N° 144 – Les Lettres françaises du 12 janvier 2017


Au sommaire du numéro 144 des Lettres Françaises : Ibrahim Shahda, par Éric Vuillard ; la poésie japonaise par René de Ceccatty ; Samuel Beckett, par Christophe Mercier ; Pascal Quignard par Amina Damerdji ; Françoise Sagan, par Christophe Mercier ; Nicos Poulantzas, par Baptiste Eychart, Gérard Macé, par Didier Pinaud ; Otto Dix, par Jean-Jacques Régibier… Pour télécharger ce numéro, veuillez cliquer ici


La Révolution selon Éric Vuillard

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« On ne peut vouloir seul une Révolution. Il faut être nombreux, rassemblés par des solidarités puissantes. La littérature peut certes réclamer ce que bon lui semble, et pourquoi pas l’impossible, mais cela tombe aussitôt dans le jeu, la plaisanterie ou le plaisir. La fin du livre est plutôt une manière de faire sentir que l’horizon politique n’est pas fermé, que le grand nombre est fondé à exiger davantage. Je le fais sous une forme poétique, car elle m’a paru être la seule que l’on puisse entendre aujourd’hui… » – Eric Vuillard s’entretient avec Franck Delorieux pour les Lettres Françaises. Continuer la lecture

Éric Vuillard archéologue de la Révolution

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De livre en livre, Éric Vuillard poursuit une entreprise littéraire dont les contours s’affinent, mais qui demeure bien difficile à caractériser tant ce qu’elle a d’inhabituel, de mystérieux, déroute à chaque fois le lecteur et le laisse sur la piste d’un secret. Deux ans après Tristesse de la terre et son Far-West de stuc amer, c’est à la Révolution française qu’il s’attaque… Par Victor Blanc. Continuer la lecture

N° 141 – Les Lettres Françaises du 13 octobre 2016

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Au sommaire de ce numéro 141 : Eric Vuillard, par Victor Blanc et Franck Delorieux ; Alain Badiou, par Jean Ristat ; Jean-Luc Nancy, par Nicolas Dutent et Didier Pinaud ; Julien Blaine, par Amina Damerdji ; Jacques Yonnet, par Sébastien Banse ; Valter Hugo Mae, par Anaïs Héluin ; Murakami, par René de Ceccatty ; Kandinksy, par Itzhak Goldberg ;Claude Régy, et Isabelle Lafon, par JP Han… Pour télécharger le numéro, veuillez cliquer ici.


N° 118 – Les Lettres Françaises du 4 septembre 2014

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N°118 des Lettres Françaises, du 4 septembre 2014 – Dans ce numéro : Pierre Bourgeade, par Jean Ristat; Julie Blaine, par Amina Damerdji; Eric Vuillard, par Victor Blanc; la Correspondance générale d’Alexandre Dumas, par Christophe Mercier; Vie et oeuvres de Maïakovski, par Francis Combes; Max Weber, par Baptiste Eychart; Martial Raysse, par Marc Sagaert; Winter Sleep, par Luc Chatel; Bilan du Festival d’Avignon, par Jean-Pierre Han… Continuer la lecture

N° 94 – Les Lettres Françaises du 7 Juin 2012

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Au sommaire du numéro 94: Charles Dickens, par Christophe Mercier ; Virginia Woolf par Vanessa Bell, David Garnett et Gérard Georges Lemaire ; Eric Vuillard par Jean Ristat ; Victoria Ocampo, par Marc Sagaert ; Serge Valletti, par Jean-Pierre Han ; Jean-Loup Trassard, par Christophe Mercier ; Sade, par Philippe Lekeuche ; l’homme selon Marx, par Yvon Quiniou et Baptiste Eychart ; le « jardin caché » de Gianni Burattoni, par Franck Delorieux et Gérard-Georges Lemaire ; Cécilia Amado, par Luc Chatel… Continuer la lecture

Sortie du N°94 des Lettres Françaises daté du 7 juin 2012

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Retrouvez ce mois-ci dans Les Lettres Françaises un article de Christophe Mercier sur Dickens, ainsi qu’un dossier sur Virginia Woolf par Vanessa Bell, David Garnett et Gérard Georges Lemaire. Continuer la lecture

Une épopée à la gloire des vaincus


Une épopée à la gloire des vaincus

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Éric Vuillard est un auteur rare. J’ai dit, en 2006, tout le bien que je pensais de son roman, Tohu. Il vient, en cette fin d’année 2009, de publier un autre roman, Conquistadors, qui confirme mon sentiment d’alors : Éric Vuillard est un écrivain avec lequel il faut compter désormais. Il a pris son temps, et il a bien fait : Conquistadors est un grand livre qui ne laisse pas le lecteur intact.

Auteur rare avant tout parce que son livre ne ressemble à rien de ce qui se produit aujourd’hui. Son travail renvoie les épanchements vulgaires dits « autofictionnels », les petites histoires « psychologisantes » à la mode (style Willy ou Paul Bourget) à leur médiocrité naturelle : on amuse la galerie une saison, et bonsoir madame !

Conquistadors est le récit de la conquête du Pérou, dans la première moitié du XVIe siècle, par Pizarre, « bâtard de Gonzalo Pizarre Rodriguez de Aguilar, analphabète et (…) ancien porcher, homme adroit au commandement », une poignée d’hommes (cent quatre-vingts au départ de Panama, en 1531) et trente-sept chevaux. « La conquête de cette terre promise fut brutale. L’Empire inca disparut, les Espagnols détruisirent les temples, les Indiens furent réduits en esclavage et l’ensemble de leur société s’effondra. Une poignée d’hommes avaient détruit la plus puissante dynastie d’un continent et subjugué un peuple de six millions de personnes. » Sur la plus grande partie de l’Europe règne alors Charles Quint. La domination espagnole sur le monde va durer deux cents ans. « À Rocroi, le Grand Condé lui ferait subir sa déroute », explique Éric Vuillard.

Voilà pour la trame du roman, son décor en quelque sorte. Mais qu’on ne se méprenne pas, Conquistadors n’est pas un roman historique, même s’il est évident qu’Éric Vuillard possède son sujet jusque dans le moindre détail, comme Aragon dans la Semaine sainte, et ce n’est pas le moindre compliment que je pourrais lui faire. Je note, au passage, l’importance des chevaux dans les deux romans. Dans Conquistadors, le cheval occupe une place centrale ; il est, au même titre que l’or, la mort et le sang, l’un des personnages essentiels du récit, j’allais écrire, l’un des protagonistes au sens grec du terme, désignant par là l’acteur principal de la tragédie. Les Indiens, en effet, n’avaient jamais vu de chevaux. En tout cas, seuls les Espagnols en possédaient et savaient les monter. Écoutons Éric Vuillard : « Je vois sortir du ventre d’un cheval des guerriers en armes, je les vois sortir de ses flancs ténébreux. » Troie n’est pas loin… et le conquistador « s’accroche à sa bête et porte le masque de la mort ».

Son érudition ne pèse jamais : elle permet simplement à l’écrivain de déployer son chant. Et il y a dans Conquistadors un souffle et une puissance d’évocation, qui donnent à ce livre le caractère d’une épopée. On me fera remarquer que l’auteur range son ouvrage dans la catégorie roman. Mais, après tout, ne peut-on pas considérer, avec Robert Flacelière, que « l’Odyssée est une épopée romanesque, une sorte de roman d’aventures » ?

Je n’irai pas plus avant dans ce débat, mais il me semble qu’Éric Vuillard fait bouger toutes ces catégories littéraires que l’université aime tant. Je lis, par exemple, dans le Dictionnaire des genres et notions littéraires, sous la plume de Michel Zéraffa, que «même rédigé en vers (le Roman de la rose), un roman fait pencher les symboles du poétique vers les aspects prosaïques (quotidiens, familiers, utiles, sociaux en un mot) de l’existence ». Or, ici, dans Conquistadors, le quotidien de Pizarre, de ses soldats, des Indiens, est élevé à la dimension du mythe. Et j’aimerais entendre le texte dit à voix haute, sur une scène de théâtre. Par exemple : « Pendant des jours, il plut. Leurs mentons dégoulinaient de pluie. Pizarre agitait ses bras pour en ôter les gouttes, on aurait dit les ailes d’un moulin. On urinait sans descendre de cheval. (…) La pluie tombait sans s’arrêter, tout le corps était avalé, sucé par les gouttes, griffé par les branches. » Ou bien : « Il y avait des cuisiniers, des arquebusiers, des forgerons, et une longue file de porteurs. Il y avait des caisses, des tonneaux, des malles, tout ce qu’il fallait ou presque pour aller se perdre. Il y avait des armes, des outils, des fers pour les chevaux et des morceaux de cuir, toute une série innocente de bagages et de vivres. Et il y avait des bêtes, des chevaux bien sûr, mais aussi des porcs, des dindes, et des sacs pleins de maïs. »

J’ai lu les 44 chapitres de Conquistadors, envoûté par le rythme des phrases, et les yeux pleins d’images. Certaines scènes sont dignes des Horreurs de la guerre, de Goya.

« Les chevaux écrasaient et piétinaient les blessés, les morts. Le jour tombait et les Espagnols continuaient leur carnage. (…) Les chiens dévoraient les cadavres sur la place. Les épées, semblables à des rames coupantes, barattaient la chair. (…) Les Indiens fuyaient, comme les sauterelles devant le feu. » Ou encore : « La poursuite de ces ombres pâles avait quelque chose d’irréel. Certains partirent très loin sur la trace d’un groupe d’Indiens, les massacrant les uns après les autres, manoeuvrant sur les pentes, entre les arbustes, atteignant leur proie, calculant laquelle ils devaient tuer d’abord, afin d’emprunter la trajectoire la plus courte d’un crime à l’autre (…). Les Indiens effarés et las se laissaient prendre, tristes. Les Espagnols fauchaient, proférant des malédictions obscènes. » Ou encore : « Il avait reçu la pierre sur la mâchoire et pouvait à peine parler. Son menton était couvert de sang, mais serrant les flancs de son cheval, il continua à combattre. Sa bouche, ouverte et rouge, pissait le sang. »

On peut comprendre qu’Éric Vuillard ait pu être tenté par le cinéma (il a réalisé en 2008 son premier film, Mateo Falcone). Je n’ai, malheureusement, pas pu le voir, mais quelle que soit la qualité de sa réalisation, rien ne remplacera les images qui font la force et la richesse de son récit. Quelques exemples : « Les nuages ressemblaient à des poignées de plâtre », « une flèche leur traversait le corps comme une piqûre de guêpe », « les hommes avaient un visage d’huile. Ils se tenaient ensemble, épuisés, appuyés les uns sur les autres comme des bouquets d’arbres », « les nuages brodent dans l’herbe des fils d’ombre que les pattes des chevaux déchirent ». Conquistadors est bien un grand poème épique.

L’histoire de la conquête du Pérou met donc en scène Pizarre avec, à ses côtés, Vasco Nunez de Balboa, Hernando de Soto (conquérant du Nicaragua puis, plus tard, de la Floride et du nord du continent) et Sebastian de Benalcazar, ainsi qu’Almagro et Orgonez, pour ne citer qu’eux. Au nom de Dieu, « le dieu du peuple du pardon », ils vont « assujettir des peuples entiers à leur caprice, à leurs appétits, à leur volonté violente » pour finir par s’entretuer.

Éric Vuillard ne se contente pas de narrer leurs longues marches semant la mort, il les saisit en quelque sorte de l’intérieur, en s’attachant à comprendre ce qui les avait poussés à quitter l’Espagne. « Pizarre avait perdu des cochons et était parti. Almagro avait mis un coup de couteau. Benalcazar avait tué une mule (…) et ils étaient partis, fuyards, proscrits, petits parias de rien du tout, exilés de l’enfance. » Ainsi, ce roman peut-il se lire comme une longue réflexion sur le désir. Éric Vuillard dit de Pizarre « qu’il marchait droit sur la route tortueuse de ses désirs ». Ce formidable appétit de gloire, de puissance et, plus tard, cette soif de sang viennent sans doute d’un rêve, d’« une vision de rien du tout, un sac d’or ». L’or apaisera-t-il les conquistadors ? Une première prise d’une tonne et demie ainsi que des émeraudes en grande quantité ne feront qu’accroître leur insatiable désir. Atahualpa, l’Inca, l’avait compris. Mais il ne pouvait savoir que l’Europe tout entière « voulait de l’or ». « L’or est sans doute ce rien que les enfants s’arrachent. » Mais cela ne suffisait pas, les Espagnols « profanèrent le temple du soleil. À Cuzco, ils pillent les richesses : « On avait trouvé de l’or partout, dans les maisons, sur les façades (…). Dans chaque pièce, de chaque palais où vivait un capitaine de Pizarre, se trouvaient désormais des terrils d’or. » Éric Vuillard consacre à l’or, au mitan de son roman, quelques pages qui lui donnent son sens profond, philosophique et politique au bout du compte : « Or n’est pas seulement un métal rare et précieux, c’est également le nom d’une étrange et antique bête. » C’est « le plus massif et le plus terrible être que porte la terre. Et peut-être (…) la vraie personnalisation de notre planète ». Il nous raconte que les Espagnols avaient tellement d’or, « des tas d’or partout », que les prix montaient sans cesse. Il perdait peu à peu sa valeur. « C’était l’un des cercles modernes de l’enfer, ajoute-t-il. À un vertige de posséder succède un vertige de perdre. »

Ainsi ai-je lu Conquistadors comme on regarde une tapisserie. On y voit Pizarre et ses sbires ivres de soleil, de sang et d’or, de hautes montagnes, des villes fantômes, des fleuves, des convois d’hommes et de femmes dépenaillés. De temps en temps surgit un Inca ceint d’un chiffon de laine rouge sur un trône de pacotille. Il y a également des notaires « cachés derrière les arbres de la légalité et du silence », livrant aux envahisseurs les Indiens et leurs terres pour la plus grande gloire du dieu des chrétiens… Les dernières scènes montrent les Espagnols s’entre-tuant et Pizarre assassiné à la fin du repas de midi.

Pour Éric Vuillard, la conquête du Pérou et la destruction de l’Empire inca ouvrent « la tragédie de notre monde, celui où nous vivons (…). Dieu, l’or et la poudre se rencontrent».

Jean Ristat

Conquistadors, Eric Vuillard, Éditions Léo Scheer. 438 pages, 22 euros.