Fast est furieux

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Les « Mémoires d’un rouge » d’Howard Fast constituent un document intéressant à plusieurs tires. C’est un récit de sa jeunesse déshéritée ; c’est un témoignage sur la répression anti-communiste aux Etats-Unis de l’après-guerre ; et c’est un exposé, par petites touches, des positions idéologiques de l’auteur… Par Sébastien Banse Continuer la lecture

Luke Short, Western littéraire

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Auteur d’une bonne cinquantaine de romans, l’Américain Luke Short (1908-1975) est absolument inconnu en France, où il a été traduit pour la première fois en 2016, sous les auspices de Bertrand Tavernier qui, après « Ciel rouge », nous en propose aujourd’hui un deuxième roman, « Femme de feu » (« Ramrod », 1943)… Par Christophe Mercier. Continuer la lecture

America : les Etats-Unis lus et relus

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C’est l’Amérique convenue, l’Amérique réduite à des petites cases et qui répond d’avance à un fantasme français des Etats-Unis : des intellectuels s’opposent au milliardaire vulgaire en racontant la vie des hobos, rednecks et autres losers qui détiennent, en eux-mêmes et sans le savoir, la critique du système. « L’Amérique comme vous ne l’avez jamais lue » ? Plutôt cent fois déjà… Par Sébastien Banse. Continuer la lecture

Un néo-racisme aux Etats-Unis ?

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Le livre de Sylvie Laurent, «La couleur du marché », est une étude approfondie et rigoureuse de la persistance, voire de l’aggravation de la question raciale aux États-Unis. Portrait glaçant de la condition des Noirs américains, le livre permet aussi de faire un bilan lucide de l’œuvre du premier président noir du pays. … Par Baptiste Eychart. Continuer la lecture

Nathalie Sarraute aux Etats-Unis

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La Nathalie Sarraute qui débarque à New York en 1964 est une sexagénaire dont le nom est connu en France, mais ce n’est rien par rapport à ce qu’elle va vivre aux Etats-Unis : accueillie comme une star, elle accumule les conférences à travers le pays, gagne beaucoup d’argent… Un bémol : Raymond Sarraute, son époux, est resté en France. Elle lui écrit quasiment tous les jours. Cette correspondance, publiée aujourd’hui, est drôle, touchante, et passionnante…. Par Christophe Mercier. Continuer la lecture

Journal de Oaxaca : ombres et lumières


Journal de Oaxaca : ombres et lumières

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Peter Kuper est un illustrateur, auteur de bandes dessinées new-yorkais, particulièrement connu pour ses dessins de presse et son travail en lien avec l’actualité. Oaxaca est une petite ville du sud du Mexique, capitale de l’État du même nom. Entre les deux, une histoire étonnante et émouvante s’est nouée, une histoire inattendue qui s’est concrétisée par la publication du Journal d’Oaxaca.

Les Lettres Françaises, revue littéraire et culturelle

Peter Kuper, Journal d'Oaxaca

« M’être trouvé au bon endroit au “mauvais moment”, voilà comment est né le Journal d’Oaxaca. » C’est sur ces mots que Peter Kuper introduit ces deux années passées au Mexique. Le « mauvais moment », c’est 2006, lorsque la grève des enseignants se transforme en guerre et fait d’Oaxaca une ville assiégée. Venu avec femme et enfant passer deux années hors de l’agitation et du désespoir qui envahit les États-Unis après la réélection de George Bush, Peter Kuper arrive dans un contexte politique tendu qu’il ne soupçonnait pas. Au cours des premiers mois de son séjour, il assiste à une montée de la violence étatique, il circule entre les barricades, observe la répression. Il découvre également la désinformation dont sont victimes ses proches, restés aux États-Unis. Devant l’inexactitude des faits relayés par les médias occidentaux, il décide de prendre ses crayons et de relater ce qu’il vit au quotidien, en assumant la subjectivité de sa démarche. Ce journal de bord s’adressait d’abord à ses proches, puis, de fil en aiguille, il est venu à le publier. L’objet qui en ressort est assez étonnant : un carnet qui mêle textes, dessins, photographies, collages, montages. Surtout, Peter Kuper s’attache à ne pas faire d’Oaxaca un parc d’attractions de la rébellion et de la pauvreté. Si les émeutes de 2006 sont le point de départ du journal, il contrebalance toujours ce qui se passe au cœur de la ville avec une vision plus large du Mexique. Il prend le temps de découvrir ce pays dans son entier : ses paysages, sa poésie, ses luttes, soucieux de restituer la lumière d’Oaxaca, cette lumière incroyable qu’on ne trouve que dans certaines parties du monde.

Avec ces allers-retours, il trace un chemin subtil, adaptant ses techniques à son propos, en prenant le temps de raconter son histoire d’amour avec cette ville, qui s’est tissée autour d’une lutte sanglante et abominable entre la population d’Oaxaca et le gouverneur Ulises Ruiz Ortiz. Passionné d’entomologie, Peter Kuper utilise les insectes comme fil rouge, truffant ses pages de croquis de cafards, araignées, fourmis, papillons et autres scarabées. Lorsque l’on sait qu’il a adapté la Métamorphose ainsi que d’autres nouvelles de Kafka, ces petites bêtes en deviennent troublantes.

Peter Kuper est rentré aux États-Unis en 2008. Il continue à retourner régulièrement à Oaxaca. Le journal se termine en janvier 2011, toujours entre ombre et lumière : « Voilà que je me remets à parler des problèmes d’Oaxaca, à en donner l’image d’une ville de tous les dangers. Je passe de l’ombre à la lumière et vice versa, mais c’est inévitable ; c’est la nature du lieu qui le veut. À moins que ce ne soit dans ma nature à moi d’utiliser un nuancier contrasté pour dépeindre mon vécu. On dit que la beauté recèle certaines vérités, la réciproque est également vraie. Ainsi en est-il d’Oaxaca. Mais ne vous fiez pas à ce que je vous en dis : allez voir de vos propres yeux. »

Sidonie Han

Journal d’Oaxaca, deux années passées au Mexique, de Peter Kuper. Éditions Rackham, 226 pages couleurs, 24 euros, sortie le 16 septembre 2011.

 

Octobre 2011 – N° 86

 


Mark Twain, auteur pour la jeunesse ?


Mark Twain, auteur pour la jeunesse ?

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Revue culturelle et littéraire les lettres françaises

Mark Twain

Hemingway a dit un jour que toute la littérature américaine était née des Aventures de Huckleberry Finn, et Faulkner a déclaré, devant un parterre d’étudiants : « Évidemment, c’est Mark Twain qui est notre grand-père à tous. » Les deux géants que, littérairement, tout oppose, se rejoignent sur un point : sans Twain, la littérature américaine n’aurait pas été la même.

Aux États-Unis, sa popularité n’a jamais faibli, et les éditions de ses livres sont innombrables. En France, cependant, on a longtemps eu du mal à trouver ses deux romans les plus célèbres, Tom Sawyer et Huckleberry Finn, autrement que dans des collections pour enfants (et les adaptations à la télévision française dans les années soixante étaient clairement des feuilletons pour la jeunesse). D’autres titres moins célèbres (Un Yankee à la cour du roi Arthur, le Prince et le Pauvre) ont souvent été adaptés plus que traduits. Quant à Pudd’nhead Wilson, son troisième chef-d’oeuvre, monument de noirceur,  il est toujours très peu lu chez nous – sans doute le titre peu engageant de la seule traduction qui en existe, Wilson Têtede- Mou, y est-il pour quelque chose ?

Depuis quelques années, cependant, l’étiquette d’« humoriste » qui lui colle à la peau, et a sans doute écarté de lui les lecteurs « sérieux », commence à faire place à une image plus complexe, plus complète. Bernard Hoeppfner, qui a donné de nouvelles traductions de ces livres intraduisibles (car ce sont des livres parlés, des livres écrits à l’oreille, dans lesquels la voix et les accents des personnages occupent une place essentielle) que sont Tom Sawyer et Huckleberry Finn, y a-t-il contribué. Il y a quelques mois, il procurait enfin la première version française de Nº 44, le Mystérieux Étranger, le roman que Twain a achevé et renoncé à publier, et dont l’édition américaine complète n’a vu le jour qu’en 1969, plus d’un demi-siècle après sa mort. On y découvrait un Twain au pessimisme radical, obsédé par la mort, le temps, les danses macabres. Aujourd’hui, sous le titre la Prodigieuse procession, il nous propose un choix d’articles « polémiques » de Twain, dans lequel le journaliste qu’était, à l’origine, Samuel Langhorn Clemens reprend la plume pour stigmatiser, sans s’abriter derrière la fiction, certains aspects de la société américaine de son époque. Ces articles, pour la plupart, datent des dernières années de la vie de Twain, alors que, écrivain célèbre, riche et fêté, il traversait une série d’épreuves qui ne pouvaient que renforcer son pessimisme foncier : mort soudaine de sa fille aînée, en 1896, grave dépression de la cadette, crises d’épilepsie de la plus jeune, maladie et mort de sa femme. Sa vie s’achèvera dans le drame. La veille de Noël 1909, il est réveillé par des cris dans sa ferme du Connecticut : Jean, la plus jeune de ses filles, a été trouvée morte dans sa salle de bains. Ce jour-là, Twain dicte les pages poignantes qui closent sa monumentale Autobiographie, et décide de ne jamais plus écrire. Il attend la mort, qui survient trois mois plus tard, en avril 1910.

Au cours de ces années tragiques, Twain, s’il continue à écrire, répugne à donner à lire ce qu’il écrit et, comme Nº 44, le Mystérieux Étranger, comme son Autobiographie (dont la première édition intégrale n’est parue aux États-Unis que l’année passée), certains des textes de ce volume n’ont été révélés qu’après sa mort. Ce n’est pas le cas de tous, et bon nombre d’entre eux, publiés dans la presse de l’époque, prouvaient que le grand écrivain canonisé était resté un polémiste incisif, et redoutable, utilisant l’arme la plus puissante qui soit, l’humour.

À les lire aujourd’hui, on est frappé par leur actualité, et leur universalité. Mondialisme aidant, les tares des États-Unis ne sont plus maintenant leur apanage, et les interrogations de Twain sur les immigrés (à l’époque, les émigrés chinois en Amérique), considérés comme boucs émissaires d’une société qui a peur, sur l’impérialisme sous prétexte d’aide aux peuples sous-développés, ou sur les guerres de conquête déguisées en interventions de paix pourraient être celles d’un intellectuel d’aujourd’hui doté à la fois de lucidité et du courage de penser et de dire.

Le regard incisif de Twain ne porte pas uniquement sur son propre pays, et la Belgique colonialiste, la France de l’affaire Dreyfus, la Russie tsariste donnent lieu à des charges sans merci. Le texte qui donne son titre au volume date de 1901, et n’a été publié dans son intégralité qu’en… 1992 ! Il s’agit d’une monumentale parade carnavalesque, dans laquelle défilent des chars représentant chaque pays. Sur le char de la France (« en costume gai et minimal de ballet et coiffée d’un bonnet phrygien mité »), on voit une « guillotine, Zola sous la hache, les onze autres patriotes français bâillonnés et attendant leur tour ». Et, suivant à pied le char : « une figure mutilée, marquée “Dreyfus” ; une figure mutilée enchaînée, marquée “Madagascar” ; une figure mutilée enchaînée marquée “Tonkin” ; garde d’honneur, détachement de l’armée française portant des « têtes » de Chinois et un butin ». La parade s’achève avec « la statue de la Liberté, éclairant le monde, torche éteinte et à l’envers, suivie par le drapeau américain, roulé et orné d’un voile de crêpe ».

Qui a dit que Mark Twain était un auteur pour la jeunesse ?

Christophe Mercier

La Prodigieuse procession, et autres charges,
de Mark Twain, traduit de l’américain par Bernard Hoepffner,
Agone, 320 pages, 23 euros.

Winter’s bone


Winter’s bone

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Le cinéma n’aura pas peu étudié le territoire des Etats-Unis dans sa diversité, avec parfois beaucoup de précision. C’est aux Ozarks que Debra Granik s’est intéressée, en adaptant le roman de Daniel Woodrell, Winter’s bone. Ree Dolly, 17 ans, vit au coeur de ce plateau boisé du Midwest, l’aînée d’une soeur et d’un frère, dont elle assure la subsistance ; leur père est absent physiquement, leur mère mentalement. Dans cette contré reculée, le progrès n’a fait qu’une percée limitée ; les conséquences économiques ne s’en font pas sentir moins, mais différemment. Parce que le père ne s’est pas rendu à son procès, la maison qu’il avait déposée en caution va être saisie.

Jennifer Lawrence

Les cinéastes ont traité, principalement sous la forme documentaire, de la crise immobilière sans précédent qui a frappé les Etats-Unis avant de s’étendre à ceux des pays qui avaient le mieux copié leur modèle (American Casino de Leslie Cockburn, Cleveland versus Wall Street de Jean-Stéphane Bron, We all fall down de Gary Gasgarth…) Le phénomène de la dépossession immobilière a également été considéré sous l’angle de la fiction, comme dans Frozen River, de Courney Hunt, où c’est encore la perspective de l’éviction qui poussait aux frontières de la loi une autre héroïne esseulée. Ici, le bondsman, celui qui garantit les dépôts de caution judiciaire, se substitue au repossession agent, l’agent de recouvrement des défauts de paiement ; deux personnages dont l’importance particulière aux Etats-Unis découle de ce qu’aucun autre pays n’a fait peser autant de menaces sur le foyer de ses citoyens (notamment par l’usage fanatique du crédit, mais pas seulement, comme on le voit ici). A ce personnage du monde judiciaire viennent s’ajouter le policier local – le shériff- et un recruteur de l’armée. Ce sont les trois seules figures extérieures qui viendront au contact de la communauté de Ree Dolly, ou de ce qu’il en reste ; trois figures de l’autorité. L’Etat américain ne se fait plus connaître que sous le visage de la loi, de l’ordre et de la force. Sans surprise, ce sont d’autres formes d’organisation sociale qui se sont établies, et c’est le trafic de drogue, la méthamphétamine, qui anime l’économie locale. Le père de Ree Dolly y a participé, comme son oncle, ses voisins, sous l’autorité silencieuse et distante d’un patriarche redoutable. Comme dans le mafia italo-américaine, la plus célèbre des Etats-Unis, ou comme dans les autres, ce sont les liens familiaux, des liens dynastiques, sur lesquels s’appuie l’organisation,  se fondent les règles intériorisées. Les gestes d’humanité sont rares et peuvent coûter cher ; la dureté des temps imprègne les caractères. Lorsque Ree Dolly trouve un allié, son oncle Teardrop, elle ne peut que lui confier qu’il lui a toujours inspiré de la crainte. Et lui de répondre : « C’est que tu n’es pas stupide».

Pour son interprétation, la jeune Jennifer Lawrence a reçu plusieurs prix, une convocation aux Oscars et des louanges méritées.

 

Sébastien Banse

Winter’s bone, réalisé par Debra Granik, USA, 2011
Avec Jennifer Lawrence, John Hawkes, Lauren Sweetser, Garrett Dillahunt

 


Yeggs : Ceux qui ne mendiaient pas

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« L’idée de travailler m’était aussi étrangère que l’idée de cambrioler le serait à un plombier ou un imprimeur installé depuis 10 ans. Je savais qu’il existait des moyens plus sûrs et plus simples de gagner sa vie mais c’était ce que faisaient les autres »… Un témoignage sur les « yeggs, hors-la-loi vagabonds aux Etats-Unis au tournant des XIXe et XXe siècles…. Par Sébastien Banse Continuer la lecture

Féroce Amérique


Féroce Amérique

Retour d’un livre original et fort dans lequel Vladimir Pozner fait le terrible inventaire de l’autre face d’un mythe.

C’est un grand livre, inclassable, que Vladimir Pozner, écrivain français d’origine russe, a ramené de sa visite aux États-Unis en 1936, alors que le pays était encore plongé dans la Grande Dépression. La forme de ce roman à part alterne entre le carnet de notes, le collage de documents d’époque et le récit du voyage qui entraîne l’auteur des mines de charbon des Appalaches jusqu’aux collines d’Hollywood. Le titre du premier chapitre, « Un jour comme les autres« , est aussitôt démenti par la première phrase : « …oui, mais le soleil va plus vite« . En effet, tout va plus vite aux Etats-Unis, et les tendances qui s’y affirment s’imposeront bientôt au reste du monde. Sans élaborer de théorie générale a priori, Pozner recueille des faits qui pourraient presque paraître anodins. Mais de leur totalité il déduit une logique, un système, qu’il analyse avec une lucidité féroce.

Le voyage commence donc par l’endroit où personne ne veut aller : Harlem, et le sous-titre du chapître résume la condition dont les Noirs américains pensaient avoir été délivrés: « Les esclaves ». Pozner livre un long témoignage de cet enfer diffus où les Noirs s’épuisent à quelques rues de la plus éclatante opulence. Ces derniers, qui doivent louer leur force,  ou leur corps, pour subsister, ne sont pas plus avancés qu’à l’abolition de l’esclavage : enrôlés pour une bouchée de pain au cours d’embauches qui ressemblent fort à des marchés aux esclaves, ils ne craignent plus la corde, mais les balles des policiers.  La phrase revient comme un leitmotiv : « Ils tirent pour tuer ». « Il y a aussi quelques policiers noirs », ajoute un harlémite. Mais parce qu’ils doivent prouver plus férocement qu’un policier blanc qu’ils ont rejoint le bon côté de l’Amérique, celui du manche, « ce sont les plus féroces ». Derrière l’agitation révolutionnaire qui se répand, Pozner voit déjà les erreurs qui seront commises plus tard : le  nationalisme noir qui reproduit la concurrence entre les races, en se contentant d’inverser la hiérarchie : « ce nationalisme farouche ne va pas sans danger. Il risque d’isoler encore davantage les Noirs d’Amérique. » Mais si Pozner suggère alors l’importance du rôle que doivent jouer les organisations syndicales, il ne fait pas référence aux centrales réformistes passées du côté de la loi et qui font dire à ce shérif : « Quelque soit l’objet de la grève, l’ordre doit être maintenu. J’ai foi en la démocratie et le syndicalisme. » Pozner pense aux révolutionnaires qui continuent à bercer le rêve d’un syndicat unitaire, aux mineurs bootleggers qui extraient pour eux-mêmes le charbon des mines que les trusts ont fermées puisque le pétrole rapporte davantage… Face à eux, les sociétés de surveillance, chargées de briser les grèves. Pozner dresse le portrait de la plus célèbre d’entre elles, Pinkerton, dont les brutes laissèrent, sur le cadavre du syndicaliste Frank Little, après l’avoir exécuté, un message à ses camarades : « Premier et dernier avertissement .»

Chez Pozner, comme chez Dashiell Hammett, McCoy, ou W. R. Burnett, les gangsters prennent leur essor aux côtés des industriels qui les ont engagés pour intimider les grévistes et les concurrents. Et les patrons qui les ont promus s’aperçoivent trop tard que leurs employés sont devenus assez forts pour leur disputer le contrôle d’une ville. A partir de la guerre des journaux à Chicago, qui donna naissance aux premiers gangs, Pozner analyse les racines du crime organisé. Et conclut : «Le succès du gangster, dans un régime économique fondé sur le profit et la concurrence, est dû à un petit nombre de raisons dont quelques-unes relèvent des conditions de développement historique des États-Unis, mais dont la cause déterminante est qu’en Amérique le capitalisme est parvenu à son apogée ».

Le livre de Vladimir Pozner n’est pas un polar, mais l’un de ses chapitres pourrait être le synopsis d’un roman noir que personne n’a écrit : l’agonie des ouvriers de Gauley Bridge, morts d’avoir respiré trop de silice dans le tunnel qu’ils creusaient pour le compte de la Union Carbide. Tous de pauvres chômeurs, Noirs et blancs, venus de loin pour trouver un travail et dont les corps iront fertiliser un champ, sur lequel on plantera du maïs, une fois le tunnel creusé et la silice extraite. « Tout autour de Gauley Bridge, la terre a largement gagné en cadavres ce que les hommes avaient extrait en silice, et en  fin de compte, les morts, eux aussi, n’ont été qu’un sous-produit des travaux de construction ».

Pour finir, à Boston, là que, un siècle et demi plus tôt, la Révolution américaine avait pris effet « avant que la guerre ne commence », « dans le coeur et dans l’esprit du peuple » (Adams), Pozner ne trouve plus que « le gouverneur qui envoya sur la chaise électrique un bon cordonnier et un pauvre crieur de poisson », Sacco et Vanzetti. A ces deux-là, et à quelques autres, Pozner réussit à conférer le statut auquel ce même Vanzetti s’était résigné, peu avant de mourir pour un crime qu’il n’avait pas commis : « un homme vaincu, mais une ombre formidable .»

Sébastien Banse

Vladimir Pozner, Les États-Désunis, Editions Lux, 2009,  355 pages, 22 euros.