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Férocement dignes

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De vrais combattants

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Abel Ferrara : « Le public sait qu’il s’agit d’un documentaire »


« Le public sait qu’il s’agit d’un documentaire »

Rencontre avec Abel Ferrara, qui était au Festival du film de La Roche-sur-Yon pour présenter ses derniers longs métrages, toujours inédits en salles : Go Go Tales (2007), Chelsea on the Rocks (2008), Napoli Napoli Napoli (2009) et Mulberry Street (2009).

***

Chelsea on the Rocks et Napoli Napoli Napoli sont deux do­cumentaires où se mêlent des séquences de fiction. Faites-vous une différence entre ces deux pôles ?

Abel-Ferrara

Abel Ferrara. Il y a beaucoup de fiction dans les faits… Dès que vous posez une caméra, vous créez déjà un monde de fiction. Aujourd’hui, à la télévision, il y a ce nouveau phénomène qui s’appelle la fictionalisation des faits réels. Lorsque j’ai commencé la réalisation de Napoli Napoli Napoli, il n’y a pas eu de fictionalisation avec les femmes en prison. On a filmé leur discours comme un pur documentaire : je leur posais des questions et elles répondaient. J’aurais pu couper mes ques­tions au montage et garder uniquement leur parole ; mais à certains moments, on voit l’équipe tourner la scène. Ça ne me pose pas de problème d’être dans le champ de la caméra : le public sait qu’il s’agit d’un documentaire, nous savons qu’elles sont en train de parler. Après cela, des écrivains originaires de Naples (Pepe Lanzeta, Maurizio Braucci et Gaetona Di Vaio) ont écrit chacun une histoire à partir de ces témoignages. Pour Napoli, nous n’avions pas d’argent et les producteurs ne comprenaient pas ce que je faisais. Ce film et Chelsea on the Rocks ont été réalisés coup sur coup, de la même manière. Ces deux tournages ont été intenses, c’est un style que je vais définitivement poursuivre.

D’ailleurs, dans Mulberry Street, vous faites allusion au tournage napolitain. Il y a une interaction entre les deux films.

Abel Ferrara. Mulberry est un film qui vient de mon cœur. Malheureusement, mon oncle, Frankie Cee, est décédé il y a trois semaines. Il joue l’homme aux cheveux blancs dans Go Go Tales. Nous étions très proches. Et je savais que la plupart des gens qui allaient figurer dans mon film n’en avaient plus pour très longtemps. Lorsque je suis arrivé à New York, j’ai élu territoire dans ce quartier. J’ai tourné plusieurs films là-bas, China Girl, Nine Lives of a Wet Pussy, et je vis ici à présent. En gros, Little Italy est un rassemblement de restaurants italiens sur deux ou trois pâtés de maisons, pas plus. Tout autour, il y a Chinatown.

C’est aussi un film sur un endroit et une population qui tendent à disparaître. C’est une comédie triste.

Abel Ferrara. Trois personnes qui m’étaient proches sont mortes après le tournage, ce qui rend le film encore plus triste. Elles sont mortes en riant. Mais nous allons tous mourir un jour ou l’autre, n’est-ce pas ?

Dans Mulberry Street, vous avez intégré des extraits de vos précédents films, comme Nine Lives of a Wet Pussy ou China Girl. On part d’un documentaire sur un quartier précis et on aboutit à un film sur votre cinéma.

Abel Ferrara. C’est un film sur ma vie, sur une époque où je tournais mes films dans ce quartier. Je voulais faire ce film depuis trente ans. Je me suis dit : si je ne le fais pas maintenant, je ne le ferai jamais.

Vous évoquez aussi des réalisateurs comme Coppola et Scor­sese qui ont filmé ce quartier, dans le Parrain 2, Mean Streets et les Affranchis. Eux se sont quelque peu éloignés de ce quartier, contrairement à vous.

Abel Ferrara. Je n’ai pas grandi dans le quartier, contrai­rement à Scorsese. C’était très différent à l’époque, il y avait de véritables gangsters. Scorsese a parfaitement capté cette atmosphère dans Mean Streets, film tourné en 1973. Mais vous saviez qu’il avait tourné la plupart des scènes à Los Angeles ?

Non.

Abel Ferrara. Marty est extraordinaire avec les gens, mais il ne fait pas l’effort d’aller vers eux. Je ne l’ai jamais vu marcher une seule fois dans la rue. Il passe du plateau de tournage à la salle de montage, puis il regarde des films chez lui ou tente de conserver les négatifs. Sa vie est très différente de la mienne, elle est consacrée à 100 % au cinéma.

Avez-vous vu Bad Lieutenant, Escale à La Nouvelle-Orléans (2010) de Werner Herzog ? Dans ce film, Nicolas Cage ressemble moins à Keitel dans Bad Lieutenant qu’à Christopher Walken dans New Rose Hotel, avec son costume blanc cassé, son mal de dos et son rire sardonique.

Abel Ferrara. Herzog ne connaît pas mon travail. Je suis sûr qu’il n’a vu ni Bad Lieutenant ni New Rose Hotel, ça ne l’intéresse pas. Cage, lui, a peut-être vu New Rose Hotel. En tout cas, je sais qu’il a vu Bad Lieutenant. Il devait jouer dans Nos funérailles le rôle tenu par Chris Walken, puis il a abandonné une semaine avant le début du tournage. Je vais vous expliquer la différence entre Walken et De Niro… Vous avez vu Cape Fear (les Nerfs à vif, de Martin Scorsese, 1993 – NDLR) ?

Oui.

Abel Ferrara. Vous vous souvenez de la scène où De Niro se cache sous une voiture qui roule à plus de 150 km/h ? Lorsqu’il se relève, son attitude à l’écran est celle qu’aurait n’importe quelle personne dans sa situation. Son jeu est parfait. Walken, lui, m’a dit un jour : « Si j’avais à jouer cette scène, je ne l’aurais pas fait comme ça, car je saurais que je ne suis pas sous cette voiture, tout comme le public. » Schnabel, le type qui a réalisé le film sur Basquiat, voulait Walken dans le rôle d’Andy Warhol. Avec sa maquilleuse, il avait trouvé une perruque identique à la coupe de cheveux de Warhol. Quand Schnabel l’a montré à Walken, Chris lui a répondu : « Qu’est-ce que je vais faire avec ça ? Je ne suis pas Andy Warhol, et tout le monde le sait ! »

Napoli Napoli Napoli est un film politique, presque reven­dicatif. Qu’avez-vous trouvé à Naples que vous ne trouviez pas à New York, lieu de tournage de Go Go Tales, Chelsea on the Rocks et Mulberry Street ?

Abel Ferrara. Bien sûr que Napoli est politique, on a com­mencé à tourner dans une prison ! Quand on a tourné Chelsea on the Rocks, on était au milieu de gens très fortunés. C’est un tout autre environnement lorsqu’on interroge des femmes emprisonnées à Naples. La jeune femme qui a produit Chelsea avait beaucoup d’argent ; celui qui a produit Napoli a passé dix ans de sa vie en prison ; c’est lui qu’on entend poser les questions. Donc, ce sont deux mondes très différents. Il n’y a plus de violence dans le quartier du Chelsea Hotel, Dieu merci ! Par contre, Naples ressemble au New York des années quatre-vingt-dix : une personne se fait tuer chaque jour. C’est effrayant !

Go Go Tales fait évidemment penser à Meurtre d’un bookmaker chinois. Cassavetes est l’un de vos modèles ?

Abel Ferrara. Cassavetes représentait tout ce que nous voulions devenir. Ce n’était pas seulement un mentor, c’était un héros. Un jour, j’ai reçu un scénario devant ma porte, sans nom dessus. J’ai appris plus tard que Cassavetes l’avait écrit et qu’il voulait que j’en fasse un film. Ça a beaucoup compté pour moi. Cassavetes aurait pu jouer le rôle de Ray Ruby (tenu par Willem Dafoe dans Go Go Tales – NDLR), Peter Falk aussi, mais pas Gazzara. Cela dit, Willem Dafoe aurait pu aussi jouer dans Husbands.

C’est un peu paradoxal, mais l’influence de Cassa­vetes sur votre cinéma devient de plus en plus prégnante maintenant que vous réalisez des documentaires.

Abel Ferrara. Cassavetes a inventé le documentaire. Pour moi, les deux grands maîtres sont Rossellini et Cassavetes. Ils ont inventé le cinéma indépendant, le cinéma anti-hollywoodien, appelez-ça comme vous voulez. C’étaient des rebelles avec un coeur. Je les aime, et j’aime aussi Ben (Gazzara – NDLR). J’espère que nous pourrons tourner ensemble un jour. Sinon, vous avez vu ce film français… Tournée ?

Oui, on pense aussi à Cassavetes en le voyant.

Abel Ferrara. Qu’est-ce que vous en avez pensé ?

Oui, pas mal.

Abel Ferrara. Si c’était un film américain, vous auriez adoré. Vous n’aimez pas les films français, n’est-ce pas ?

Si si, ça dépend…

Abel Ferrara. Comment est le dernier Godard (Film socialisme, 2010 – NDLR) ?

Magnifique. Très politique aussi. Vous l’avez vu ?

Abel Ferrara. Pas encore, mais j’irai. Godard est l’un de mes cinéastes préférés.

Et Tournée, ça vous a plu ?

Abel Ferrara. J’ai vu le début, mais je n’y comprenais rien car c’était en français. En tout cas, j’ai aimé le look du film.

Pourriez-vous nous parler de votre projet de film d’après Doctor Jekyll et Mister Hyde ?

Abel Ferrara. Le film n’a encore jamais été fait, bien qu’il y ait eu plusieurs adaptations. On ne peut pas faire un film sur le roman de Stevenson avec un seul acteur dans les deux rôles. C’est une métaphore sur la filiation, sur la relation père-fils. Si vous le faites avec un acteur, vous tombez dans le principe du film de loup-garou. Ce n’est pas l’esprit de Stevenson. Je le ferai avec Forest Whitaker dans le rôle de Jekyll et 50 % dans celui de Hyde.

Entretien réalisé par Arthur Mas et Martial Pisani, La Roche-sur-Yon, 18 octobre 2010

N°76 Novembre 2010


N° 26 – Les Lettres Françaises du 6 mai 2006

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Au sommaire du numéro 26 : Dossier Cinéma documentaire ; le documentaire par les documentaristes, par José Moure ; hommage à Jean Epstein, par Pascale Breton ; Pour une éthique de l’acte cinématographique, par Gaël Pasquier ; la fabrique du documentaire, par Claude Schopp ; l’amour et la mort selon Matzneff, par Franck Delorieux ; Alfred Kubin, par Gérard-Georges Lemaire ; l’Espagne de Louis Parrot, par François Eychart ; les jungles du douanier Rousseau, par Aurélie Serfaty-Bercoff ; un inédit de Lorand Gaspar… Lire la suite