N° 123 – Les Lettres Françaises du 12 février 2015

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Au sommaire de ce numéro : Robespierre, par Baptiste Eychart ; Wilhelm Von Gloeden, par Franck Delorieux ; Florence Delay, par Jean-Pierre Han ; Jacques Derrida, par Nicolas Dutent ; Romain Rolland, par François Eychart ; Patrick White, par Christophe Mercier ; Gilles Aillaud, par Itzhak Goldberg ; Kaamelott, par Victor Blanc ; Ivanov de Tchekhov, par Jean-Pierre Han, etc.

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N° 112 – Les Lettres Françaises de février 2014

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Retrouvez dans le numéro de ce mois-ci un inédit d’Alain Badiou intitulé Démocratie et corruption philosophie de l’égalité. A lire aussi dans Les Lettres Françaises de ce mois de février François Cheng par Silvia Baron Supervielle et le séminaire de Derrida sur Heidegger par Jacques-Olivier Bégot. Lire la suite

Derrida, le souci de la langue

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Dans le riche Cahier de l’Herne publié en 2004, quelques mois avant sa disparition, Jacques Derrida avait rassemblé dans une importante section une série de textes inédits en français. Repris séparément l’année suivante dans la collection des « Carnets de l’Herne », ces volumes étaient rapidement devenus introuvables, de même que le Cahier où ils avaient d’abord paru. Il faut donc se réjouir de voir les Éditions Galilée poursuivre l’entreprise qu’elles ont amorcée avec l’édition de l’intégralité des séminaires donnés par Derrida entre le début des années 1960 et 2003, et qui les conduit à republier aujourd’hui deux de ces textes, en attendant peut- être les autres… Par Jacques-Olivier Bégot Lire la suite

N° 85 – Les lettres Françaises du 1er septembre 2011

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N° 85 – Les lettres Françaises du 1er septembre 2011.
Au sommaire : Trois compositeurs d’aujourd’hui, Bernard Cavanna, Thierry Pécou, Yves Prin, par Emmanuel Conquer ; Politique et amitié de Jacques Derrida, par Jacques-Olivier Bégot ; Brancusi photographe, par Franck Delorieux ; Barney Wilen, par Sébastien Banse… Lire la suite

Derrida – Marx : une stratégie du contretemps

Derrida – Marx : une stratégie du contretemps

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Jacques Derrida

Pour de nombreux lecteurs de Derrida, la publication, à l’automne 1993, de Spectres de Marx, a constitué un événement. Au lendemain de l’effondrement de l’Union soviétique, au milieu du fracas des déclarations triomphales sur la « fin des idéologies », quand l’heure n’était pas, purement et simplement, à la proclamation de la Fin de l’histoire, pour reprendre le titre du livre à la mode publié par Francis Fukuyama, Derrida s’engageait dans une magistrale relecture de Marx, dont c’est peu dire qu’elle était attendue. Télescopant l’évocation, au seuil du Manifeste du Parti communiste, du « spectre du communisme » avec l’apparition du fantôme du roi du Danemark, au début de Hamlet, Derrida partait sur la piste de tous les esprits, spectres et autres revenants qui hantent les textes de Marx, grand lecteur de Shakespeare, acharné à exorciser ces chimères sans substance en même temps qu’il était le premier à leur offrir l’hospitalité dans ses propres analyses. Sous la plume de Derrida, le mot « spectre » devenait une arme contre tous ceux qui répétaient « Marx est mort », sans s’apercevoir que le propre des morts est de revenir intempestivement, à contretemps, comme le faisait l’auteur du Capital dans le travail de Derrida lui-même. Non qu’il ait été réellement absent de ses premiers textes, comme si l’auteur de la Grammatologie avait subitement (et somme toute assez tard) découvert le continent Marx, comme si Spectres de Marx représentait dans son œuvre, comme certains critiques l’avancèrent alors, une rupture, une sorte de « tournant » qui l’aurait conduit (entendez : « enfin ! ») à formuler des questions politiques. S’il est incontestable que les réflexions sur la souveraineté, la responsabilité et la « démocratie à venir » occupent une place majeure dans les recherches menées par Derrida à partir des années 1990, il suffit de le lire attentivement pour s’apercevoir que les préoccupations politiques (et même les références à Marx) l’ont toujours accompagné. Politique et amitié en apporte, si besoin était, une confirmation dénuée d’ambiguïté, ainsi que d’éclairantes précisions sur le débat tortueux de Derrida avec le marxisme.

Avant de diriger un substantiel volume collectif consacré à Spectres de Marx – c’est aux auteurs de ces textes que Derrida a répondu dans Marx & Sons –, Michael Sprinkler avait, dès la fin des années 1980, pris l’initiative de ce long entretien, dont une version anglaise sera publiée en 1993. On sait gré à Pierre Alféri d’avoir établi une édition française de ce texte qui se lit d’abord comme un témoignage personnel et comme un document d’histoire intellectuelle, mais aussi comme un recueil de pensées politiques, tant il est vrai que l’amitié n’est pas étrangère à la politique, comme Derrida l’a admirablement montré dans Politiques de l’amitié, publié un an seulement après Spectres de Marx. En réponse aux questions tantôt massives, tantôt ciblées et parfois incisives de son interlocuteur, Derrida décrit ses liens d’amitié avec Althusser, dont il fut pendant deux décennies le collègue à l’École normale supérieure. De cette relation, le ton paraît donné dès la première rencontre, à l’automne 1952, lorsque Derrida, qui vient d’être reçu au concours d’entrée de la rue d’Ulm, fait la connaissance du « caïman » Althusser : contre toute attente, l’entretien, au lieu de porter sur les projets philosophiques du jeune normalien, évoque surtout cette Algérie où tous deux sont nés à un peu plus de dix ans d’intervalle. Derrida résume : « Pendant que j’étais à l’École normale, nous avons eu des rapports très amicaux mais qui ne passaient pas par le travail. »

Cette curieuse esquive des questions philosophiques caractérise encore l’époque où Derrida et Althusser poursuivent chacun leurs recherches sans jamais engager de réelle discussion publique comme Derrida le fit avec Foucault, Lévi-Strauss ou Lacan. Non qu’il ait approuvé sans réserve les moindres thèses soutenues par Althusser et ceux de ses élèves qui avaient participé à lire le Capital, bien au contraire : Derrida ne fait pas mystère des réserves que suscitaient chez lui la référence à une certaine idée de la théorie ou de la science, la confiance en l’autorité de l’épistémologie ou encore la fameuse thèse de la « coupure épistémologique », censée séparer l’œuvre de Marx en deux blocs. Il déplore en outre qu’Althusser n’ait pas vraiment voulu lire Heidegger, alors même qu’il était pour l’auteur de Pour Marx, selon Derrida, « une grande référence (orale) », si ce n’est « le grand penseur inévitable de ce siècle, le grand adversaire mais aussi une sorte d’allié essentiel ou de recours virtuel », par exemple dans la critique de l’humanisme. Derrida ne cherche pas non plus à dissimuler les doutes que pouvait lui inspirer l’activité déployée par Althusser en vue d’une réorientation idéologique du Parti communiste, à propos duquel il rappelle qu’il n’a lui-même jamais appartenu.

Pour expliquer finalement son propre « silence tourmenté » sur toutes ces questions, Derrida invoque une préoccupation tenace, pour ne pas dire une hantise. Les pages qui l’analysent et la justifient comptent sans aucun doute au nombre des moments les plus fascinants de cet entretien, à l’instar de cette affirmation en forme de confession : « À tort ou à raison, cédant à la fois à une conviction politique et sans doute aussi à l’intimidation, je me suis toujours abstenu de critiquer le marxisme de front. » Pour comprendre cette précaution stratégique, il faut accompagner Derrida dans sa reconstruction détaillée du climat intellectuel de ces années si riches et complexes. Il n’est peut-être pas non plus inutile de se souvenir de la réplique de Hamlet qu’il a choisi de placer en exergue de Spectres de Marx, « The time is out of joint », (Le temps est hors de ses gonds), signe d’une stratégie du contretemps qui pourrait bien avoir dicté l’ensemble du rapport de Derrida à Marx et à quelques-uns de ses meilleurs lecteurs.

Jacques-Olivier Bégot  

Politique et amitié. Entretiens avec Michael Sprinkler sur Marx et Althusser, de Jacques Derrida. Éditions Galilée, 126 pages, 23 euros. 

N°85 – Septembre 2011


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Derrida, la philosophie dans le texte


Derrida, la philosophie dans le texte

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«Commencer à relire Derrida » : telle est l’injonction sous laquelle Marc Crépon et Frédéric Worms proposent de réunir les contributions qui composent le volume Derrida, la tradition de la philosophie. Commencer à le relire, c’est d’abord mesurer l’ampleur et la richesse des lectures nouvelles que Derrida lui-même a ouvertes, suivre le tracé singulier qu’il a frayé au sein de la tradition philosophique et sur lequel nous n’en avons pas fini de cheminer. Commencer à le relire, c’est aussi, plus secrètement et non sans une certaine mélancolie endeuillée, apprendre à le lire autrement, d’une manière qui ne peut plus être celle des « premières » lectures, à un moment qui ne peut plus être celui de la découverte enthousiaste d’une pensée toujours en mouvement, ou de l’attente impatiente des livres à venir.

Exempts de ce mimétisme qui a pu faire obstacle à la lecture des textes de Derrida lui-même, les onze textes ici rassemblés, issus du colloque qui s’est tenu à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm un an après la disparition du philosophe, rendent à cette oeuvre un hommage exemplaire. Ils entreprennent en effet de la lire avec une rigueur et une exigence philosophiques à la mesure de l’auteur de De la grammatologie, sans s’interdire, chemin faisant, de « signaler l’écart » et de « lui donner sa propre force », comme le déclare Alain Badiou au seuil de son très bel hommage. Quelle que soit leur familiarité avec les textes de Derrida, les auteurs de ce volume ne s’en tiennent pas au registre de l’exégèse, puisqu’ils s’efforcent bien plutôt de témoigner de l’événement qu’a représenté pour eux la rencontre de tel ou tel aspect du travail de Derrida. En déclinant les multiples versions de la « déconstruction », selon les temps, les moments et les lieux où elle a pu trouver la chance d’arriver, le livre témoigne donc déjà de son impact sur la philosophie d’aujourd’hui.

Comme de juste, c’est la confrontation de Derrida avec la tradition phénoménologique qui occupe une place centrale dans ce volume, dans une série de contributions où ne manquent pas de surgir certaines réserves, notamment dans l’étude comparée de la « question de la différence » chez Heidegger et Derrida que propose Françoise Dastur ou dans le texte que Rudolf Bernet consacre au long commentaire de l’Origine de la géométrie, où il voit se poser pour la première fois chez Derrida « les mêmes questions qui ne cesseront d’inspirer son oeuvre à venir », tandis que Jean-Luc Marion, sans passer sous silence ses propres perplexités, souligne le renouvellement de la problématique du don et de la donation accompli par Derrida. S’il faut en croire le texte rétrospectif qu’étudie Jean-François Courtine, c’est même dans le débat avec la théorie husserlienne de la signification qu’il faudrait déchiffrer l’ABC de la déconstruction.

Mais d’autres pans de l’histoire de la philosophie sont loin d’être absents de ce volume, qu’il s’agisse du « problème des classiques » approfondi par Denis Kambouchner ou du « Marx intempestif » dont Pierre Macherey interroge l’irruption tardive mais décisive, « en différé », dans Spectres de Marx. L’accent mis sur la tradition n’exclut pas non plus la référence au présent, si ce n’est à l’avenir de la philosophie, comme le montrent notamment les contributions de Frédéric Worms (qui souligne l’unité profonde de la pensée de Derrida, « dès le début et au-delà de la fin ») et de Jean-Luc Nancy sur ces « différences parallèles » que furent Deleuze et Derrida, tandis que Stéphane Mosès parcourt les deux branches du « chiasme » autour duquel se croisèrent Levinas et Derrida.

C’est dire que, loin de signifier une liquidation de la tradition philosophique, le travail de pensée et d’écriture qui s’est engagé sous le nom de déconstruction constitue bien plutôt une manière originale de se rapporter à l’héritage, non comme à un donné immuable qu’il faudrait conserver intact, mais comme à une injonction que chaque lecture responsable a pour tâche de faire sienne, à sa manière idiomatique. Les éditeurs l’indiquent dans le titre de leurs textes respectifs : si pour Frédéric Worms, l’itinéraire de Derrida met en scène la « transition » de la philosophie, l’essentiel, selon l’expression de la Pharmacie de Platon dont Marc Crépon déploie toute la portée, se joue précisément dans le « passage à la philosophie », dans les multiples opérations de traduction (c’est-à-dire, aussi bien, de lecture) dont l’enjeu n’est autre que « la survie des oeuvres ». À son tour et à sa manière, le volume Derrida, la tradition de la philosophie remet en jeu le mouvement de la déconstruction et ouvre ce passage sur son avenir.

Jacques-Olivier Bégot

 

Derrida, la tradition de la philosophie, sous la direction de Marc Crépon et Frédéric Worms, Éditions Galilée, 218 pages

 

Mai 2008

 


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Aux marges du politique


Aux marges du politique

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Le mois prochain [octobre 2009], il y aura cinq ans déjà que Jacques Derrida s’en est allé. Alors que se multiplient les ouvrages consacrés à son œuvre, la publication de la première partie du séminaire La Bête et le souverain ouvre une perspective nouvelle sur son travail de pensée et d’écriture. Si des extraits de tel ou tel séminaire avaient été publiés à l’occasion, jamais l’ensemble des séances d’une année n’avait été rassemblé en un même volume. C’est dire l’intérêt de ce livre, premier volet d’un vaste projet éditorial qui devrait, à terme, rendre accessible, en plus que quarante volumes, l’ensemble des séminaires donnés par Derrida depuis le début des années 1960, à la Sorbonne puis à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm, et à partir de 1984, à l’École des hautes études en sciences sociales. Tous ceux qui, à Paris ou dans de nombreuses universités où Derrida fut invité de par le monde, ont eu la chance de pouvoir suivre cet enseignement se souviennent de l’atmosphère qui régnait au cours de ces séances où Jacques Derrida arrivait avec une sacoche débordant de livres, d’où il extrayait le texte qu’il avait spécialement rédigé semaine après semaine. À défaut de pouvoir restituer les moindres nuances de l’intonation ou du phrasé – tout ce qui faisait de cette lecture tout autre chose qu’une fastidieuse récitation, mais bien l’exercice d’une pensée déconstructrice en acte, et peut-être, tout simplement, un événement -, ce volume, sobrement édité, permettra de mesurer, si besoin était, quel professeur extraordinaire fut l’auteur de L’Écriture et la différence , non seulement par son sens des problèmes et son attention sans faille aux moindres symptômes (généralement inaperçus) qui les trahissent, mais aussi par son souci de toujours replacer les textes qu’il lisait dans le mouvement général d’une argumentation, dans le cadre systématique qui les informe.

Dernier ensemble d’une série de séminaires placés sous l’intitulé général Questions de responsabilité, les deux dernières années du séminaire La Bête et le souverain prolongent et approfondissent l’étude et le déconstruction du concept de souveraineté, de son histoire et de ses multiples figures, qui vont de la métaphysique de la subjectivité (où « souveraineté » est l’un des noms de l’autonomie et de la toute-puissance du sujet libre n’ayant de comptes à rendre à personne) à la politique, sans oublier le champ théologique où il faut peut-être chercher l’origine ou la matrice de la notion. Non qu’il s’agisse d’en finir purement et simplement avec la souveraineté, comme si c’était possible – et même souhaitable, ajoute Derrida (qu’adviendrait-il, à terme, de la liberté ? – mais parce que cette déconstruction de la souveraineté n’est autre que « ce qui arrive », sous les formes les plus contrastées. Derrida s’efforce aussi de ne pas esquiver les questions que font surgir certains des événements les plus récents (la première séance de ce séminaire eut lieu le 12 décembre 2001), et marque certains des enjeux politiques de ce travail théorique : que faire, aujourd’hui, de la souveraineté, s’il est vrai que, contrairement à son concept le plus éprouvé, la souveraineté ne peut plus être posée comme une et indivisible, mais rencontre des limitations ? Pour sortir, par exemple, des impasses du débat qui oppose les « souverainistes » aux partisans d’une Europe fédérale, n’est-il pas temps d’engager une réflexion plus audacieuse et plus originale, si ce n’est inédite, sur le partage de la souveraineté ? « Ce que je cherche, précise Derrida au conditionnel, ce serait donc une déconstruction lente et différenciée et de cette logique et du concept dominant, classique, de souveraineté état-nationale […] sans aboutir à une dé-politisation, […] mais à une autre politisation, une re-politisatio, et donc à un autre concept du politique. »

 

Jacques Derrida

Pour ce faire, ce n’est rien de moins que la définition de l’homme comme « animal politique » que Derrida propose de reconsidérer. La Bête et le souverain greffe ainsi sur la déconstruction de la souveraineté la question du « propre de l’homme », dont la publication de L’Animal que donc je suis avait déjà signalé la place majeure dans ses derniers travaux. Si le texte aussi célèbre qu’énigmatique d’Aristote évoquant le politikon zôon n’est abordé que lors de la dernière séance, c’est bien cette expression ressassée tout au long de la tradition philosophique qui aimante le séminaire : qui est ce curieux animal dont le propre serait de posséder le logos et, de surcroît (les deux traits sont indissociables aux yeux de Derrida), de vivre « politiquement » ? Déroutante au premier abord, la conjonction de la bête et du souverain prend en quelque sorte au pied de la lettre (pour mieux la déplacer) cette interprétation de l’homme comme animal politique : malgré tout ce qui les sépare, la bête et le souverain n’ont-ils pas pour trait commun de marquer les limites en deçà et au-delà desquelles se déploie l’activité du seul véritable « animal politique » ? Avec sa double connotation idiomatique de bêtise et de bestialité (deux mots qui donnent à Derrida l’occasion de longues confrontations avec Deleuze et Lacan), le nom de «bêtes», en français, ne désigne-t-il pas habituellement l’ensemble des vivants qui, même s’ils vivent en troupeaux, meutes, essaims ou autres formes de collectivité, n’ont pas part à ce propre de l’homme qu’est censé être le politique ? Quant au souverain, s’il est, selon un concept classique, le dépositaire (d’abord divin) de l’autorité politique, il est tout autant celui qui a le pouvoir de suspendre la validité des lois pour instaurer l’état d’exception et par là même de se situer hors la loi, au-delà du politique.

Un paradoxe surgit portant : alors même que la politique est posée comme un propre de l’homme, on ne compte plus les animaux qui ont été mobilisés pour figurer le politique. Du loin au renard en passant par le serpent, le dauphin et une étonnante scène de dissection d’un éléphant devant le Roi-Soleil, c’est tout un bestiaire que Derrida se plaît à mettre en scène avec un rare bonheur. Non pour brouiller les frontières entre l’homme et l’animal, mais pour se demander « si ce qui s’appelle l’homme a le droit, lui, d’attribuer en toute rigueur à l’homme, de s’attribuer, donc, ce qu’il refuse à l’animal, et s’il en a jamais le concept pur, rigoureux, indivisible, en tant que tel ». De tous les animaux qui peuplent ce zoo, le loup est celui dont Derrida suit le plus longuement la piste. Non seulement en vertu de l’adage affirmant que « l’homme est un loup pour l’homme » (dont Derrida rappelle qu’il remonte, bien au-delà de Hobbes, à Plaute), mais surtout en raison des rapprochements que l’on peut établir entre cette bête par excellence qu’est le loup et une certaine idée de la souveraineté, comme en témoigne Le Loup et l’agneau, que Derrida, non sans humour, choisit de commencer par relire pour y suivre la question de la justice, dans ses rapports avec la force et le droit. Sous le voile de la fable, c’est donc bien une mise en question des limites du politique qui se joue, pour laquelle les ressources de la déconstruction n’ont pas fini de prouver leur fécondité.

 

Jacques-Olivier Bégot

Séminaire, la Bête et le Souverain,
volume I (2001-2002), de Jacques Derrida, édition établie
par Michel Lisse, Marie-Louise Mallet et Ginette Michaud,
Éditions Galilée. 469 pages, 33 euros.

 

N°62 – Septembre 2009

 


 


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La politique à l’épreuve de la mort


 

La politique à l’épreuve de la mort

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Comme l’ont montré les récents débats autour du calendrier des commémorations, la mémoire des guerres et le souvenir des morts demeurent un enjeu particulièrement sensible dans la vie politique nationale. Pour peu qu’elle soit prise dans toute sa radicalité, comme y invite Marc Crépon dans les deux livres qu’il publie cet automne, cette question ouvre sur l’un des problèmes centraux de toute philosophie politique : que signifie, au juste, « être ensemble » et quel est le sens de cette préposition « avec », sans laquelle aucune existence en commun ne serait concevable ?

Dans le sillage des Actuelles sur la guerre et sur la mort, publiées par Freud au début de la Première Guerre mondiale, l’auteur de Vivre avec entreprend de montrer qu’une certaine « expérience » de la mortalité est au fondement de toute relation à l’autre, à chaque individu comme au « nous » auquel nous lie un sentiment d’appartenance : tout se passe paradoxalement comme si le partage d’une existence en commun (donc toute vie politique) n’était possible que sur le fond d’une telle exposition à la mort. Mais comment articuler la « pensée de la mort » et la « pensée du “nous” », dès lors que, le plus souvent, ce rapport à la mort demeure inconscient ou refoulé, quand il n’est pas tout simplement détourné et exploité par les États à des fins de propagande ou d’exaltation des vertus guerrières ? Telle est la problématique que Vivre avec déploie au fil d’une série de lectures de textes majeurs de la philosophie du XXe siècle, hantés par le traumatisme des guerres. De Sartre à Derrida en passant par Ricoeur, Patocka et Levinas, aucune de ces pensées n’a pu se passer d’une confrontation critique avec les analyses à la fois fondatrices et équivoques de l’être-pour-la-mort menées par Heidegger dans Être et Temps. La mort marque-t-elle nécessairement « la limite absolue de ce que le Dasein peut partager », nous reconduit-elle à notre irréductible « esseulement », que seule l’expérience de la « camaraderie du front » serait en mesure de briser ? Vivre avec est à la recherche d’un autre « partage de la mortalité », qui ne se confondrait plus avec la reconnaissance au fond banale que nous sommes tous voués à disparaître, mais saurait penser chaque mort (à commencer par celle d’autrui) dans son absolue singularité. Au plus loin de la banalisation et du nivellement dans l’anonymat que proposent toutes les   « images de la mort » qui peuplent notre quotidien, il s’agirait de rouvrir un autre rapport à la mort qui nous obligerait à penser et à préserver « ce qui se soutient dans chaque vie singulièrement – et disparaît avec la mort : à chaque fois, pour chacune d’elle : le monde ».

Ce partage du sens du monde, qui appelle un nouveau cosmopolitisme, où chacun, en faisant l’épreuve de ce partage de la mortalité, se découvre appartenant à un monde commun par-delà les différences qui nous rassemblent et nous divisent simultanément, est aujourd’hui menacé par le développement d’une « culture de la peur » qui risque de rendre le monde tout simplement « invivable ». Dès lors qu’elle est réappropriée par les gouvernements et orchestrée selon une rhétorique désastreuse, l’exigence fondamentale de sécurité, à laquelle tout être humain peut légitimement prétendre, devient le socle de discours « sécur-identitaires » qui ne font, en réalité, que spéculer sur les peurs auxquelles ils prétendent répondre : « Au nom du besoin de sécurité (…), ils organisent, rationalisent et systématisent l’insécurité, multiplient les procédures de fichage et de surveillance des identités, des activités et des pensées : telle est la loi perverse de leur ambivalence. » De cette déconstruction exemplaire, on retiendra que cette culture de la peur est inséparable d’une « culture de l’ennemi », qui trouve dans les étrangers une cible privilégiée pour dissimuler sa propre impuissance. Il y va, en dernière analyse, de ce qui constitue, pour Marc Crépon, la « finalité » de toute démocratie digne de ce nom : au-delà des replis identitaires comme des fusions communielles, un partage des différences qui seul rend possible cette « invention idiomatique de la singularité » et sans lequel « nous » ne saurions « tenir ensemble».

Jacques-Olivier Bégot

Vivre avec. La pensée de la mort
et la mémoire des guerres,
de Marc Crépon, Éditions Hermann. 206 pages.
La Culture de la peur. I. Démocratie, identité, sécurité,
du même auteur, Éditions Galilée. 123 pages.

N° 54 – Décembre 2008


 


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Mon ami, Pierre Bourgeade


Mon ami, Pierre Bourgeade

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Me voici confronté, une fois de plus, à cette « terrifiante lumière glacée » de la mort. La mort d’un ami. Pierre Bourgeade n’est plus.

Nous fumes quelques-uns à l’avoir accompagné jusqu’au cimetière du Montparnasse où la terre, désormais, recouvre son corps à jamais. Et, depuis lors, je diffère sans cesse le moment d’écrire les mots Pierre Bourgeade et mort comme si ne pas les inscrire sur la feuille de papier pouvait me donner l’illusion qu’il est encore en vie, que j’ai fait un mauvais rêve. Un écrivain ne devrait-il pas savoir, en regardant la couverture d’un de ses livres, que son nom y figure déjà comme sur une pierre tombale ? « Le nom court à la mort plus vite que nous. Nous qui croyons naïvement le porter il est d’avance le nom d’un mort. » (1).

Pierre Bourgeade est mort. Il nous avait envoyé à Franck Delorieux et à moi, il y a quelques mois, peu de temps après avoir appris qu’il était habité d’un mal qu’il ne nommait pas mais dont le nom terrible s’entendait comme un glas, une lettre que je m’obstine à ne pas retrouver. Lettre tendre et sereine qui parlait de projets, d’avenir donc, et qui pourtant sonnait comme un adieu. Voici le temps de se souvenir.

Nous nous retrouvions régulièrement, en fin de matinée, dans un bar, Le Ronsard, place Maubert. Il venait quelques fois nous rendre visite dans l’île Saint-Louis. Il nous apportait son dernier livre ou une plaquette à ne pas mettre entre toutes les mains, éditée à un petit nombre d’exemplaires. J’entends encore son rire clair et malicieux comme celui d’un enfant. Il avait une telle énergie, un enthousiasme si contagieux  que nous nous demandions souvent : mais quel âge a-t-il ? Est-ce possible ? tant il paraissait plein d’allant, de vivacité et de gaieté. Et puis, il nous quittait, subitement, appelé soudain à quelque tâche urgente et mystérieuse. L’ami n’est-il pas « à jamais inconnu et infiniment secret » (1) ?

Quand nous sommes-nous rencontrés pour la première fois ? Je cherche en vain dans ma mémoire : il me semble l’avoir toujours connu. Était-ce chez Georges Lambrichs, le directeur de la fameuse collection, chez Gallimard, « le Chemin » ? Probablement. Il y publia les Immortelles, la Rose rose et New York Party. Mais je le revois, à nos côtés, je veux parler des Vigilants de Saint-Just, place de la Concorde, chaque 21 janvier, pour célébrer les régicides. Il était présent lorsque nous avons débaptisé la rue de Varenne pour lui donner le nom d’Aragon. Et, sans doute, en consultant la collection de la revue Digraphe, verra-t-on sa signature, année après année. Voilà que je parle de nous, alors qu’il ne faudrait parler que de lui. Mais, comment parler de lui sans dire nous ? Maintenant, il vit en nous. Et le dialogue que nous avons avec lui, il ne l’entend pas.

J’ai repris quelques-uns de ses livres dans ma bibliothèque. Je vais les relire, et sans doute, plus justement, les lire différemment. Il savait, comme Aragon, que « l’art a de tout temps été une grande bataille pour la liberté ». Il l’a menée, toute sa vie, avec courage et sans jamais faillir ou composer avec l’ordre. Il n’était pas de ces écrivains qui regardent les révolutions depuis leurs fenêtres.

Ce numéro des Lettres françaises est un témoignage d’amitié et d’admiration. Il ne prétend pas faire le point sur une vie et une oeuvre, en peser le bien et le mal, le pour et le contre, comme l’indécente et vulgaire habitude de la presse contemporaine nous en donne régulièrement l’exemple à la mort d’un écrivain ou d’un artiste renommé. Le nom de Pierre Bourgeade lui survit déjà.

Le voici, comme l’écrivait Mallarmé, dans « l’avare silence et la massive nuit ». J’ouvre l’un de ses ouvrages consacrés à Man Ray, La photographie est l’art, qu’il nous avait envoyé, en 2006, Man Ray dont il fut l’ami et le compagnon de route. Une lettre de Pierre a été glissée entre les pages. Je lis : « Mon silence n’a que les apparences du silence, ça ressemble au silence, ça a la couleur du silence, mais ce n’est pas du silence ! »

Merci Pierre.

Jean Ristat

(1) A chaque fois unique, la fin du monde, Jacques Derrida, éditions Galilée

Avril 2009 – N° 58


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