Ce que dit Chklovski


Ce que dit Chklovski

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Quarante ans après leur publication en russe les mémoires de Chklovski viennent d’être traduites sous le titre d’Il était une fois. Quarante ans d’attente, c’est beaucoup pour un écrivain dont dix livres ont été publiés chez nous, parmi lesquels Zoo et Voyage sentimental, traduit par son ami Vladimir Pozner et Capitaine Fédotov, par Elsa Triolet. Sur la légende de Chklovski, car légende il y a, le mieux est de se reporter aux Souvenirs de Pozner, le méchant portrait qu’en fait Boulgakov dans son roman La Garde blanche étant sujet à caution.
Il était une fois est le récit de sa vie jusqu’aux années 20, agrémenté d’évocations fulgurantes d’événements et de personnalités qu’il a connus plus tard. En fait ces pages sont une plongée dans le siècle des Russes. La révolution de 1917, la guerre civile, les famines, le stalinisme, l’invasion de 41, les terribles années 50 en sont la toile de fond. Contrairement à une littérature qui faisait des masses, de l’épopée ou de l’héroïsme du peuple l’aliment de son discours, Il était une fois se caractérise par la précision et le sens du détail plus que par la mise en perspective des événements. L’auteur s’attache, sans prétendre y arriver toujours, à retrouver les sentiments qui étaient les siens. Un événement est à ses yeux plus intéressant par les réactions intimes qu’il provoque que par l’appréciation historique qu’on peut en donner.
Dès le début Chklovski donne le ton de son entreprise : « On a déjà publié de nombreux souvenirs mais le passé y est trop endimanché. » Chez lui rien n’est endimanché, ni son enfance dans une famille juive vivant le cancer des dettes, ni ses études difficiles, ni les péripéties hautes en couleur de sa participation à la révolution, ni le combat pour le formalisme en littérature et son intégration dans le dispositif des lettres soviétiques.
Il faisait partie de cette intelligentsia qui n’en pouvait plus des ravages du tsarisme. D’où son adhésion à la Révolution, côté socialiste-révolutionnaire et pas bolchevik. Les détails de ce qui lui arrive dans ces années, son émigration à Berlin etc., sont développés dans Voyage sentimental auquel Il était une fois renvoie. Ce qui est intéressant et fait l’objet de la préface d’Alexandre Stroev, c’est le ralliement de Chklovski au régime soviétique. Pour celui qui avait dit « L’art a toujours été indépendant de la vie et sa couleur n’a jamais reflété celle du drapeau de la citadelle », rentrer en URSS c’était se réinscrire dans la réalité et chercher le compromis avec les formes que prend le nouveau cours social. Il s’y est intégré et a mené combat pour ses idées, les adaptant à la situation de son pays. De cette attitude témoigne Technique du métier d’écrivain, écrit pour apprendre les rudiments du métier aux jeunes littérateurs russes des années 20, ou La troisième fabrique.
C’est certainement cette intégration à l’univers soviétique qui lui vaut la suspicion politique qui court dans la préface de Stroev. Combien Chklovski serait plus intéressant s’il avait rejeté le régime soviétique ! Or justement, sans abandonner ses théories qui nourriront les avancées de l’OPOIAZ et ne seront pas sans interférences avec l’Oulipo, Chklovski a su préserver l’indépendance du créateur et la conjuguer avec les contraintes de la réalité de son temps. Et faire progresser cette réalité, faisant cadeau à la révolution des avancées formelles des années 20. « Il ne faut pas penser que le travail de l’OPOIAZ a été stoppé en plein vol par des ordres administratifs quelconques » précise-t-il.
En toute chose Chklovski est précis et concis. Chaque phrase est un condensé de vie et de réflexion. Ainsi sur Gorki, « chevalier de la justice immédiate » : « il guettait l’avenir comme une femme attend son amoureux. »
Se souvenant du passé Chklovski « nettoie les vitres » et nous donne à voir la réalité passionnante de son époque et les réactions de Gorki, Blok, Maïakovski, Babel, Tynianov, Baudouin de Courtenay, c’est–à-dire de ceux qui avaient en charge l’avenir. (Ou le croyaient !) Peut-être l’affirmation suivante résume-t-elle son credo : « La révolution était jeune et elle le reste ; la patience de la révolution est infinie, parce qu’elle est héritière de tout le travail de l’humanité. »

François Eychart

Victor Chklovski, Il était une fois, traduit par M. Zonina et J-Ch. Bailly, Éditions Christian Bourgois, 23 euros.

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Maïakovski, la révolution en jeu


Maïakovski, la révolution en jeu

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Vient de paraître aux Éditions Albin Michel la traduction (par Rémi Cassaigne) de la biographie de Maïakovski, la Vie en jeu, du Suédois Bengt Jangfeldt. Cet ouvrage de 588 pages (index compris), format best-seller, est assurément un gros livre. Mais cela en fait-il un grand livre ? Écrire une biographie de Maïakovski paraît en soi légitime. Il y a sans doute des auteurs dont la vie, sans histoire ou presque, n’est pas de grand intérêt pour le lecteur. Ce n’est pas le cas du poète soviétique. Maïakovski eut une vie brève mais intense. Il s’est mêlé avec passion aux événements de son temps, notamment à la Révolution, et les a marqués en retour de son empreinte. Toute son oeuvre est la chronique épique et lyrique de cette vie, transfigurée par une imagination allégorique hors du commun, mais nourrie du matériau de l’existence quotidienne, dans l’esprit du reportage factuel qui était celui du groupe du LEF, le Front gauche de l’art, qu’il anima. Connaître la vie réelle de Maïakovski est donc du plus grand intérêt. À condition de ne pas oublier l’avertissement que celui-ci place en tête de son autobiographie : « Je suis poète. C’est ce qui fait mon intérêt. C’est de quoi j’écris. Si j’aime, ou si je suis joueur, et aussi des beautés du Caucase – seulement lorsque cela fait un dépôt de mots. » Le livre de Bengt Jangfeldt s’appuie sur une documentation importante, sur les témoignages de contemporains et la fréquentation de proches de Maïakovski, notamment Lili Brik et Roman Jacobson. Il présente aussi des documents et des photos dont certains sont peu connus. Sa lecture intéressera les passionnés de Maïakovski. Mais il y a quelque risque qu’elle les irrite passablement.

Les amours

L’auteur insiste beaucoup sur la vie intime de Vladimir Maïakovski, ses amours avec Lili, et le singulier ménage à trois qu’ils formaient avec Ossip, son mari. Cette histoire d’amour particulière est un peu remise dans le contexte de l’époque, mais très peu. (On évoque au passage les thèses d’Alexandra Kollontaï sur le « verre d’eau » ou la liberté sexuelle, sans rien dire des expériences communautaires de certains jeunes Komsomols dont parle par ailleurs Wilhelm Reich dans son livre sur la révolution sexuelle, ni non plus de la polémique avec Lénine…) L’accent est mis sur la relation tourmentée entre un Maïakovski amoureux et jaloux et une Lili toujours prête à de nouvelles rencontres… Et sur ce qui faisait tenir la « famille » : l’amour jamais démenti de Vladimir pour Lili, l’admiration poétique de Lili pour Vladimir et l’amitié profonde et l’estime réciproque qui liaient les deux hommes. Ce qui n’interdisait pas aux uns et aux autres de vivre d’autres histoires chacun de son côté. Sur ce chapitre (qui n’est évidemment pas tout à fait insignifiant s’agissant d’un poète lyrique), même sachant déjà l’essentiel, je mentirais si j’affirmais n’avoir pas appris quelque chose. (En vérité, beaucoup plus, d’ailleurs, sur Lili Brik que sur Maïakovski…) Au passage, on « apprend » que le poète (qui n’était certainement pas impuissant, ce qui nous rassure…) souffrait peut-être d’éjaculation précoce. Mais aucune preuve décisive n’est apportée pour étayer cette information importante. Une phrase, prêtée à Elsa, selon laquelle Maïakovski n’était pas assez « indécent », dont je me demande s’il ne s’agit pas d’une mauvaise traduction d’un passage de ses Souvenirs dans lesquels elle écrit en effet qu’il manquait à Maïakovski, pour avoir un succès de « ténor », un certain côté scabreux… Et une confidence de Lili disant qu’il avait des sentiments trop forts pour elle… (Lisant ces pages, je pensais à la formule de Brecht qui invitait à voir « le petit dans le grand » mais aussi le « grand dans le petit »… précepte qu’il semble difficile de suivre aujourd’hui… Brecht qui a fait lui aussi l’objet, il y a quelques années, d’une réduction biographique de cette espèce.) Autre motif d’irritation : la Révolution et l’attitude du poète à son égard.

Maïakovski, par Rodchenko

La révolution

Malgré l’admiration véritable que M. Jangfeldt semble éprouver pour Maïakovski (auquel il a consacré de nombreux travaux), il est manifeste qu’il n’en partage pas les convictions révolutionnaires… À de nombreuses reprises, l’idéologie personnelle de l’auteur fait surface et ses bulles, assez méphitiques à mon goût,éclatent au milieu de la page. Visiblement, M. Jangfeld n’aime pas les bolcheviks. Ainsi, à propos du retour d’exil de Lénine, en avril 1917, et du discours qu’il prononça à la gare de Finlande, parle-t-il de « cette nuit fatidique pour la Russie » (page 106). Page 264, il évoque « la violence qui avait fait irruption dans la politique et le langage depuis la prise du pouvoir par les bolcheviks »… (sans un mot bien sûr du blocus imposé par les puissances européennes ou de la violence des armées blanches). Vers la fin (page 494), évoquant les grandes purges de 1936 (six ans après le suicide de Maïakovski), il annonce la « grande terreur » qui devait balayer six millions de personnes… reprenant sans autre forme de procès des chiffres du Livre noir du communisme (alors que la commission d’enquête soviétique concluait à six cent mille personnes tuées par la répression, sous Staline ; ce qui est déjà beaucoup)… On m’objectera que cela n’a rien de bien original et que l’important est que, traitant de Maïakovski, l’auteur se montre informé et rigoureux… Mais là aussi, on peut être perplexe… Ainsi, le chapitre 7 commence par cette phrase : « Après être longtemps resté sur la réserve vis-à-vis de la révolution bolchevique, Maïakovski choisit son camp à l’automne 1918. » Ce qui fait suite à l’hypothèse exprimée dans le livre selon laquelle, en 1917, Maïakovski aurait été plutôt proche des mencheviks… Sans qu’aucune preuve ne soit fournie. Que cela soit contraire au témoignage de Maïakovski lui-même n’a pas l’air de déranger. En effet, dans son autobiographie, Moi-même (un document passionnant traduit en français par Elsa Triolet et d’ailleurs quasiment jamais cité dans ce livre), à propos d’octobre 1917, Maïakovski écrit : « Faut-il y adhérer ou pas ? Cette question ne se posait pas pour moi (ni pour les autres futuristes moscovites). C’était ma révolution. J’allais au Smolny. J’ai travaillé à tout ce qui se présentait. » On sait (et Bengt Jangfeldt le note) qu’en 1908, à l’âge de quinze ans, Maïakovski adhère au Parti social-démocrate (bolchevik). Qu’il est élu au Comité de Moscou, qu’il est arrêté à plusieurs reprises et fait onze mois de prison à Boutirki pour ses agissements révolutionnaires. Puis il abandonne l’activisme politique pour devenir poète et inventer un « art socialiste », comme il l’explique à un de ses camarades de l’époque. On sait aussi qu’après la révolution, Maïakovski ne réadhère pas. Mais là encore, il s’en explique assez clairement. « Pourquoi ne suis-je pas au parti ? Les communistes travaillaient sur divers fronts. Dans l’art et l’éducation, c’étaient des conciliateurs. On m’aurait envoyé pêcher du poisson à Astrakan. » Et dans ses poèmes la IV, et la V Internationale, il appelle de ses voeux une nouvelle révolution, dans la future « satiété communiste », la révolution de l’esprit.

La poésie

En dépit de ces réserves, le livre fourmille de témoignages intéressants et de pages parfois tout à fait nuancées qui sonnent juste, comme par exemple celles consacrées au suicide du poète… Mais, au fil de la lecture, le doute s’installe. L’auteur de cette grosse biographie n’est-il pas passé à côté du poète Maïakovski ? En quoi Maïakovski est-il un formidable poète, qui a révolutionné non seulement la poésie russe, mais aussi la poésie mondiale… (Il n’y a qu’à songer à l’influence qui fut la sienne sur les poètes de la Beat Generation américaine) ? Cela, on ne le voit guère… La thèse qui court à travers le livre, c’est que le révolutionnaire a probablement tué le poète. À propos de son poème Marina , écrit au retour de son voyage aux États-Unis, et dans lequel Maïakovski souhaite que la production des vers soit considérée à l’égal de la production d’acier, l’auteur déplore : « Maïakovski n’était encore jamais allé si loin dans la négation autodestructrice de la poésie. » Ailleurs, il caricature la notion de « commande sociale » pour en faire une « commande des organismes d’État ». Alors que dans sa conférence « Comment faire les vers » (texte jamais cité non plus), Maïakovski écrit : « Quelles sont donc les données indispensables au début d’un travail poétique ? Premièrement : l’existence dans la société d’un problème dont la solution n’est imaginable que par une oeuvre poétique. La commande sociale. (Il serait intéressant de faire un travail spécial sur ce fait que la commande pratique ne correspond pas à la commande sociale.) » Page 400, le biographe revient à la charge : « Même s’il refuse de le reconnaître ouvertement, Maïakovski est tourmenté par l’idée que la production constante de vers de circonstance puisse l’empêcher d’écrire de la vraie poésie. » Et il conclut (page 547), en sollicitant le soutien de Marina Tsvetaïeva, que « le suicide était la conséquence tragique, mais logique, du combat dévastateur qui opposait en lui le poète lyrique et le tribun ». En fait, on en revient à l’idée reçue que politique et poésie n’ont rien à voir, qu’épopée et lyrisme sont étrangers l’un à l’autre, que la poésie de circonstance est le contraire de la vraie poésie, et qu’en définitive, Maïakovski se serait contraint « à mettre le pied sur sa propre gorge », pour obtenir la reconnaissance des autorités. Or, là encore, Maïakovski, qui a souvent eu affaire à ce genre de critique, répond par avance à son biographe. Par exemple dans son dernier discours, le 25 mars 1930 : « Les esthètes m’engueulent : “Vous écriviez de si beaux vers, le Nuage en pantalon, et, brusquement, vous vous mettez à faire de pareilles choses !” J’ai toujours écrit qu’il y a une poésie d’ordre ingénieur, équipée techniquement, mais il y a une poésie de masse qui apparaît avec un autre équipement, avec l’équipement de la classe ouvrière. Je n’ai jamais travaillé n’importe comment, pourvu que cela rapporte, mais je n’ai jamais refusé d’écrire un poème sur un thème d’actualité, que cela fût sur le koulak, sur l’école ou sur les petites peaux du Gostorg (commerce d’État). » Bien sûr, ce travail poétique sur tous les fronts ne devait pas aller sans moments de déprime, sans contradictions ni sans combats intérieurs. Pour des raisons compréhensibles (et que peut éprouver tout poète engagé), après une période d’affiches Rosta, de réclames pour les magasins d’État ou de vers satiriques contre la bureaucratie, Maïakovski éprouvait le besoin de revenir à des poèmes plus lyriques, ou à de grands poèmes… Mais il n’est pas moins « hautement qualifié » quand il se livre à ces exercices de « poésie appliquée » (dans l’esprit du LEF ou du Vhutemas, proche de celui du Bauhaus) que quand il écrit Pro Eto , chef-d’oeuvre de poésie lyrique… et épique. Quel que soit le thème, l’infatigable énergie de la fabrique poétique maïakovskienne est toujours alimentée par la turbine du coeur, un coeur qu’il voulait agrandir aux dimensions de l’univers, pour arracher la Russie et le monde entier au bourbier de la misère matérielle et morale, du « Byt », la vie quotidienne, égoïste et petite-bourgeoise, dans un élan romantique d’utopisme révolutionnaire et prométhéen, pour que, comme il le dit en conclusion de De ceci :

« … la famille
désormais
devienne
le père –
au moins l’univers
la mère –
au moins la Terre. »

Pas de cancans. En conclusion, il faudrait citer en entier son dernier grand poème, À pleine voix, qui se termine par ces vers :

« Demain,
devant la CCC (*)
des jours radieux
je brandirai
comme une carte du parti
les cent volumes
de mes livres bolcheviques. »

Ou sa lettre d’adieu :

« À tous !…. je meurs, n’en accusez personne. Et pas de
cancans, Le défunt avait ça en horreur. » (**)

Francis Combes

(*) Commission centrale de contrôle.

(**) Pour en savoir plus sur Maïakovski, consulter les travaux essentiels de Claude Frioux.

Décembre 2010 – N°77


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À nos lecteurs


À nos lecteurs

Les Lettres françaises

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Tout d’abord, merci à toutes celles et à tous ceux qui, en répondant, mois après mois, à l’appel des Amis des Lettres françaises nous aident à poursuivre notre travail. Nous n’oublions pas non plus l’Humanité qui permet à de nombreux créateurs, artistes, écrivains, philosophes, de s’exprimer en toute liberté dans les Lettres. Il faut le souligner, aujourd’hui plus que jamais, dans un temps où l’inculture, le mépris de l’intelligence, le racisme, le nihilisme sont instrumentalisés par le pouvoir en place pour mieux assurer sa domination. D’autre part, les Amis des Lettres ont ouvert un site Internet où l’on pourra chaque mois retrouver les Lettres françaises. Enfin, grâce aux éditions le Temps des cerises, une collection « les Lettres françaises » accueille aussi bien des textes du patrimoine littéraire que des ouvrages de création contemporains. Après la publication d’un premier livre, Ils, de Franck Delorieux, elle peut annoncer dès maintenant la parution, dans les semaines ou les mois à venir, de deux titres, quasiment introuvables, le Musée Grévin, d’Aragon, et le Maïakovski, vers et proses, d’Elsa Triolet, en attendant la première biographie française de Burroughs par Gérard-Georges Lemaire. Le lancement de la collection aura lieu ce lundi 6 décembre, à partir de 18 h 30, au siège du Temps des cerises, 47, avenue Mathurin-Moreau.

www.les-lettres-francaises.fr


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La première biographie de Derrida


La première biographie de Derrida

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Lorsque Benoît Peeters demanda à me rencontrer, je restai quelques semaines avant de lui répondre. Non par indifférence à la personne et à l’œuvre de Derrida, on voudra bien me l’accorder. Mon silence révélait plutôt un embarras : j’étais en proie à des sentiments complexes et sans doute contradictoires. J’éprouvais le désir de donner mon témoignage et en même temps, comme il me semblait ne ressortir qu’au domaine privé, je ne voyais guère l’intérêt – sinon anecdotique – pour le public. Et puis, je ne connaissais pas Benoît Peeters, je me méfiais. N’avais-je pas été ces dernières années trop crédule avec des plumitifs censés s’intéresser à Aragon ou à Elsa Triolet ?

Il y a également les témoins qui, au prétexte du contemporain considérable qu’ils ont fréquenté, se mettent en scène, ne parlent en fait que d’eux-mêmes et s’installent dans le fauteuil confortable du juge et de fait instruisent le procès du défunt. « Les morts sont sans défense », écrivait Elsa Triolet. Et Derrida : « Quand je serai, selon toute apparence, absolument sans défense, désarmé entre leurs mains (…) L’autre, c’est ce qui pourrait toujours, un jour, faire de moi et de mes restes quelque chose, une chose, sa chose, quels que soient le respect ou la pompe (funèbre) avec lesquels il traitera cette chose singulière qu’on appelle mes restes. »

Et puis, pourquoi ne pas l’avouer, évoquer Jacques Derrida dans le souvenir que j’en avais me faisait prendre conscience qu’il me fallait, désormais, le nommer au passé et ravivait le chagrin de sa disparition. J’étais dans la position du nécromant. Et si le fantôme parle, ne suis-je pas le ventriloque ? Le deuil serait-il interminable ?

Les réserves, les inquiétudes ou la mélancolie dont je viens de faire état ne sont pas seulement les miennes. Elles sont partagées, probablement, par une certain nombre de témoins encore vivants que Benoît Peeters a interrogés. Et sans doute par Benoît Peeters lui-même, qui accompagne sa biographie d’un livre, Trois ans avec Derrida, sous-titré « Les carnets d’un biographe ». Je cite l’auteur « dans de minuscules carnets, j’ai consigné les étapes de (ma) recherche : les rendez-vous et les lectures, les découvertes et les fausses pistes, les réflexions et les doutes que faisait naître ce travail ». L’ouvrage n’est pas un journal intime, nous prévient-il, encore que Benoît Peeters s’y montre, avec pudeur certes, un être sensible et, me semble-t-il, profondément honnête. Il a sans doute raison de le présenter comme « la chronique d’une expérience » ou « un immense contrepoint réflexif ». Quoi qu’il en soit sa lecture est passionnante. Il n’est pas habituel qu’un biographe nous ouvre ainsi son atelier et nous présente son cheminement intellectuel avec ses hésitations, ses repentirs : la leçon de Francis Ponge n’a pas été oubliée. J’ai envie de parodier le titre d’un livre du poète publié par Digraphe Comment une figue de paroles et pourquoi en « Comment une biographie de Derrida et pourquoi ». La question du comment occupe la plus grande partie de son carnet de bord et s’organise autour de la rencontre et de l’archive : rendez-vous avec les témoins, consultation des fonds Derrida en France et aux Etats-Unis et des correspondances.

« Les papiers seuls sont trop froids, les rencontres seules sont trop trompeuses ». Il lui faut également lire ou relire les quatre-vingts volumes de l’œuvre de Derrida, « immense, vertigineuse ». Une vie tout entière consacrée à la biographie de Derrida ne serait pas de trop. « Ce n’est pas une pure fiction, écrit-il : certains spécialistes ont fonctionné de cette manière, comme (…) Michel Jarrety pour Paul Valéry. » Et d’ajouter : « Ce livre sera fait de mes ruses autant que de mon savoir. » reste la question du pourquoi : pourquoi une biographie d’un philosophe, et plus précisément une biographie de Derrida ? Benoît Peeters cite un texte de Geoffroy Bennington : « J’imagine qu’on trouvera force anecdotes à raconter (probablement, pour la plupart, des histoires de voitures et de routes) et commentaires à rapporter (probablement au sujet d’autres philosophes). Mais ce type d’écriture, fondé sur la complaisance et la récupération, devra tôt ou tard se confronter au fait que le travail de Derrida en aurait sans doute ébranlé les présupposés. » Autrement dit : une biographie est-elle possible et à quelles conditions ? Bennington ajoute : « Est-il possible de concevoir une biographie multiple, stratifiée, plutôt que hiérarchisée, autrement dit fractale, qui échapperait aux visées totalisantes et téléologiques qui ont toujours commandé au genre ? »

Il n’y a pas à ce jour d’exemple d’un tel travail, observe Peeters. « Je cherche moins, au bout du compte, à proposer une biographie derridienne qu’une biographie de Derrida. » On devine la difficulté de l’entreprise à laquelle il s’est attaché. Il n’écrit pas un essai sur la philosophie de Derrida mais il veut « restituer un mouvement et les circonstances qui lui ont permis de s’élaborer ». Projet ambitieux, lui aussi, mais qui reste au bord de l’œuvre. Comment pourrait-il en être autrement ? On trouvera déjà dans Otobiographies, conférence prononcée par Derrida à l’université de Virginie en 1976, entre autres, une réflexion sur la nécessité « d’une nouvelle problématique du biographique en général, de la biographie des philosophes en particulier ». Il y montre qu’elle doit mobiliser d’autres ressources, « (autres qu des processus du type psychologiste, voire psychanalytique, historiciste ou sociologiste), et au moins une nouvelle analyse du nom propre et de la signature ». Il faut également considérer la part de plus en plus importante, dès 1991, dans l’œuvre de Derrida de la confession, de l’autobiographie. Je veux simplement donner un aperçu des problèmes de toute nature auxquels Benoît Peeters s’est confronté avec lucidité et intelligence.

Voici donc la première biographie de Derrida. Je l’ai lue avec émotion, j’y ai beaucoup appris. Elle m’a incité à relire l’œuvre, à revenir sur certains textes avec un regard nouveau. Il me semble qu’un lecteur intimidé par la réputation du « philosophe de la déconstruction » a tout intérêt à se lancer dans le Derrida de Benoît Peeters. Ne serait-ce que pour prendre la mesure des débats philosophiques et politiques du XXe siècle. (Peeters a raison : Derrida est « un grand penseur politique »). Il y découvrira l’essentiel des archives « personnelles » de Derrida (travaux scolaires, carnets, manuscrits, etc.) et la correspondance inédite. Benoît Peeters est le premier à avoir ainsi pu consulter tous ces documents. Comme Derrida ne faisait pratiquement pas de doubles de ses propres lettres, on imagine l’ampleur et la difficulté de ses recherches. (Citons parmi tant d’autres, els noms de ceux avec qui il échangea une correspondance : Althusser, Ricoeur, Blanchot, Foucault, Lévinas, Gabriel Bounoure, Paul de Man, Philippe Lacoue-Labarthe.) Il a eu accès également aux précieux courriers envoyés à des amis de jeunesse, Lucien Bianco et Michel Monory.

Les livres est divisé en trois parties : « Jackie (1930-1962) », « Derrida (1963-1983) », « Jacques Derrida (1984-2004) ». On peut – peut-être certains ne manqueront-ils pas de le faire – mettre en question la pertinence de cette division en périodes ou « tournants » de l’œuvre et de la vie. Remarquons simplement que Benoît Peeters se réfère ici à une problématique derridienne, celle de la signature et du nom propre : « Etre mort, écrivait Derrida dans Otobiographies, signifie au moins ceci qu’aucun maléfice ou bénéfice, calculé ou non, ne revient plus au porteur de nom mais seulement au nom, en quoi le nom qui n’est pas le porteur est toujours a priori un nom de mort ».

Je ne peux évidemment que donner quelques repères dans le cadre d’un article et inviter mon lecteur, encore une fois, à découvrir par lui-même ce Derrida. Il m’est difficile d’aller plus avant, d’autant plus que je fus quelquefois partie prenante de cette aventure, avec Digraphe par exemple. Je me retrouve, à mon tour, lisant et relisant au bord des larmes cette vie, comme un fantôme parmi d’autres fantômes. Je ne peux en parler qu’à l’oblique. Au bout du compte, seuls le poème ou la fiction me permettront de dire, de ne pas taire, ce dont je ne peux pas parler. Benoît Peeters s’est demandé quel fut pour lui l’enjeu de cette biographie. Donner à voir, à comprendre ou à aimer Derrida ? Il est certain, à mes yeux, qu’il l’a donné à aimer.

Jean Ristat

Derrida, de Benoît Peeters, éditions Flammarion, 740 pages, 27 euros
Trois ans avec Derrida, Benoît Peeters, éditions Flammarion, 248 pages, 18 euros

Novembre 2010 – N°76


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Un bel Octobre pour Elsa Triolet et Aragon


Un bel Octobre pour Elsa Triolet et Aragon

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Hier, le ministre de la Culture, Frédéric Mitterrand, et moi-même avons dévoilé une plaque commémorative au 56, rue de Varenne, à Paris. Elsa Triolet et Louis Aragon, en effet, ont vécu et écrit au dernier étage de l’hôtel Gouffier de Thoix, dès le mois de mars 1960. Aragon y ferma les yeux le 24 décembre 1982. Jusqu’en 1984, j’ai espéré que le gouvernement de la République en ferait un musée. Pour des raisons diverses et pas toujours avouées, le président François Mitterrand fit la sourde oreille et renvoya la responsabilité
du refus de l’État au premier ministre de l’époque, Laurent Fabius. C’est du moins ce qu’il me confia alors que je lui exprimais, quelques années plus tard, mes regrets. L’hôtel avait été acheté en 1975 par Matignon, et l’urgence d’y installer certains services du premier ministre l’emporta sur la nécessité d’inscrire dans le patrimoine de la nation l’appartement de l’un des plus grands écrivains français. Il faut savoir que, dans les dernières années de sa vie, le poète l’avait transformé en un collage extraordinaire, en faisant à lui seul une véritable œuvre d’art. Bref, je ne relancerai pas la polémique. Le lecteur me pardonnera, mais cette affaire, comme celle du refus d’obsèques nationales pour Aragon, reste pour moi depuis lors un sujet de colère. Ah !, si Aragon n’avait pas été communiste ! Le président Pompidou ne lui avait pourtant pas demandé de rendre sa carte du PCF en l’assurant, après l’achat de l’immeuble, qu’il y vivrait jusqu’à la fin de ses jours. Il accéda aussi au souhait du poète de voir les autres locataires bénéficier de la même faveur que celle dont il faisait l’objet.
La pose d’une plaque console un peu. Et il me revient à la mémoire une manifestation que j’avais organisée avec les amis de la revue Digraphe et la Société des amis de Louis Aragon et Elsa Triolet, rue de Varenne, précisément, au 56. Nous voulions débaptiser la rue et lui donner le nom d’Aragon. Nous demandons que le poète de Paris – vous savez celui qui écrivit : « Arrachez-moi le coeur, vous y verrez Paris » – possède enfin sa rue dans la capitale et, en attendant, à tout le moins, sa place ou son square.
Aujourd’hui, samedi, une autre plaque sera dévoilée par le maire du 1er arrondissement, à 17 h 30. Elsa et Louis, de 1935 à 1960, ont habité dans un petit immeuble situé rue de la Sourdière, « un petit deux pièces et demie », pour reprendre l’expression de Jean Cocteau qui leur rend visite en 1956, et ne s’explique pas « comment Louis et Elsa n’y disparaissent pas sous les livres ».

Jean Ristat

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