La première biographie de Derrida


La première biographie de Derrida

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Lorsque Benoît Peeters demanda à me rencontrer, je restai quelques semaines avant de lui répondre. Non par indifférence à la personne et à l’œuvre de Derrida, on voudra bien me l’accorder. Mon silence révélait plutôt un embarras : j’étais en proie à des sentiments complexes et sans doute contradictoires. J’éprouvais le désir de donner mon témoignage et en même temps, comme il me semblait ne ressortir qu’au domaine privé, je ne voyais guère l’intérêt – sinon anecdotique – pour le public. Et puis, je ne connaissais pas Benoît Peeters, je me méfiais. N’avais-je pas été ces dernières années trop crédule avec des plumitifs censés s’intéresser à Aragon ou à Elsa Triolet ?

Il y a également les témoins qui, au prétexte du contemporain considérable qu’ils ont fréquenté, se mettent en scène, ne parlent en fait que d’eux-mêmes et s’installent dans le fauteuil confortable du juge et de fait instruisent le procès du défunt. « Les morts sont sans défense », écrivait Elsa Triolet. Et Derrida : « Quand je serai, selon toute apparence, absolument sans défense, désarmé entre leurs mains (…) L’autre, c’est ce qui pourrait toujours, un jour, faire de moi et de mes restes quelque chose, une chose, sa chose, quels que soient le respect ou la pompe (funèbre) avec lesquels il traitera cette chose singulière qu’on appelle mes restes. »

Et puis, pourquoi ne pas l’avouer, évoquer Jacques Derrida dans le souvenir que j’en avais me faisait prendre conscience qu’il me fallait, désormais, le nommer au passé et ravivait le chagrin de sa disparition. J’étais dans la position du nécromant. Et si le fantôme parle, ne suis-je pas le ventriloque ? Le deuil serait-il interminable ?

Les réserves, les inquiétudes ou la mélancolie dont je viens de faire état ne sont pas seulement les miennes. Elles sont partagées, probablement, par une certain nombre de témoins encore vivants que Benoît Peeters a interrogés. Et sans doute par Benoît Peeters lui-même, qui accompagne sa biographie d’un livre, Trois ans avec Derrida, sous-titré « Les carnets d’un biographe ». Je cite l’auteur « dans de minuscules carnets, j’ai consigné les étapes de (ma) recherche : les rendez-vous et les lectures, les découvertes et les fausses pistes, les réflexions et les doutes que faisait naître ce travail ». L’ouvrage n’est pas un journal intime, nous prévient-il, encore que Benoît Peeters s’y montre, avec pudeur certes, un être sensible et, me semble-t-il, profondément honnête. Il a sans doute raison de le présenter comme « la chronique d’une expérience » ou « un immense contrepoint réflexif ». Quoi qu’il en soit sa lecture est passionnante. Il n’est pas habituel qu’un biographe nous ouvre ainsi son atelier et nous présente son cheminement intellectuel avec ses hésitations, ses repentirs : la leçon de Francis Ponge n’a pas été oubliée. J’ai envie de parodier le titre d’un livre du poète publié par Digraphe Comment une figue de paroles et pourquoi en « Comment une biographie de Derrida et pourquoi ». La question du comment occupe la plus grande partie de son carnet de bord et s’organise autour de la rencontre et de l’archive : rendez-vous avec les témoins, consultation des fonds Derrida en France et aux Etats-Unis et des correspondances.

« Les papiers seuls sont trop froids, les rencontres seules sont trop trompeuses ». Il lui faut également lire ou relire les quatre-vingts volumes de l’œuvre de Derrida, « immense, vertigineuse ». Une vie tout entière consacrée à la biographie de Derrida ne serait pas de trop. « Ce n’est pas une pure fiction, écrit-il : certains spécialistes ont fonctionné de cette manière, comme (…) Michel Jarrety pour Paul Valéry. » Et d’ajouter : « Ce livre sera fait de mes ruses autant que de mon savoir. » reste la question du pourquoi : pourquoi une biographie d’un philosophe, et plus précisément une biographie de Derrida ? Benoît Peeters cite un texte de Geoffroy Bennington : « J’imagine qu’on trouvera force anecdotes à raconter (probablement, pour la plupart, des histoires de voitures et de routes) et commentaires à rapporter (probablement au sujet d’autres philosophes). Mais ce type d’écriture, fondé sur la complaisance et la récupération, devra tôt ou tard se confronter au fait que le travail de Derrida en aurait sans doute ébranlé les présupposés. » Autrement dit : une biographie est-elle possible et à quelles conditions ? Bennington ajoute : « Est-il possible de concevoir une biographie multiple, stratifiée, plutôt que hiérarchisée, autrement dit fractale, qui échapperait aux visées totalisantes et téléologiques qui ont toujours commandé au genre ? »

Il n’y a pas à ce jour d’exemple d’un tel travail, observe Peeters. « Je cherche moins, au bout du compte, à proposer une biographie derridienne qu’une biographie de Derrida. » On devine la difficulté de l’entreprise à laquelle il s’est attaché. Il n’écrit pas un essai sur la philosophie de Derrida mais il veut « restituer un mouvement et les circonstances qui lui ont permis de s’élaborer ». Projet ambitieux, lui aussi, mais qui reste au bord de l’œuvre. Comment pourrait-il en être autrement ? On trouvera déjà dans Otobiographies, conférence prononcée par Derrida à l’université de Virginie en 1976, entre autres, une réflexion sur la nécessité « d’une nouvelle problématique du biographique en général, de la biographie des philosophes en particulier ». Il y montre qu’elle doit mobiliser d’autres ressources, « (autres qu des processus du type psychologiste, voire psychanalytique, historiciste ou sociologiste), et au moins une nouvelle analyse du nom propre et de la signature ». Il faut également considérer la part de plus en plus importante, dès 1991, dans l’œuvre de Derrida de la confession, de l’autobiographie. Je veux simplement donner un aperçu des problèmes de toute nature auxquels Benoît Peeters s’est confronté avec lucidité et intelligence.

Voici donc la première biographie de Derrida. Je l’ai lue avec émotion, j’y ai beaucoup appris. Elle m’a incité à relire l’œuvre, à revenir sur certains textes avec un regard nouveau. Il me semble qu’un lecteur intimidé par la réputation du « philosophe de la déconstruction » a tout intérêt à se lancer dans le Derrida de Benoît Peeters. Ne serait-ce que pour prendre la mesure des débats philosophiques et politiques du XXe siècle. (Peeters a raison : Derrida est « un grand penseur politique »). Il y découvrira l’essentiel des archives « personnelles » de Derrida (travaux scolaires, carnets, manuscrits, etc.) et la correspondance inédite. Benoît Peeters est le premier à avoir ainsi pu consulter tous ces documents. Comme Derrida ne faisait pratiquement pas de doubles de ses propres lettres, on imagine l’ampleur et la difficulté de ses recherches. (Citons parmi tant d’autres, els noms de ceux avec qui il échangea une correspondance : Althusser, Ricoeur, Blanchot, Foucault, Lévinas, Gabriel Bounoure, Paul de Man, Philippe Lacoue-Labarthe.) Il a eu accès également aux précieux courriers envoyés à des amis de jeunesse, Lucien Bianco et Michel Monory.

Les livres est divisé en trois parties : « Jackie (1930-1962) », « Derrida (1963-1983) », « Jacques Derrida (1984-2004) ». On peut – peut-être certains ne manqueront-ils pas de le faire – mettre en question la pertinence de cette division en périodes ou « tournants » de l’œuvre et de la vie. Remarquons simplement que Benoît Peeters se réfère ici à une problématique derridienne, celle de la signature et du nom propre : « Etre mort, écrivait Derrida dans Otobiographies, signifie au moins ceci qu’aucun maléfice ou bénéfice, calculé ou non, ne revient plus au porteur de nom mais seulement au nom, en quoi le nom qui n’est pas le porteur est toujours a priori un nom de mort ».

Je ne peux évidemment que donner quelques repères dans le cadre d’un article et inviter mon lecteur, encore une fois, à découvrir par lui-même ce Derrida. Il m’est difficile d’aller plus avant, d’autant plus que je fus quelquefois partie prenante de cette aventure, avec Digraphe par exemple. Je me retrouve, à mon tour, lisant et relisant au bord des larmes cette vie, comme un fantôme parmi d’autres fantômes. Je ne peux en parler qu’à l’oblique. Au bout du compte, seuls le poème ou la fiction me permettront de dire, de ne pas taire, ce dont je ne peux pas parler. Benoît Peeters s’est demandé quel fut pour lui l’enjeu de cette biographie. Donner à voir, à comprendre ou à aimer Derrida ? Il est certain, à mes yeux, qu’il l’a donné à aimer.

Jean Ristat

Derrida, de Benoît Peeters, éditions Flammarion, 740 pages, 27 euros
Trois ans avec Derrida, Benoît Peeters, éditions Flammarion, 248 pages, 18 euros

Novembre 2010 – N°76


Mon ami, Pierre Bourgeade


Mon ami, Pierre Bourgeade

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Me voici confronté, une fois de plus, à cette « terrifiante lumière glacée » de la mort. La mort d’un ami. Pierre Bourgeade n’est plus.

Nous fumes quelques-uns à l’avoir accompagné jusqu’au cimetière du Montparnasse où la terre, désormais, recouvre son corps à jamais. Et, depuis lors, je diffère sans cesse le moment d’écrire les mots Pierre Bourgeade et mort comme si ne pas les inscrire sur la feuille de papier pouvait me donner l’illusion qu’il est encore en vie, que j’ai fait un mauvais rêve. Un écrivain ne devrait-il pas savoir, en regardant la couverture d’un de ses livres, que son nom y figure déjà comme sur une pierre tombale ? « Le nom court à la mort plus vite que nous. Nous qui croyons naïvement le porter il est d’avance le nom d’un mort. » (1).

Pierre Bourgeade est mort. Il nous avait envoyé à Franck Delorieux et à moi, il y a quelques mois, peu de temps après avoir appris qu’il était habité d’un mal qu’il ne nommait pas mais dont le nom terrible s’entendait comme un glas, une lettre que je m’obstine à ne pas retrouver. Lettre tendre et sereine qui parlait de projets, d’avenir donc, et qui pourtant sonnait comme un adieu. Voici le temps de se souvenir.

Nous nous retrouvions régulièrement, en fin de matinée, dans un bar, Le Ronsard, place Maubert. Il venait quelques fois nous rendre visite dans l’île Saint-Louis. Il nous apportait son dernier livre ou une plaquette à ne pas mettre entre toutes les mains, éditée à un petit nombre d’exemplaires. J’entends encore son rire clair et malicieux comme celui d’un enfant. Il avait une telle énergie, un enthousiasme si contagieux  que nous nous demandions souvent : mais quel âge a-t-il ? Est-ce possible ? tant il paraissait plein d’allant, de vivacité et de gaieté. Et puis, il nous quittait, subitement, appelé soudain à quelque tâche urgente et mystérieuse. L’ami n’est-il pas « à jamais inconnu et infiniment secret » (1) ?

Quand nous sommes-nous rencontrés pour la première fois ? Je cherche en vain dans ma mémoire : il me semble l’avoir toujours connu. Était-ce chez Georges Lambrichs, le directeur de la fameuse collection, chez Gallimard, « le Chemin » ? Probablement. Il y publia les Immortelles, la Rose rose et New York Party. Mais je le revois, à nos côtés, je veux parler des Vigilants de Saint-Just, place de la Concorde, chaque 21 janvier, pour célébrer les régicides. Il était présent lorsque nous avons débaptisé la rue de Varenne pour lui donner le nom d’Aragon. Et, sans doute, en consultant la collection de la revue Digraphe, verra-t-on sa signature, année après année. Voilà que je parle de nous, alors qu’il ne faudrait parler que de lui. Mais, comment parler de lui sans dire nous ? Maintenant, il vit en nous. Et le dialogue que nous avons avec lui, il ne l’entend pas.

J’ai repris quelques-uns de ses livres dans ma bibliothèque. Je vais les relire, et sans doute, plus justement, les lire différemment. Il savait, comme Aragon, que « l’art a de tout temps été une grande bataille pour la liberté ». Il l’a menée, toute sa vie, avec courage et sans jamais faillir ou composer avec l’ordre. Il n’était pas de ces écrivains qui regardent les révolutions depuis leurs fenêtres.

Ce numéro des Lettres françaises est un témoignage d’amitié et d’admiration. Il ne prétend pas faire le point sur une vie et une oeuvre, en peser le bien et le mal, le pour et le contre, comme l’indécente et vulgaire habitude de la presse contemporaine nous en donne régulièrement l’exemple à la mort d’un écrivain ou d’un artiste renommé. Le nom de Pierre Bourgeade lui survit déjà.

Le voici, comme l’écrivait Mallarmé, dans « l’avare silence et la massive nuit ». J’ouvre l’un de ses ouvrages consacrés à Man Ray, La photographie est l’art, qu’il nous avait envoyé, en 2006, Man Ray dont il fut l’ami et le compagnon de route. Une lettre de Pierre a été glissée entre les pages. Je lis : « Mon silence n’a que les apparences du silence, ça ressemble au silence, ça a la couleur du silence, mais ce n’est pas du silence ! »

Merci Pierre.

Jean Ristat

(1) A chaque fois unique, la fin du monde, Jacques Derrida, éditions Galilée

Avril 2009 – N° 58


Un bel Octobre pour Elsa Triolet et Aragon


Un bel Octobre pour Elsa Triolet et Aragon

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Hier, le ministre de la Culture, Frédéric Mitterrand, et moi-même avons dévoilé une plaque commémorative au 56, rue de Varenne, à Paris. Elsa Triolet et Louis Aragon, en effet, ont vécu et écrit au dernier étage de l’hôtel Gouffier de Thoix, dès le mois de mars 1960. Aragon y ferma les yeux le 24 décembre 1982. Jusqu’en 1984, j’ai espéré que le gouvernement de la République en ferait un musée. Pour des raisons diverses et pas toujours avouées, le président François Mitterrand fit la sourde oreille et renvoya la responsabilité
du refus de l’État au premier ministre de l’époque, Laurent Fabius. C’est du moins ce qu’il me confia alors que je lui exprimais, quelques années plus tard, mes regrets. L’hôtel avait été acheté en 1975 par Matignon, et l’urgence d’y installer certains services du premier ministre l’emporta sur la nécessité d’inscrire dans le patrimoine de la nation l’appartement de l’un des plus grands écrivains français. Il faut savoir que, dans les dernières années de sa vie, le poète l’avait transformé en un collage extraordinaire, en faisant à lui seul une véritable œuvre d’art. Bref, je ne relancerai pas la polémique. Le lecteur me pardonnera, mais cette affaire, comme celle du refus d’obsèques nationales pour Aragon, reste pour moi depuis lors un sujet de colère. Ah !, si Aragon n’avait pas été communiste ! Le président Pompidou ne lui avait pourtant pas demandé de rendre sa carte du PCF en l’assurant, après l’achat de l’immeuble, qu’il y vivrait jusqu’à la fin de ses jours. Il accéda aussi au souhait du poète de voir les autres locataires bénéficier de la même faveur que celle dont il faisait l’objet.
La pose d’une plaque console un peu. Et il me revient à la mémoire une manifestation que j’avais organisée avec les amis de la revue Digraphe et la Société des amis de Louis Aragon et Elsa Triolet, rue de Varenne, précisément, au 56. Nous voulions débaptiser la rue et lui donner le nom d’Aragon. Nous demandons que le poète de Paris – vous savez celui qui écrivit : « Arrachez-moi le coeur, vous y verrez Paris » – possède enfin sa rue dans la capitale et, en attendant, à tout le moins, sa place ou son square.
Aujourd’hui, samedi, une autre plaque sera dévoilée par le maire du 1er arrondissement, à 17 h 30. Elsa et Louis, de 1935 à 1960, ont habité dans un petit immeuble situé rue de la Sourdière, « un petit deux pièces et demie », pour reprendre l’expression de Jean Cocteau qui leur rend visite en 1956, et ne s’explique pas « comment Louis et Elsa n’y disparaissent pas sous les livres ».

Jean Ristat