Bernard Moninot : les métamorphoses partielles de l’univers

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Bernard Moninot voit et ne voit pas, tout comme ce qu’il peint nous présente ce qui est vu et n’est pas vu : il est évident qu’il maîtrise son instrument et qu’il n’est pas emporté par les flots comme une brindille ! Mais il n’ignore pas que l’art est une logique qui dépasse celui qui le pratique…Par Gérard-Georges Lemaire Continuer la lecture

Degas en mouvement

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A défaut d’une véritable rétrospective qu’il mériterait amplement à l’occasion du centenaire de sa mort, le musée d’Orsay rend hommage à Edgar Degas (1834-1917) avec une exposition dont le fil conducteur est l’ouvrage relativement méconnu de Paul Valéry, « Degas, Danse, Dessin »… Par Itzhak Goldberg Continuer la lecture

Rencontre avec Colette Raynaud


Rencontre avec Colette Raynaud

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Colette Raynaud n’est pas une photographe : elle s’en défend et ajoute que la photographie ne l’intéresse pas, qu’elle en est très éloignée. Colette Raynaud est une artiste qui a pratiqué le dessin, la sculpture et qui utilise aujourd’hui, pour des raisons de circonstance, la chambre noire. Ces deux phrases d’introduction suffiront peut-être à faire deviner que l’on ne doit pas s’attendre à cet exercice de reproduction documentaire du réel à quoi l’on cantonne souvent, trop souvent, la photographie et qui la rend souvent, trop souvent, sans valeur esthétique. Des photographies en couleurs de New York par Brassaï, récemment retrouvées, ont provoqué beaucoup de bruit alors qu’il ne s’agissait que de banales photos de vacances, toutes plus plates les unes que les autres, des photos comme celles qui s’entassent par millions dans les boîtes à chaussures de tout un chacun. Mais la signature… Si j’évoque ces clichés dont je ne vois absolument pas ce qui permet de les qualifier d’œuvres d’art, c’est pour rappeler que chaque photographie – contrairement à une peinture ou une sculpture – se doit de prouver en elle- même, intrinsèquement, qu’elle est une œuvre d’art. Les photographies de Colette Raynaud le crient.

Sculpture, dessin ou photographie, quelle que soit la technique, Colette Raynaud dévoile un univers qui lui est propre, où le réel est inventé, où le végétal, l’animal et la chimère se fondent, où la métamorphose se déroule sous nos yeux, constamment, tant ce qui est vu n’est jamais ce qui est représenté. « Je suis une idée et je la développe comme je peux. Le médium n’est pas prioritaire. » Cependant, les diverses techniques utilisées se répondent. « Tout est assez proche. En sculpture, je suis partie du moulage avec un positif et un négatif. Quand je faisais du dessin, je recouvrais entièrement la feuille, de grand format, avec diverses couleurs puis j’incisais le papier avec des pointes sèches comme pour une gravure et enfin je retirais entièrement les couleurs à l’aide d’une pierre ponce qui donnait un effet brillant évoquant la fresque. En photographie, toutes les images sont en négatif, puisque je n’utilise pas d’appareil photographique. Tous les travaux que j’ai faits jusqu’ici sont des projections directes sur une surface sensible, en l’occurrence du papier. »

Sur les feuilles, on voit, en noir et blanc, des jeux d’ombres et de lumières qui dessinent des formes. On peut jouer – « serioludere », disaient les humanistes, jouer sérieusement – à identifier ces formes. Un réaliste verra des lichens. Un rêveur sera sûr d’avoir décelé un cerf avec ses bois. Tel autre se demandera dans quel coin du globe habite ce monstre effrayant. Tel autre se dira qu’il est bon que les insectes n’aient pas cette taille. Tel autre décèlera cet animal fantastique qui existe, à n’en pas douter, dans les méandres du cerveau. Colette Raynaud dit simplement qu’elle crée un univers fantastique, chimérique. « Ce qui m’intéresse, c’est la fiction, mon musée imaginaire. Je joue d’une valeur ajoutée du réel. » Quand on lui parle de réel, elle affirme ne pas s’en préoccuper, si bien que ces œuvres peuvent apparaître comme les traces tangibles de l’inconscient, le dévoilement patient, ordonné, serein d’un monde fantasmatique que seul le travail artistique, esthétique permet de donner à voir. « Mon réel, c’est un monde imaginaire que je bâtis, que je crée et dans lequel chacun peut voir ce qu’il veut. Ce qui m’intéresse, c’est la fiction. »

Quel est l’objet de cette fiction ? Quels éléments palpables sont utilisés pour créer cet univers singulier ? Colette Raynaud utilise des fragments de plantes, mousses, lichens, graines, feuilles, fleurs… Elle se passionne pour le monde végétal. « Si je n’avais pas été attirée par l’art, j’aurais pu être fleuriste ou horticultrice. » Mais il ne s’agit pas d’établir un lien avec la nature et encore moins de défendre une idée de la nature. « J’aime la nature, mais ce n’est pas mon problème. Je suis tout aussi heureuse devant un pot de fleurs que dans un bois. J’aime aussi la nature urbaine, le brin d’herbe poussé sur le trottoir ou le géranium d’un balcon. » Pour notre artiste-fleuriste, le monde végétal fournit une matière première idéale. « Je garde le souvenir de mes années de sculpture aux Beaux-Arts. Le végétal est un matériel en volume facile à transformer. On peut le modifier comme on veut. On peut le tordre, le couper, le sécher ou l’humidifier à nouveau. On peut lui faire prendre toutes les formes désirées. » La préparation du morceau de lichen, par exemple, qui sera posé sur la surface sensible est déjà une petite création artistique. Avant de s’enfermer dans la chambre noire, Colette Raynaud se fait peintre. « N’ayant pas de négatif, je ne peux pas jouer sur les valeurs. Je suis obligée de tricher. Avec un pinceau 00 et de la gouache, je peins en blanc les parties que je veux toutes noires. J’obtiens des nuances de gris avec du rouge ou du vert. J’affine les détails, notamment avec les nervures. »

Bien sûr, il ne suffit pas d’ouvrir les portes de l’imaginaire ou de jouer de prouesses de ciselure pour que les œuvres soient dignes d’intérêt. Chaque image frappe par sa force esthétique, par la maîtrise parfaite du cadrage, des jeux d’ombres et de lumière, par la richesse d’un univers unique. Que ce soient les photographies plus anciennes avec un fond noir qui donne une vertigineuse profondeur, ou celles exposées récemment à la galerie Satellite, dont le fond est un jeu avec le motif qui va jusqu’à la réalisation de papier peint, le travail de Colette Raynaud se révèle d’une grande cohérence. Comme dans la musique sérielle, de petites variations relancent le mouvement, créent une belle harmonie.

Franck Delorieux


Degas est aussi un sculpteur


Degas est aussi un sculpteur

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Degas - Danseuse-de-14-ans

Au premier abord, on s’étonne. La Pis­cine de Roubaix – ce magnifique espace muséal dans le style Art déco des années trente et qui mérite à lui seul la visite pour sa collection de peintures, sculptures, céramiques et tissus – expose les sculptures d’Edgar Degas. De fait, tout le monde connaît les toiles et les pastels de cet artiste. Rattaché aux impressionnistes, avec lesquels il a souvent exposé, l’artiste ne partage pas leur trait le plus commun ; aux effets de lumières en plein air il préfère le mouvement sous ses différentes formes. Qu’il s’agisse de chevaux galopants, de danseuses s’exerçant à la barre ou de femmes captées dans leur intimité, c’est toujours le corps, animal ou humain, qui reste sa principale préoccupation.

Ainsi, c’est naturellement que Degas est attiré par ce corps-à-corps entre l’artiste et la matière qu’est la sculpture. Plus encore que dans la pein­ture, qui se permet des escapades occasionnelles dans le paysage ou la nature morte, la présence hu­maine demeure l’obsession du sculpteur. Comme de nombreux artistes peintres (Matisse, Picasso, Renoir), Degas pratique la sculpture occasionnel­lement et déclare à ce sujet : « C’est pour ma seule satisfaction que j’ai modelé en cire bêtes et gens, non pour me délasser de la peinture ou du dessin, mais plutôt pour donner à mes peintures et à mes dessins plus d’expression, plus d’ardeur et plus de vie. Ce sont des exercices pour me mettre en train, du document sans plus. » Fausse modestie ? Plutôt une précaution de la part du créateur dont la seule oeuvre montrée de son vivant (à la sixième exposition impressionniste, en 1881) a été violem­ment critiquée. Il faut avouer qu’il ne s’agissait pas de n’importe laquelle : la fameuse danseuse de quatorze ans, au visage lourd et inexpressif, habillée de matériaux empruntés au réel (un tutu en dentelle, un ruban de soie) – un assemblage au­dacieux autant qu’une sculpture, dont le réalisme absolu fit scandale. À La Piscine, elle trône au milieu de quelque soixante-dix pièces en prove­nance du musée d’Orsay. Ces bronzes réalisés par le fondeur Hébrard, contre la volonté de l’artiste, à partir des cires trouvées après son décès dans l’atelier de Degas, frappent le spectateur par leur ressemblance avec les personnages qu’on croise dans les toiles du peintre : une femme accroupie qui s’essuie, une danseuse réalisant un mouvement aérien, un cheval saisi en plein envol…

« Citations picturales » ? L’histoire de l’art les considère comme des modèles qui permet­tent à l’artiste d’explorer les problèmes de la forme dynamique en trois dimensions, avant de l’insérer sur la surface picturale. Mais, quoi qu’en ait dit Degas, ce sont de véritables oeuvres d’art autonomes et non pas de simples exercices d’atelier. Leur mise en scène élégante par le mu­sée de Roubaix permet au spectateur de profiter de ce pan méconnu de l’oeuvre du peintre, le premier à fixer l’éphémère.

Itzhak Goldberg

Degas sculpteur, La Piscine, Roubaix, jusqu’au 16 janvier 2011.
Catalogue, Éditions Gallimard, 248 pages, 39 euros.