N° 94 – Les Lettres Françaises du 7 Juin 2012

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Au sommaire du numéro 94: Charles Dickens, par Christophe Mercier ; Virginia Woolf par Vanessa Bell, David Garnett et Gérard Georges Lemaire ; Eric Vuillard par Jean Ristat ; Victoria Ocampo, par Marc Sagaert ; Serge Valletti, par Jean-Pierre Han ; Jean-Loup Trassard, par Christophe Mercier ; Sade, par Philippe Lekeuche ; l’homme selon Marx, par Yvon Quiniou et Baptiste Eychart ; le « jardin caché » de Gianni Burattoni, par Franck Delorieux et Gérard-Georges Lemaire ; Cécilia Amado, par Luc Chatel… Continuer la lecture

Sortie du N°94 des Lettres Françaises daté du 7 juin 2012

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Retrouvez ce mois-ci dans Les Lettres Françaises un article de Christophe Mercier sur Dickens, ainsi qu’un dossier sur Virginia Woolf par Vanessa Bell, David Garnett et Gérard Georges Lemaire. Continuer la lecture

Les ambiguïtés de Kathy Acker

Les ambiguïtés de Kathy Acker

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Je revois encore la nécrologie parue avec retard (et avec plusieurs erreurs) dans « le Carnet » du Monde. J’y avais appris que Kathy Acker avait succombé à un cancer le 29 novembre 1997. Cela faisait longtemps que je n’avais plus communiqué avec elle : j’étais parti vivre en Italie et elle, elle avait connu une grande notoriété dans le Royaume-Uni. Nous nous sommes connus à New York en 1980. à cette époque, je cherchais des auteurs en vue de la collection que Christian Bourgois m’avait chargé de créer chez lui et que j’avais baptisé « Les Derniers Mots » en hommage à William S. Burroughs. Mes différents voyages aux États-Unis m’ont permis de connaître Anne Waldman, John Giorno, Ted Berrigan, Terrence Sellers, Kenneth Gangemi, une quantité infinie de poètes liés au St. Mark’s Church Project. Et bien sûr Kathy Acker. Un beau jour, cette dernière est venue à Paris et a habité quelques jours dans mon appartement de la rue Paul-Fort. Il y avait quelque chose de très inquiet en elle. Elle avait toujours les nerfs à fleur de peau. Et, plus que tout, une grande réserve, comme si elle était toujours sur la défensive. Les relations avec elle étaient toujours difficiles, sans la moindre raison. Elle tenait à marquer ses distances : je n’ai pas été capable de me rapprocher d’elle – ou je n’en ait pas éprouvé le besoin (ou le désir, qui sait ?). Quoi qu’il en soit, une sorte d’amitié mal fagotée s’était nouée au fil du temps. À condition de ne pas chercher qui se trouvait derrière son masque de jeune punk sauvage et vénéneuse (il n’était d’ailleurs pas sorcier de très vite percer à jour une femme fragile et toujours sur le fil du rasoir). Et, plus que tout, elle entretenait une contradiction troublante entre les apparences qu’elle s’était choisies et l’écrivain qu’elle désirait incarner. Ces deux images ne collaient pas ensemble. Et sa littérature souffrait (à dessein) de cette même tension.

Une écriture violente, des sujets scabreux, un érotisme à fleur de peau et qui frôle la pornographie : on a là tous les ingrédients d’une littérature iconoclaste et scandaleuse. Mais une fois de plus, il ne faut pas se fier à la surface des choses. Kathy Acker était un écrivain qui recherchait les limites ultimes de l’art de la fiction et n’hésitait pas à les transgresser. Plus ses écrits mettaient à nu les rapports familiaux, amoureux, sentimentaux dans le sens le plus large du terme, plus elle a voulu ancrer sa démarche dans l’histoire des Belles Lettres et parfois de l’art. Ses personnages portent souvent des noms illustres : Rimbaud, Laure, Don Quichotte, Toulouse-Lautrec, Pasolini – en dresser la liste serait long et fastidieux. Et elle parodie et plagie des auteurs comme Gertrude Stein et Faulkner, Bataille et Dickens, William S. Burroughs, Jean Genet et Gustave Flaubert. Comme tout semble se dérouler dans un monde en ruines, un peu comme dans Film de Samuel Beckett qu’interprète Buster Keaton très âgé – quand je l’avais interrogée à ce sujet, elle avait répondu : « La culture prend de plus en plus l’aspect d’un sac de haillons » – et elle ne croyait pas que c’était nécessairement un point négatif. Au contraire, peut-être. Mais ses fictions se devaient d’être fidèles à cette réalité qui se présentait à elle, où tout semblait devoir s’effilocher et se réduire en poudre. Il y a une forte connotation nihiliste dans sa quête. Et, en même temps, la volonté de trouver de nouveaux moteurs romanesques et de nouvelles manière de représenter l’univers en allant bien au-delà du monologue intérieur de Joyce, de la rupture de la logique narrative de Burroughs et du discours psychanalytique qui a proliféré depuis Freud. Le monde des humeurs et le monde des idées se confondent chez elle, dans un effondrement dramatique de la pensée occidentale. Et rien ne pourra y remédier. Sauf peut-être l’acceptation de l’inacceptable, de toutes ces ambiguïtés et de tous ces conflits insolubles. Souvent dans ses livres, comme c’est d’ailleurs le cas dans Sang et Stupre au lycée, on a l’impression que la narratrice (ici Janey) est une jeune fille en proie à un mal-être existentiel presque absolu. En réalité, c’est une multitude de voix qui parlent et Janey n’est qu’une incarnation parmi d’autres, non un sujet. Car le sujet du livre est insaisissable, singulier et pluriel à la fois, et la narratrice ne fait qu’emprunter des rôles pour les besoins du petit théâtre des enfers modernes qui est si cher à Kathy Acker. Avec elle la littérature se change en fantasmagories impures – un éternel et malheureux retour sur elle-même dans le sang et les viscères.

Gérard-Georges Lemaire

Février 2005

Cette magnifique intolérance au succès

Cette magnifique intolérance au succès

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« Que serions-nous donc sans le secours de ce qui n’existe pas ? », se demande Paul Valéry. C’est à cette interrogation que Paul Collins tente de répondre, sans doute sans le savoir, à travers son ouvrage La Folie de Banvard. C’est en tous cas à cette délicate réflexion qu’il nous convie en dressant le portrait de treize figures de l’Histoire, remarquables pour avoir persévéré dans l’erreur, tenté l’impossible, démontré l’indémontrable, et finalement dédié leur vie à l’échec. John Banvard, Ephraim Bull, François Sudre, George Psalmanazar, John Cleves Symmes, René Blondlot, Pleasonton… Qui se souvient aujourd’hui de ces noms qui n’ont pas changé le monde ? La réponse est dans la question, bien entendu. Mais à tort, et Paul Collins vient fort à propos réparer cette incurie. Pour s’en convaincre, il suffit de se pencher sur quelques-uns des cas d’école qu’il nous livre ici. Tout d’abord, John Banvard, le « peintre vivant le plus célèbre de son époque », « et peut-être le premier artiste millionnaire de l’histoire. Reconnu par le grand nombre, et par des contemporains comme Dickens, Longfellow ou la Reine Victoria »… Rien que cela ! Passons à François Sudre et son « Solrésol », l’une des premières langues destinées aux aveugles et aux sourds-muets, d’abord révérée en son temps puis tombée dans l’oubli, sauf pour quelques illuminés de nos contemporains en quête de frissons intellectuels. Et John Cleves Symmes, ce doux dingue qui s’est obstiné sa vie durant à monter une expédition vers les entrées arctiques et antarctiques à la seule fin de démontrer que la Terre était creuse, et qu’un monde fantastique dormait dans ses entrailles apocryphes. Résultat ? Il inspira, incidemment et bien malgré lui, Edgar Poe et Jules Verne !

Alors, malchanceux ? Fous ? Rêveurs ? Poètes ? Ou visionnaires ? A bien y regarder, l’échec n’est peut-être pas là où l’on croit. Songeons une seconde que si Einstein s’était adonné à une autre activité que la physique, il aurait tout de même changé le monde, certes, mais pour le meilleur et non le pire. Et que serions-nous si Samuel Colt s’était davantage occupé de son potager plutôt que d’inventer le premier revolver en 1835 ? Avec cette devise maison de surcroît, « Dieu a fait des hommes grands et d’autres petits je les ai rendus égaux. » Voilà qui donnerait presque envie de croire Dieu… Non décidément, la conduite d’échec n’a rien d’une pathologie, au contraire de ce que la pression sociale tente de nous inculquer. Les héros magnifiques de l’Histoire sont à compter dans les rangs de ces hommes dont la grande ambition aura été d’aller au bout de leurs convictions, sans jamais plier ni se soumettre aux nauséeuses lois de la Vox populi, dont le porte-étendard n’est jamais que la réussite à tout prix. Réussite, ô réussite, que ne commettrais-je en ton nom… La Folie de Banvard nous révèle qu’il n’est de succès que dans la réalisation de l’acte, à tout le moins. Et que les vainqueurs aux dents blanches sont finalement gonflés d’ennui.

Paul Collins, par la poésie de son récit, œuvre à bien plus que l’exhumation de ses marginaux favoris. Il nous transmet sa fièvre, sa jubilation à romancer des vies qui n’avait besoin que du rappel du souvenir, car c’est bien de romans en soi qu’il s’agit pour chacun des treize portraits brossés par Collins. Vies brisées mais entières, déçues mais regorgeant d’espoir à chaque minute, raillées trop vite mais honorées par le temps, disparues mais pas oubliées. Il nous faut seulement regretter que ces héros symboliques n’aient pas eu l’ego suffisant pour se raconter eux-mêmes – selon le mot d’Uwe Johnson, « un écrivain est quelqu’un dont la vie est un symbole ». Mais, tout le monde n’est pas écrivain.

Matthieu Lévy-Hardy

La Folie de Banvard, de Paul Collins, traduit de l’américain par Lionel Leforestier

Le Promeneur, 344 pages, 28,50 €