Une critique matérialisme de la philosophie contemporaine

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Dans son dernier ouvrage, Misère de la philosophie contemporaine au regard du matérialisme, Yvon Quiniou se fait le critique de tout un pan de la pensée philosophique du XXe siècle, que cette pensée soit étiquetée « de droite », comme celle de Heidegger, ou « de gauche » comme celle de Foucault ou de Deleuze… Par Baptiste Eychart Continuer la lecture

Aux marges du politique


Aux marges du politique

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Le mois prochain [octobre 2009], il y aura cinq ans déjà que Jacques Derrida s’en est allé. Alors que se multiplient les ouvrages consacrés à son œuvre, la publication de la première partie du séminaire La Bête et le souverain ouvre une perspective nouvelle sur son travail de pensée et d’écriture. Si des extraits de tel ou tel séminaire avaient été publiés à l’occasion, jamais l’ensemble des séances d’une année n’avait été rassemblé en un même volume. C’est dire l’intérêt de ce livre, premier volet d’un vaste projet éditorial qui devrait, à terme, rendre accessible, en plus que quarante volumes, l’ensemble des séminaires donnés par Derrida depuis le début des années 1960, à la Sorbonne puis à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm, et à partir de 1984, à l’École des hautes études en sciences sociales. Tous ceux qui, à Paris ou dans de nombreuses universités où Derrida fut invité de par le monde, ont eu la chance de pouvoir suivre cet enseignement se souviennent de l’atmosphère qui régnait au cours de ces séances où Jacques Derrida arrivait avec une sacoche débordant de livres, d’où il extrayait le texte qu’il avait spécialement rédigé semaine après semaine. À défaut de pouvoir restituer les moindres nuances de l’intonation ou du phrasé – tout ce qui faisait de cette lecture tout autre chose qu’une fastidieuse récitation, mais bien l’exercice d’une pensée déconstructrice en acte, et peut-être, tout simplement, un événement -, ce volume, sobrement édité, permettra de mesurer, si besoin était, quel professeur extraordinaire fut l’auteur de L’Écriture et la différence , non seulement par son sens des problèmes et son attention sans faille aux moindres symptômes (généralement inaperçus) qui les trahissent, mais aussi par son souci de toujours replacer les textes qu’il lisait dans le mouvement général d’une argumentation, dans le cadre systématique qui les informe.

Dernier ensemble d’une série de séminaires placés sous l’intitulé général Questions de responsabilité, les deux dernières années du séminaire La Bête et le souverain prolongent et approfondissent l’étude et le déconstruction du concept de souveraineté, de son histoire et de ses multiples figures, qui vont de la métaphysique de la subjectivité (où « souveraineté » est l’un des noms de l’autonomie et de la toute-puissance du sujet libre n’ayant de comptes à rendre à personne) à la politique, sans oublier le champ théologique où il faut peut-être chercher l’origine ou la matrice de la notion. Non qu’il s’agisse d’en finir purement et simplement avec la souveraineté, comme si c’était possible – et même souhaitable, ajoute Derrida (qu’adviendrait-il, à terme, de la liberté ? – mais parce que cette déconstruction de la souveraineté n’est autre que « ce qui arrive », sous les formes les plus contrastées. Derrida s’efforce aussi de ne pas esquiver les questions que font surgir certains des événements les plus récents (la première séance de ce séminaire eut lieu le 12 décembre 2001), et marque certains des enjeux politiques de ce travail théorique : que faire, aujourd’hui, de la souveraineté, s’il est vrai que, contrairement à son concept le plus éprouvé, la souveraineté ne peut plus être posée comme une et indivisible, mais rencontre des limitations ? Pour sortir, par exemple, des impasses du débat qui oppose les « souverainistes » aux partisans d’une Europe fédérale, n’est-il pas temps d’engager une réflexion plus audacieuse et plus originale, si ce n’est inédite, sur le partage de la souveraineté ? « Ce que je cherche, précise Derrida au conditionnel, ce serait donc une déconstruction lente et différenciée et de cette logique et du concept dominant, classique, de souveraineté état-nationale […] sans aboutir à une dé-politisation, […] mais à une autre politisation, une re-politisatio, et donc à un autre concept du politique. »

 

Jacques Derrida

Pour ce faire, ce n’est rien de moins que la définition de l’homme comme « animal politique » que Derrida propose de reconsidérer. La Bête et le souverain greffe ainsi sur la déconstruction de la souveraineté la question du « propre de l’homme », dont la publication de L’Animal que donc je suis avait déjà signalé la place majeure dans ses derniers travaux. Si le texte aussi célèbre qu’énigmatique d’Aristote évoquant le politikon zôon n’est abordé que lors de la dernière séance, c’est bien cette expression ressassée tout au long de la tradition philosophique qui aimante le séminaire : qui est ce curieux animal dont le propre serait de posséder le logos et, de surcroît (les deux traits sont indissociables aux yeux de Derrida), de vivre « politiquement » ? Déroutante au premier abord, la conjonction de la bête et du souverain prend en quelque sorte au pied de la lettre (pour mieux la déplacer) cette interprétation de l’homme comme animal politique : malgré tout ce qui les sépare, la bête et le souverain n’ont-ils pas pour trait commun de marquer les limites en deçà et au-delà desquelles se déploie l’activité du seul véritable « animal politique » ? Avec sa double connotation idiomatique de bêtise et de bestialité (deux mots qui donnent à Derrida l’occasion de longues confrontations avec Deleuze et Lacan), le nom de «bêtes», en français, ne désigne-t-il pas habituellement l’ensemble des vivants qui, même s’ils vivent en troupeaux, meutes, essaims ou autres formes de collectivité, n’ont pas part à ce propre de l’homme qu’est censé être le politique ? Quant au souverain, s’il est, selon un concept classique, le dépositaire (d’abord divin) de l’autorité politique, il est tout autant celui qui a le pouvoir de suspendre la validité des lois pour instaurer l’état d’exception et par là même de se situer hors la loi, au-delà du politique.

Un paradoxe surgit portant : alors même que la politique est posée comme un propre de l’homme, on ne compte plus les animaux qui ont été mobilisés pour figurer le politique. Du loin au renard en passant par le serpent, le dauphin et une étonnante scène de dissection d’un éléphant devant le Roi-Soleil, c’est tout un bestiaire que Derrida se plaît à mettre en scène avec un rare bonheur. Non pour brouiller les frontières entre l’homme et l’animal, mais pour se demander « si ce qui s’appelle l’homme a le droit, lui, d’attribuer en toute rigueur à l’homme, de s’attribuer, donc, ce qu’il refuse à l’animal, et s’il en a jamais le concept pur, rigoureux, indivisible, en tant que tel ». De tous les animaux qui peuplent ce zoo, le loup est celui dont Derrida suit le plus longuement la piste. Non seulement en vertu de l’adage affirmant que « l’homme est un loup pour l’homme » (dont Derrida rappelle qu’il remonte, bien au-delà de Hobbes, à Plaute), mais surtout en raison des rapprochements que l’on peut établir entre cette bête par excellence qu’est le loup et une certaine idée de la souveraineté, comme en témoigne Le Loup et l’agneau, que Derrida, non sans humour, choisit de commencer par relire pour y suivre la question de la justice, dans ses rapports avec la force et le droit. Sous le voile de la fable, c’est donc bien une mise en question des limites du politique qui se joue, pour laquelle les ressources de la déconstruction n’ont pas fini de prouver leur fécondité.

 

Jacques-Olivier Bégot

Séminaire, la Bête et le Souverain,
volume I (2001-2002), de Jacques Derrida, édition établie
par Michel Lisse, Marie-Louise Mallet et Ginette Michaud,
Éditions Galilée. 469 pages, 33 euros.

 

N°62 – Septembre 2009

 


 


Rencontre avec René Schérer


Rencontre avec René Schérer

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revue culturelle et littéraire les lettres françaises

René Sherer

Tu as beaucoup écrit sur l’enfance, sur l’éducation. Est-ce que cette préoccupation philosophique s’origine dans une histoire personnelle ? En d’autres termes, est-ce ton enfance qui détermina ton analyse de l’enfance ?

René Schérer. « Nous avons tous été enfants avant d’être hommes », a écrit Descartes. Nous parlons toujours nécessairement de l’enfance à partir de l’enfant que nous avons été. Et, j’ajoute, que nous le restons intérieurement encore. Les ruptures certaines ne peuvent supprimer une continuité. Nous n’entrons jamais pleinement dans l’âge adulte, « dans la vie », disait mon ami, mort aujourd’hui, Georges Lapassade.

Mais il y a l’enfant en face de nous, notre contemporain, notre interlocuteur. Et, lui, il est toujours, par avance, un mystère, une énigme. Qu’est-il ? Que pense-t-il, au juste ? J’ai toujours lutté, dans mes séminaires, mes écrits contre la tendance à se substituer à lui, à parler à sa place, comme le font généralement les mères, mais aussi les pédagogues.

L’enfant interlocuteur, notre associé, notre contemporain, capable de parler, de ressentir avec nous et, d’une certaine manière, au même niveau, sur le même plan, c’est cela qui importe.

Traiter l’enfant comme pleinement pourvu de l’éventail des passions, c’est-à-dire des mêmes moyens d’agir et de sentir que les adultes de son entourage, je l’ai trouvé chez Charles Fourier ; et j’ai cru, dans les années soixante-dix, le retrouver avec les mouvements lycéens qui avaient lieu à cette époque.

Il y a donc plusieurs motivations dans le fait que j’ai écrit sur l’enfance : une d’ordre théorique, intellectuel, et puis il y a également le fait que, dans ces années où j’ai commencé à écrire Émile perverti, toute la jeunesse et l’enfance s’étaient portées dehors.

Comment vois-tu la situation actuelle de l’enfance ? Y a-t-il un progrès ou une régression ?

René Schérer. Cela dépend ; je ne jugerais pas en ces termes. L’enfant se fait rare. On ne le voit plus beaucoup. Autrefois, ou plutôt naguère, il n’y a pas si longtemps, les enfants étaient, certes, bien plus sous l’autorité des adultes, et parfois de manière abusive. Mais aussi, il y avait tout un tas d’enfants dehors, partout mêlés aux grandes personnes. Et ils couraient de tous côtés, se mêlaient à tous et de tout, étaient étonnamment libres. Voir l’enfance algérienne d’Albert Camus dans le Premier Homme, ou la Guerre des boutons, de Louis Pergault. Est-ce encore possible ? La réponse n’a pas besoin d’être énoncée.

Je n’ai jamais eu d’autre pensée ni intention dans mes livres sur l’enfance que de rappeler ces possibilités révolues. À quoi je joindrai l’oeuvre de Pasolini, sur lequel j’ai écrit, avec Giorgio Passerone, il y a quatre ou cinq ans.

Aujourd’hui, on a reconnu tout un tas de droits à l’enfant, et sur certains points on l’a libéré de l’emprise des adultes ; mais, paradoxalement, on ne les voit plus. Ils sont retirés, confinés, claustrés dans les familles ou les écoles ou des institutions, des camps de sports, de vacances exprès pour eux, pour leur protection, leur sécurité

Le grand mot, c’est le danger ; le grand spectre qui hante l’enfance, comme le disait Marx du communisme. « Un spectre hante l’Europe, le communisme. » On pourrait parodier : « Un spectre hante l’enfance, le danger. »

Danger aussi omniprésent que vague. Ce sont les accidents, ce sont les adultes qui risquent de le détourner, de le pervertir ; les « prédateurs », selon l’affreux, l’immonde jargon de la télé. Jean-Jacques Rousseau, dans son Émile ou De l’éducation, très beau livre au demeurant, qui dit des choses fortes et admirables, n’avait pas été très bien inspiré lorsqu’il avait écrit, à propos du moment difficile de la puberté : « Si vous le laissez seul, il est perdu. » Ce qui voulait dire, pour lui, qu’il allait se masturber (sous la jolie expression de « dangereux supplément ») et que ça allait l’épuiser, le tuer à petit feu. Le fantasme de Rousseau. De nos jours, il faut inverser : « S’il rencontre une autre personne, il est perdu. »

Toujours ces absolus, ces outrances. C’est de cela que nous vivons ou plutôt périssons, et par la faute des médias, de la télé, essentiellement.

D’une année à l’autre, ça se modifie, d’ailleurs. En Tunisie, au Mexique, en Colombie il y avait, il y a très peu de temps, une multitude d’enfants dehors, on n’en voit plus beaucoup. Ils ont été littéralement kidnappés, confisqués : pour leur bien prétendument, mais surtout pour la montre, pour satisfaire le FMI, qui, sans cela, couperait les subsides.

Tout dernièrement, on a pu le lire dans la presse, c’est au Vietnam que ça s’est passé. Et, pris de peur, tous les petits cireurs, vendeurs ont filé dare dare et regagné leur village où ils ont faim et s’ennuient. Au nom de la protection de l’enfance !

Et cela donne une étonnante coupure, sans doute jamais aussi forte dans l’histoire, entre le « monde des enfants » et le « monde adulte ». L’illustration exemplaire en est peut-être le livre Harry Potter, que je n’aime pas du tout, contrairement à Gabriel Matzneff, mais qui a le mérite de reposer sur cette coupure. Le ridicule, l’infantilisant au sens négatif, étant cette magie à la Halloween qui n’aurait jamais dû prendre en France, à laquelle elle ne correspond pas. Combien les contes de fées ou Jules Verne sont plus réconfortants, et montrent l’enfant réel avec ses vraies passions !

L’enfant est rare, ai-je dit ; mais quand on est en présence d’enfants qui peuvent s’exprimer sans crainte, on est toujours étonné, émerveillé. L’an dernier, une de mes anciennes étudiantes a eu l’idée étrange mais heureuse de m’inviter à faire un cours de philo à des élèves de cinquième. Et ça a été tout à fait curieux, libre, pétillant d’esprit et d’invention. Il y en aura, d’ailleurs, un DVD avec la prochaine revue de philo de Paris-VIII. Et, tant que j’y suis, je mentionne aussi, bien qu’il s’agisse de presque majeurs, l’entretien qu’Ixchel Delaporte, qui travaille à l’Humanité, m’avait ménagé avec des élèves de philo d’Aubervilliers, « les voraces » : encore un exemple de la renaissance perpétuelle de l’enfance, entendue comme puissance d’agir et d’inventer, d’exploser : l’enfance vive.

Voilà pour l’enfant d’aujourd’hui. Les institutions, le dispositif dans lequel les enfants doivent se mouvoir peut changer, s’ouvrir ou se resserrer, mais l’enfant, ce que j’appelle l’enfant selon ses passions propres, l’enfant passionnel, ne change pas.

Tu parlais de tes réserves sur la psychanalyse mais une des grandes découvertes de Freud fut la sexualité de l’enfant. N’est-on pas dans une période de régression par rapport à cette découverte freudienne ?

René Schérer. Aujourd’hui je prendrais plutôt parti pour Freud ; je ne veux pas crier contre lui, parce qu’il a été injustement, soit nié, soit attaqué. Nié au nom de l’innocence de l’enfant, attaqué dans sa vie et dans ses dérives non scientifiques. Mais tant mieux ! Le meilleur de Freud, ce ne sont pas ses concepts rigides ni ses ambitions thérapeutiques, mais, comment dirais-je ?, en quelque sorte, son extravagance, ses spéculations fantaisistes. Les Trois Essais sont un grand livre. Mais il ne s’agit pas de les utiliser en vue d’une « structuration » de l’individu, à travers des phases provisoires, pour le faire parvenir à l’accomplissement du « moi, je ». C’est l’inverse : lire Freud et en user comme d’un pur iconoclaste ; celui qui a détruit les tabous en tous genres. Et, par exemple, au premier chef, qui a inventé le « polymorphe pervers » qu’est l’enfant.

Le Freud de Bataille, d’une partie au moins des surréalistes, de Breton, de Michel Leiris ; de Karl Kraus et d’Adorno, en partie aussi. Simultanément, d’ailleurs, il y avait celui que Rilke pouvait voir comme le pédagogue pincé qui corrigeait la vie à l’encre rouge. Et c’est celui-ci que j’avais tout d’abord épinglé ; qui s’est perpétué dans l’usage commun de la psychanalyse, pour faire de celle-ci une victimologie dont on a essentiellement retenu l’horrible et ridicule « travail de deuil », nouveau devoir kantien.

Mais aujourd’hui, je serais du côté du Freud libertaire, qui fait rêver, et dont on est en passe d’oublier les apports élémentaires, dans un incontestable mouvement rétrograde. Oui, le « un pas en avant, deux pas en arrière » de Lénine.

Quant à l’innocence de l’enfant, si l’on veut dire qu’il ne partage pas encore la laideur, la vulgarité et les saloperies de l’ordre commun adulte, tout à fait d’accord. Il garde indubitablement sur lui, son visage, son allure, sa pensée, un charme spécifique. Mais pour dire qu’il ne pense pas au « cul » (pour employer le langage classique), c’est une autre histoire. Et il n’est pas nécessaire de lire Freud pour le savoir. On le trouve amplement, et en bien mieux chez Rabelais, Montaigne, pour ne citer qu’eux.

Ce qu’a apporté Freud est une possibilité de l’exprimer. Seulement, à double face, à double tranchant, comme je viens de le dire. L’exprimer, c’est, en même temps le censurer, le réprimer. Rien de plus évident lorsque l’on voit la manie de la détection précoce de l’homosexualité, chez les parents (mères surtout) et celle, réciproque, des enfants en mal de confidences familiales, pour se faire rabrouer, la plupart du temps. Si Freud nous a apporté quelque chose d’universel, c’est le masochisme, le plaisir de l’autodestruction.

Par un tour de passe-passe, on a utilisé la psychanalyse de façon à enfermer de plus en plus l’enfant, y compris une certaine reconnaissance de sa sexualité dans une sorte de domaine réservé, dans une cage dorée, si l’on peut dire. Confortable à l’occasion, mais cage tout de même. Je résume assez largement : il y a eu, après 1970, une affirmation des droits de l’enfant, des droits qui s’opposaient au fait que l’enfant était considéré jusqu’alors comme un être en formation seulement et en tutelle, un sujet non émancipé ; mais ça a été utilisé par les psy, en particulier par Françoise Dolto, sous la forme du droit de l’enfant à dire non, à n’avoir aucun contact avec les adultes ; et le droit d’être redevable d’une protection universelle, etc. L’Internet en est un exemple : partout, à tout moment de la recherche ou de la frappe, des encarts viennent rappeler la protection des mineurs. Devant d’hypothétiques dangers.

Tu parlais d’Internet. Alors même qu’on protège de plus en plus l’enfant, on voit de plus en plus de jeunes garçons ou de jeunes filles s’exhiber seuls ou à plusieurs sur Internet. Est-ce qu’ils ne se mettent pas eux-mêmes plus en danger que de ce dont on veut les protéger ? Comment expliquer ce phénomène ?

René Schérer. Je ne suis pas assez informé pour pouvoir exactement en parler. Il est certain que l’Internet est aussi une des avancées contemporaines les plus équivoques, à double tranchant. En un certain sens, il offre des possibilités de découverte et d’information, mais dans un autre sens il développe les possibilités de l’interdit et du contrôle généralisé.

J’ai eu sous les yeux récemment, dans le journal, une publicité pour un livre titrant sur « le crime de l’Internet ».

Je ne sais pas ce qu’il entend par là : si c’est quelque chose dans le sens de ce que je viens de dire, en effet. Car il y a bien une sorte de crime à hypnotiser les gens sur cet écran, à les isoler dans une bulle, même si elle est bulle communicative ; à les priver du contact réel avec autrui, échange de la parole, des corps. Sans parler de l’illusion créée par une information universelle à portée de la main, mais indifférenciée, non critique, obstacle à toute pensée vraie.

Il faudrait que je place ici une remarque que j’ai déjà faite, je crois, mais à répéter parce qu’elle n’est pas sans importance. On parle d’enfants, mais on a étendu l’acception du mot aux mineurs en général ; jusqu’à dix-huit ans. Sous prétexte de protéger les enfants, c’est l’ensemble d’une tranche bien plus étendue qui est privée, théoriquement du moins, d’information, de culture. Ce ne sont plus seulement les « moins de seize ans », selon Matzneff.

De sorte que ce que nous disions tout à l’heure me semble devoir être rectifié dans une perspective qui ne concerne pas tellement l’enfance mais concerne d’une façon outrancière l’ensemble des mineurs qui dépasse très, très largement l’enfance du point de vue physique, psychologique, sexuel.

Dans la politique moderne à l’égard des jeunes, c’est ce qui est extrêmement dangereux. C’est le glissement, la mystification permanente dans laquelle on risque de s’enfermer, dans laquelle, à cet instant même, cet entretien s’est peut-être enfermé. Parlons-nous des enfants ou des mineurs ?

Je viens, avant-hier, de l’exposition consacrée au cinéaste et photographe Larry Clark. Il ne s’agit pas d’enfants, là, mais d’une interdiction générale aux mineurs.

Et pourquoi ? Les autocenseurs ne croient même pas au prétexte que lesdits mineurs seraient victimes d’images choquantes ; mais c’est pour ne pas risquer que portent plainte des associations, parentales ou autres susceptibles d’invoquer cet argument fallacieux. On en est à courber le dos, par avance, devant des adversaires hypothétiques qui ne se sont même pas manifestés !

Il faut le faire ! Et on le fait, sans ciller. Voilà où nous en sommes. Et, il faut le dire, ce n’est pas, en l’occurrence, la droite classique qui est en cause, mais bien l’opinion de gauche, d’une partie de la gauche. On rappellera, avec Sade : Français encore un effort… Si vous voulez que, sur ce plan des moeurs et des mineurs, la gauche soit vraiment en avant, libératrice et libertaire. C’est cela qui est le plus choquant dans la législation contemporaine : non pas qu’elle protège les enfants contre des torts (violences ou autres !) réels, mais qu’elle en crée d’imaginaires, et relativement à une tranche d’âge dépassant largement l’enfance proprement dite, jusqu’à la puberté. Elle prive ainsi de liberté et pousse à l’autocensure dans le domaine cinématographique, photographique, etc. Ce qui ne saurait manquer d’affecter les adultes. Si l’on y prête attention, on s’aperçoit que toutes les restrictions actuelles de liberté sont faites au nom de la protection des mineurs.

Un de tes livres sur l’enfance, Co-ire, fut écrit en collaboration avec Guy Hocquenghem, avec qui tu as en outre écrit l’Âme atomique. Que signifiait pour toi, pour vous, d’écrire ensemble ?

René Schérer. Ce n’est pas un simple problème de collaboration mais aussi de plaisir de créer ; et cette présence stimulante et motivante me manque, depuis, terriblement.

En 1972, Guy venait de faire paraître le Désir homosexuel. Il y avait fait appel à des références comme Deleuze, Guattari et moi-même à propos de ce que j’avais écrit sur Fourier où il était question, non pas d’homosexualité, sans doute, mais de ce qui reliait la relation amoureuse, avec ses multiples variantes, à un nouvel ordre social (sociétaire et harmonique dans le langage de Fourier) ; ce qui permettait d’élargir considérablement le problème homosexuel à une question sociale et politique. « Politique du désir », selon l’expression adoptée. Dans cette lancée, j’avais écrit Émile perverti.

Et il devenait tout naturel qu’à partir de l’université de Vincennes où nous avions une UV (unité de valeur, signifiant cours) commune, nous nous engagions dans un travail commun prolongeant ce livre, sur l’enfance.

Ce qui a donné Co-ire : aller avec ; le titre est de Guy et a donné lieu, entre parenthèses, à des incompréhensions ou des contresens. Peu importe. Il tenait aussi au sous-tire : Album systématique de l’enfance, car il fallait des illustrations ; quant à « systématique », cela vient d’un emprunt à Roland Barthes qui avait écrit qu’on ne pouvait attribuer, à proprement parler, un « système » très bien défini à Charles Fourier, mais que sa pensée était « systématique ».

De même pour l’enfance : pas de système clos, mais une systématique, c’est-à-dire des aspects qui s’enchaînent selon une logique certaine, mais « ouverte ». Ainsi les goûts de l’enfant pour les groupes, le dehors, l’exubérance gestuelle, le mimétisme, le « devenir-animal »,

etc. Fourier parlait aussi de « la cochonnerie », de la parade. Nous avons rassemblé tout cela et regroupé en « constellation », le mot étant, cette fois, pris à Walter Benjamin.

Quant au travail d’écriture, on se lisait ou se renvoyait les textes. Et, je l’ai dit, la part de Guy a été principalement de me détacher des philosophes de profession et des psy, et de m’orienter vers la littérature.

Avec l’Âme atomique ça a été le même procédé. Le livre découle d’une série d’UV et de lectures. Où Benjamin a certainement tenu la première place. Nous nous y sommes adonnés avec passion. Après bien des hésitations, le titre, superbe, a été trouvé par Guy. Il avait le sens des formules.

Avec Hocquenghem, tu as aussi vécu Mai 68 et la création du Fhar (Front homosexuel d’action révolutionnaire). Qu’ont à nous dire aujourd’hui cet événement et ce mouvement politique ?

René Schérer. Je n’ai pas participé moi, personnellement, au FHAR. Je ne lui ai jamais appartenu, pas plus que personne, d’ailleurs. Ce n’était pas un parti, à peine un mouvement.

J’ai été témoin, assistant si l’on peut dire, auditeur d’une idée qui avait été évoquée devant moi par Guy Hocquenghem, Guy Chevalier et Pierre Hahn (mort aujourd’hui, signataire du manifeste, et auteur d’un livre très intéressant, Nos ancêtres les pervers ).

Ce petit groupe discutait depuis longtemps sur la possibilité de faire un mouvement organisé autour de revendications spécifiquement homosexuelles.

En effet, dans le mouvement de 68 qui était un mouvement étudiant, puis ouvrier, social dans sa lancée, une quantité de revendications, de modes d’expression, de prises de parole, comme on disait, est apparue.

Et, en même temps, de protestations contre l’attitude généralement très conformiste des organisations, y compris étudiantes, en matière de moeurs, de normalité sexuelle. Le FHAR en est résulté. L’idée, je viens de le dire, avait été lancée par Guy Hocquenghem et Guy Chevalier, à partir de ce qu’ils avaient vu aux États-Unis dans la communauté gay. Sans en être une imitation, le FHAR s’en est inspiré. Il voulait développer en France un mouvement de cet ordre. Le mouvement des femmes, également, a été lié à la naissance du Fhar par l’action de Françoise d’Eaubonne, de Christiane Rochefort, de Monique Wittig et d’autres.

Le mouvement lesbien ne se mêlait pas complètement au MLF mais était tout de même dans sa lancée. De sorte que le mouvement lesbien, le MLF et le FHAR ont été en coalition, en concordance dans des réunions, des manifestations dès 1971.

Dans quelle mesure ce mouvement aurait des prolongements ou tout au moins des relations avec l’heure actuelle ? Le FHAR était très politique, très révolutionnaire. Le mouvement homosexuel s’est progressivement centré sur les problèmes juridiques ; sur les droits à la reconnaissance. Ce qui n’était pas exactement, à l’origine, le sens du Fhar mais celui de se lier à une révolution.

Ce mouvement s’est prolongé en se modifiant, en se diversifiant, dans le Gai Pied, Homophonies, de Gérard Bach-Ignasse, dans la revue Masques, les éditions Gay Kitsch Camp. Au FHAR, le seul aspect juridique a été la revendication de la suppression de l’unique article qui, dans le Code pénal (331b), pénalisait l’homosexualité en France, contrairement à l’Angleterre ou à l’Allemagne : l’homosexualité n’était pas interdite mais elle était sanctionnée, montrée du doigt et pénalisée uniquement pour les relations entre majeurs et mineurs de moins de vingt et un ans.

Alors que les relations hétérosexuelles de ce type étaient autorisées à quinze ans. C’était le fameux décret Pétain-de Gaulle contre lequel il a été livré bataille jusqu’en 1981, date à laquelle Badinter, ministre de Mitterrand, l’a fait abroger.

On a un peu trop oublié qu’un problème de minorité était au coeur de la « question homosexuelle » ; et que la lutte contre l’homophobie ne concerne pas seulement les majeurs, mais les mineurs aussi, qui en souffrent peut-être davantage.

Pour toi, le mariage et l’adoption pour les couples homosexuels représentent des avancées ou une conformation à la norme hétérosexuelle ?

René Schérer. J’ai signé, sur la demande de Didier Éribon, en faveur du mariage homosexuel, mais seulement parce que, ne signant pas, j’aurais encouragé les adversaires de l’homosexualité même.

Mais cela ne signifie pas que je sois partisan du mariage, homo pas plus qu’hétérosexuel. Je garde, là-dessus, les idées de Fourier, des anarchistes, de Sartre. Présentes aussi chez le Marx du Manuscrit de 1844.

Il est certain que les homosexuels d’aujourd’hui ne partagent pas ces idées. Ils songent essentiellement à la normalisation, sinon à un embourgeoisement qui ne les choque pas du tout. Ils se sont rangés, ils ont abandonné un certain nombre d’idées jugées exagérées ou inopportunes comme les idées révolutionnaires, comme l’idée de changer fondamentalement les liens sociaux.

Leur idéal avéré est une imitation des relations normales. Le paradoxe, et qui me séduirait, c’est qu’une telle normalisation a quelque chose de bizarre, lorsqu’elle va du côté des revendications d’adoption ou de parenté. Un peu étrange, à vrai dire, mais peut-être légitime. Si l’on cherche, comme j’en ai coutume, son repère chez Fourier, on voit qu’il existe, dans le répertoire qu’il a établi des passions humaines, une passion qu’il nomme le paternisme, le familialisme, ou le parentisme, tout à fait, au reste, indépendamment du mariage, mais qu’il n’y a pas de raison de ne pas satisfaire. En tant que fouriériste, je serais donc moins éloigné de l’adoption que du mariage. Le « mariage exclusif » qui est un des fondements (un des pivots) de la civilisation (aujourd’hui dans sa phase marchande) doit tomber avec elle. Il relève des institutions caduques. Il n’en est pas de même de l’adoption qui appartient aux « ralliements passionnels » ou aux attractions électives.

Excuse-moi d’entrer un peu dans le détail de ce langage bizarre de Fourier, mais qui est, je crois, infiniment plus juste et plus beau que les expressions usuelles. Et j’en profite pour préciser que, dans l’Origine de la famille, Engels a emprunté à Fourier la formule de « prostitution légale » pour le mariage bourgeois ; mais qu’il pense à un mariage prolétarien non « prostitutionnel », alors que Fourier ne parle pas de « bourgeoise » mais de « civilisation », embrassant toutes les classes. Je précise enfin que « adoption » ne signifie pas chez lui la reproduction de la cellule familiale ; il n’y a plus de rapport possessif, mais seulement affectif.

Mais je reviens à ta question : dans le cas où un homosexuel est en relation avec un autre homosexuel qui a un enfant, que l’on permette à cet enfant de vivre avec ces deux homosexuels est tout à fait admissible. Maintenant, le fait que des homosexuels qui n’auraient pas d’enfant aient l’intention d’en adopter, c’est peut-être aussi légitime mais à condition que ça ne soit pas pour constituer autour de cet enfant une nouvelle autorité parentale.

Un problème intéressant comme un cas de figure, complexe et qui, de toute façon, déborde une logique binaire (du « ou bien ou bien »). Cela invite à inventer, à sortir des modèles reçus, et c’est parfait.

C’est tout ce que je peux (ou veux) dire présentement sur ce sujet. Je préférerais, en concluant, attirer l’attention, tout de même, sur le fait, d’une gravité extrême, que l’homosexualité, dans nombre de pays, reste proscrite, punie de prison ou de mort. C’est pourquoi je serai toujours nécessairement du côté de toutes les formes de revendications homosexuelles, que je les approuve ou non, que j’en ressente le besoin ou non.

Tu as été membre du PCF dont tu as été exclu. Peux-tu nous raconter dans quelles circonstances ?

René Schérer. J’ai été membre du Parti communiste après la guerre, pendant trois ou quatre ans, quand j’étais à Montpellier. Dès avant la fin de la guerre, ainsi que d’autres dont des camarades et amis qui, ensuite, ont abandonné le communisme et même la gauche (comme Jean-François Revel, un grand ami à cette époque, qui professait le marxisme lorsqu’il était avec moi à l’École normale supérieure), nous avions été très attirés, très inspirés par les mouvements de résistance et particulièrement les FTP. D’autre part, pendant la guerre, bien que les oeuvres de Marx fussent officiellement interdites par le nazisme, il faut dire que, dans le milieu étudiant, du moins, elles circulaient. Des lectures et des conversations se faisaient. J’assistais également à des réunions de groupes trotskistes, autour de François Châtelet, qui diffusaient les manuscrits et oeuvres de 1844 à 1848 de Marx. La pensée de Marx était connue et était très attractive.

Aussi, dès 1943, nous nous disions communistes. L’inscription au Parti était, si l’on peut dire, programmée dans ma tête.

À la Libération, par l’intermédiaire des Desanti, j’avais connu Pierre Courtade, Hervé qui s’occupait d’Action, André Wurmser. J’étais parti en Algérie pendant deux ans et demi pour enseigner. J’ai été en relation non pas avec le Parti communiste algérien qui m’avait apparu en porte à faux avec le vrai mouvement d’émancipation, bien qu’il comportât des gens très bien, individuellement, mais avec des partis comme le Mouvement de la République algérienne, avec les Boumendjel, que je connaissais le mieux, avec même Henri Alleg d’Alger républicain ; sans compter Kateb Yacine, bien connu depuis mais qui, alors, avait à peine une vingtaine d’années. Il commençait à écrire sur Nedjma et composait, pour me les donner, sur de longs rouleaux, d’immenses et admirables poèmes que je me mords les doigts d’avoir perdus. Tout cela m’avait fait prendre conscience de la situation algérienne et de la nécessité d’être du côté d’un mouvement qui puisse lutter contre le colonialisme.

La « contradiction fondamentale», pour parler un langage marxiste (voire maoïste), était entre les indigènes et les Européens, avant de passer par les classes sociales. C’est cela qui plaçait le Parti communiste algérien (et toujours français, puisque l’Algérie était département de la France) dans une situation intenable.

Si l’on voulait une pensée efficace, en accord avec soi-même, il fallait être, même si l’on était marxiste d’idées, plutôt du côté de Conscience algérienne, la revue de Mandouze, d’opinion chrétienne, ou de la République algérienne de Ferrat Abbas, plutôt centriste, politiquement. La situation, était très différente lorsque je suis rentré en France. Il y avait, parmi les intellectuels, les enseignants, une très grande faveur du Parti communiste, une poussée vers lui.

C’est une sorte de mélange entre des convictions politiques et des relations d’amitié individuelle qui m’ont conduit vers le Parti. Ces amis, à Montpellier, s’occupaient surtout du Mouvement de la paix qui avait été lancé après l’appel de Stockholm.

J’étais jeune, j’avais environ vingt-cinq ans et je faisais le porte-à-porte pour faire signer l’appel de Stockholm. Comme c’étaient essentiellement des communistes qui s’en occupaient, j’ai été amené ainsi à m’inscrire au Parti – avec un grand P, comme continuera à l’écrire Sartre, pourtant plus que mal vu par lui, à l’époque !

Je me suis alors rendu compte du côté assez administratif du Parti communiste, du caractère de contre-société, une sorte de société en marge de la société réelle.

Très moralisante, certes, mais très conviviale. À l’époque, les socialistes, avec Guy Mollet étaient au gouvernement et n’aimaient pas spécialement les communistes. On avait eu des échos délirants des manifestations contre la guerre de Corée et la venue du général Ridgway. Et cela, en province, a animé une combativité réelle du Parti pendant quelques années.

Je dois dire que j’ai milité au Parti communiste très sincèrement mais avec un certain humour, je n’irai pas jusqu’à dire, mais peut-être, un certain je-m’en-foutisme. J’étais donc dedans mais aussi un petit peu en marge. Ses contraintes puritaines ne gênaient pas ma vie ; je m’en arrangeais, comme bien d’autres, sans doute.

Je m’occupais essentiellement des rubriques littéraires et artistiques de la Voix de la patrie. Je faisais des articles sur des spectacles, sur des clubs de cinéma, sur le jazz, sur des expositions de peinture. Ce fut ma joie et mon malheur.

Il y avait là, surtout, les Jeunesses communistes et, comme j’avais une attirance vers certains jeunes gens, en 1953, juste après la mort de Staline, on m’a fait passer devant une sorte de comité d’épuration et de mise à la question extrêmement gênant et pénible relativement à ce que l’on appelait mes « tendances ». J’ai été soutenu par certains, en particulier par un communiste qui avait été chef de maquis, membre du Comité central, que je suis allé voir à Paris, mais qui n’y pouvait rien. Il m’avait dit qu’il n’avait pas la puissance de défendre un homosexuel à l’intérieur du Parti. De sorte que je ne suis pas remonté jusqu’à une revendication auprès du comité central. Par qui aurais-je été défendu ? Pas même par Aragon, très certainement.

Il y a eu aussi une sorte de chantage aux attaques éventuelles (et totalement imaginaires) de « la bourgeoisie » qui pourrait avoir barre, par là, sur le Parti. Manière d’agir qui me fait penser à ce que je disais tout à l’heure du chantage de groupes réactionnaires relativement à l’exposition de Larry Clark, imaginé par Delanoë et Christophe Girard. Les mêmes peurs se reproduisent et donnent lieu aux mêmes psychoses.

Bref ! J’ai donc été obligé de demander mon exclusion. Ce qui a été fait. On ne démissionnait pas du Parti, pas plus que d’une religion. On ne pouvait qu’en être exclu. Comme j’en ai profité pour obtenir un poste au CNRS et préparer ma thèse, j’ai pu me tirer de cette affaire de manière pas trop désagréable.

Comment s’est opérée ton évolution vers l’anarchie ? Fourier joue-t-il un rôle dans cette évolution ?

René Schérer. Oh ! il n’y a pas eu, à proprement parler, évolution. J’ai toujours été, d’une façon ou d’une autre, anarchiste. Quand j’étais au Parti communiste, je n’ai jamais été particulièrement discipliné. J’ai tenu au communisme et, d’une certaine façon, y tiens encore, en ce qu’il pense toujours par et pour les masses, non pour l’individu séparé. Mon anarchisme est, comme celui de Fourier qui lui aussi « spécule sur les masses », lié au collectif et pas du tout un anarchisme individuel. C’est en cela qu’avec le communisme, il y a des ponts.

Le Parti communiste, donc, m’a attiré parce qu’il avait une histoire, une doctrine, une sorte d’épopée qui avait esthétiquement une signification. Mais intérieurement j’ai toujours conservé des ingrédients, des ferments anarchistes, tout en étant communiste. Ce qui signifie en clair, non pas prendre le parti de l’individu isolé, mais penser, oeuvrer pour une société où tous les goûts trouveraient place, sans contrainte : le fouriérisme.

Pourquoi ai-je été amené à écrire sur l’anarchie ? Là aussi, comme dans tout ce que j’ai fait, il y a eu une part considérable de circonstances. L’occasion joue beaucoup. J’avais été attiré, d’abord, en philosophie, par Hegel, d’où est venu mon marxisme, puis par Husserl et la phénoménologie qui, sans avoir pour objet une pensée politique, introduit une pensée critique de l’État et fait bon ménage avec une orientation anarchisante. Husserl lui-même a d’ailleurs écrit qu’il y a de l’anarchisme à la base de toute philosophie, ce qui est parfaitement vrai.

Puis Fourier, d’où est issu Proudhon qui a fondé, ce qu’on peut appeler l’école de l’anarchisme français. La circonstance, c’est qu’il y a une dizaine d’années, j’avais été sollicité par un groupe d’anarchistes bretons pour participer à un colloque à Pontivy, Je leur ai répondu : « Suis-je anarchiste? Je ne m’en doutais pas, c’est vous qui me le révélez. Mais, que je le sois ou pas, je viendrai volontiers pour vous parler. »

Ce n’est qu’ensuite que j’ai eu l’idée de réunir un certain nombre d’écrits et de les développer en leur donnant le titre de Artaud. Mais je n’ai jamais considéré l’anarchisme comme une doctrine fermée, ni bien définie, encore moins comme un parti. L’anarchisme recouvre un nombre de variantes considérables. Je l’ai traité comme un élément, un ingrédient ou une présence à l’intérieur d’une pensée. L’anarchisme d’Artaud, par exemple, ne ressemble pas du tout à celui de Proudhon. Daniel Guérin, que je connaissais bien, était proudhonien, mais sous réserve ; et de taille, puisqu’il rejetait totalement le moralisme phallocratique de Proudhon, tout en estimant, entre parenthèses (il a écrit là-dessus un essai très percutant), que c’était un homosexuel honteux. En tout cas, je n’ai jamais été parmi les militants au drapeau noir à tête de mort, plutôt dangereux dans les manifestions de 68 et après.

Tu as développé ces dernières années le thème de l’hospitalité…

René Schérer. Ma préoccupation essentielle dans mes écrits, en général, est de prendre parti d’une manière presque systématique contre les vérités consensuelles. Dès que je vois du consensuel, ça me met la puce à l’oreille et je me dis qu’il y a là quelque chose qu’il faut combattre et critiquer.

À propos de l’hospitalité, problème de notre temps, posé par l’accueil des étrangers, le consensuel, c’est l’admission sélective, le fait qu’il y a des principes nationaux imposant des restrictions et des conditions d’admission. Un peu ce qu’on attribue à Rocard, dans une citation d’ailleurs tronquée sur « la misère du monde » que la France ne pourrait pas toute accueillir (le tronqué, c’est qu’il dit tout de suite le regretter).

J’ai pris le parti inverse, en pensant et exposant l’idée d’une hospitalité inconditionnelle, ouverte à tous, étrangère aux lois, et constitutive d’être et de puissance : l’idée d’une hospitalité universelle et absolue. Dans ce cadre-là, dans ces formes de consensus limitatif, j’ai construit sur les différents points ma philosophie et cette dimension utopique qui la caractérise.

Enfin et pour conclure, je dirais, avec Pasolini, qu’aujourd’hui on ne peut pas être révolutionnaire sans être réactionnaire. Mais, comme le mot semble un peu fort et prête à contresens, je préférerais celui de « résistant » qui implique celle d’une avancée, tout en préservant les acquis du passé.

Entretien réalisé par Franck Delorieux

Novembre 2010 – N°76


Avec René Schérer


Avec René Schérer

Edito

par Jean Ristat

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Je relisais, il y a quelques jours, les pages consacrées à Jacques Derrida par Alain Badiou dans son livre Pe­tit panthéon portatif. D’entrée, il remarque qu’il y eut en France un « moment philosophique » fulgurant entre la fin de la guerre d’Algérie et la tempête révolutionnaire des années 1968-1976. Hélas, « la génération philosophique qui a été identifiée à ce moment a presque complètement disparu ».

Aquarelle de René Schérer

René Schérer est sans doute l’un des derniers représen­tants d’une époque que les forces réactives voudraient bien nous faire oublier. Celle, par exemple, de l’université de Vincennes, dont il nous dit qu’elle était ouverte à tous, ou­verte aussi à des contenus insolites : la politique, la sexualité. Professeur dès 1969, René Schérer y enseigne avec Foucault, Deleuze, Châtelet, Lyotard, Rancière, Revault d’Allonne, Lucien Goldmann. Son ami, Guy Hocquenghem, entre à Vincennes comme chargé de cours en philosophie en 1971. Ses interventions sur la conception homosexuelle du monde feront date. Il y renverse le point de vue jusqu’alors admis : « L’homosexualité n’est pas une maladie, une perversion de la sexualité mais une valeur positive, une affirmation du désir dans sa plénitude. » Il écrira, avec René Schérer, deux livres : en 1976, Co-ire, album systématique de l’enfance et, en 1985, l’Âme atomique. Pour sa part, René Schérer dans ses cours parle de Fou­rier, de la pédagogie et de son histoire, de l’enfance et de la sexualité. En 1972, il publie Charles Fourier, l’ordre subversif et, en 1974, son fameux Émile perverti. L’essentiel de son œuvre s’organise autour de ces thèmes. Ainsi, en 2001 et 2006, reviendra-t-il sur Fourier avec respectivement l’Écosophie de Charles Fourier et Charles Fourier, vers une enfance majeure. N’oublions pas Enfantines en 2002, livre dans lequel il rappelle que le XVIIIe siècle fut le siècle inventeur de l’enfance. « Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle s’accumulent les indices que, dans l’attitude des adultes envers les enfants, quelque chose se met à changer. » René Schérer n’a jamais cessé de philosopher sur l’enfance, même si aujourd’hui il constate qu’« il n’y a plus aucune liberté ou possibilité de penser l’enfance sans qu’on vous objecte le sexuel… ou alors, si l’on veut vraiment entreprendre une philosophie de l’enfance, on en arrive à gommer tout ce qui touche à la sexualité ainsi que le passionnel, l’émotif d’une manière générale. Ce qui n’est pas préférable non plus ».

Adorno écrivait déjà en 1963 : « Le tabou le plus fort, ac­tuellement, est celui qui concerne tout ce que l’on définit par “mineur” qui suscita déjà des tempêtes lorsque Freud découvrit la sexualité infantile. » Je renvoie le lecteur à son ouvrage Tabous sexuels et droit aujourd’hui. Il n’est pas question ici de s’attarder sur ces sujets, mais je veux simplement souligner la nécessaire liberté d’expression sans laquelle il n’y a pas non plus de liberté de penser. La rencontre de René Schérer avec les Lettres françaises (Franck Delorieux) traite également de son exclusion en 1954 du PCF pour des raisons, non de divergence politique, mais de morale sexuelle. La morale prolétarienne, comme on disait alors, n’admettait pas l’homosexualité. C’était un autre temps, et heureusement, le PCF a bien changé. Cela n’a pas détourné René Schérer du « communisme en tant qu’idée mais de sa mise en exercice dans le Parti ». Son témoignage, m’a-t-il semblé, peut nous aider à réfléchir sur notre histoire.

On présente René Schérer un peu rapidement comme un utopiste. Certes, il s’appuie sur Fourier pour réhabiliter l’idée d’utopie « comme la recherche d’une réalité absente ». Il ajoute qu’il « sauve Marx avec Fourier… Dans l’oeuvre de Marx, ce qui est absent, effacé, est au centre de celle de Fourier : la passion, le désir ».J’ai évoqué bien rapidement une œuvre que j’invite nos lecteurs à relire ou a découvrir. L’intelligence a tout à y ga­gner. Un livre d’entretiens de René Schérer avec Geoffroy de Lagasnerie, Après tout, est une excellente introduction à son parcours.

Jean Ristat


Novembre 2010 – N°76

Après tout, de René Schérer et Geoffroy de Lagasnerie. Éditions Cartouche, 206 pages, 17 euros.