurs, les descriptions de paysages ou de lieux urbains désolés, Hikmet retrouve ses camarades. Son héros, Ahmet, a connu comme lui l’URSS des années vingt, a monté la garde auprès du corps de Lénine, est devenu communiste par amour pour son peuple et par foi en l’avenir. Caché dans une baraque des environs d’Izmir, mordu par un chien, il craint la rage et se remémore ses luttes, ses rencontres, ses amours. Dans cette prison solitaire, il résiste à la fièvre et à la folie par la force du souvenir, la croyance en une solidarité présente et future. Il se dit, comme Hikmet dans sa prison de Bursa : « J’ai des hôtes » qui le maintiennent en vie et qu’il ressuscite. Tous chantent pour nous, obstinément aujourd’hui encore : « Vivre seul et libre comme un arbre / et fraternellement comme une forêt / cette nostalgie est la nôtre. »

Joël Isselé

Les œuvres de Nazim Hikmet sont édités aux Éditions Parangon et au Temps des Cerises. Nazim’a Dogru, vers Nazim Concert lecture, le mardi 29 novembre, à 20 h 30, au Théâtre Jeune Public.